Récits

Nous poussons dans les failles

Face à la terreur et au tremblement enfoncer le clou de ce que l’on est.

Dire que nous ne sommes pas immuables et que le tremblement, justement, nous est constitutif. Qu’il est la meilleure manière de frôler, résonner avec l’incertitude du monde.

Face à ceux que le rire ne désarme pas, face à la violence des normatifs, face aux identités bellicistes pour qui l’autre est un obstacle, face à ceux qui dénigrent le spirituel et dévaluent le politique, face aux prédations économiques nous affichons notre vulnérabilité, un besoin certain de l’autre.

Nous continuons à chercher une parole indécise, nos langues comme des saumons dans les courants du monde, nos identités multiples, réversibles, fluantes, nos opinions en pleine mue, nos croyances en oscillation.

Nous continuons à affirmer que tout est à faire, que nos origines sont devant nous, que nos racines sont aériennes et se balancent au gré des vents, que nos pensées pratiquent la photosynthèse poétique et transforment lentement le rayonnement en organisme mais que la peur est un gilet anti-rayonnement, anti-vie, anti-poésie. Affirmer que nos valeurs sont le questionnement, le doute voire une certaine angoisse qui tente de s’assumer et de se transformer face à cette totalité de présence.

Que la dérive bien plus que l’intégration est notre mouvement.

Que notre boulot est de travailler inlassablement notre tolérance comme un poulpe que l’on tanne et qui n’en finit pas de s’attendrir, de dénicher nos clichés arrêtés par quelques écrans, par quels murs à abattre, en les propulsant vers leurs propres extérieurs. Et que si nous n’accomplissons pas cette tâche régulièrement, presque rituellement il y aura toujours un tremblement de tête ou de texte, de corps ou de société pour nous le rappeler, cruellement.

Affirmer que seule l’océan se remet du séisme.

Que vivre ce n’est pas se reposer dans une quelconque fixation de situation, d’opinion, d’habitat, d’habitus.

Que penser, c’est ronger la chaîne et tendre les oreilles comme des ponts vers ce qui est sensé ne pas nous concerner. Que notre fragilité revendiquée, notre virilité vrillée à toute les les sensibilités non identifiées, notre irréductibilité à quelque milieu que ce soit nous fonde sur un sable des plus mouvant, instable et que cela constitue notre seule richesse. Que nous ne laisserons personne couler une dalle, fut-elle démocratique sur notre être.

Affirmer que nous poussons dans les failles.

Issa Valent, La tête en archipel, Hop-Frog, 2016