Résilience par temps de pandémie : la politique de la prime aux super-héros ?

31/03/2020

De la physique des métaux aux enfants des rues d’Hawaï

En fait, historiquement, ce n’est pas lui qui a fait voyager le terme depuis la physique des métaux (où l’on parle de matière “résiliente” dès lors qu’un métal reprend sa forme initiale après avoir subi des pressions) vers l’âme humaine : c’est Emmy Werner, une psychologue américaine, qui s’en saisit la première, dans les années 80, dans le cadre d’un travail auprès d’anciens enfants des rues, à Hawaï. Mais de ce côté-ci de l’Atlantique, la résilience reste étroitement associée au nom du neuropsychiatre, et des médias sont allés demander à Boris Cyrulnik s’il avait été surpris de voir une opération militaire endosser le terme. Réponse, à CNews par exemple :

Pas du tout. Cela fait plus de vingt ans que je travaille avec les militaires sur le concept de résilience. En France, cela a commencé à l’hôpital militaire de Toulon, avant de s’étendre à l’hôpital du Val-de-Grâce, à Paris, et dans d’autres centres militaires du pays. Aujourd’hui, l’armée, les psychiatres et les psychologues travaillent même en réseau sur cette notion de résilience. Je pense d’ailleurs que ce sont probablement les militaires qui ont suggéré à Emmanuel Macron de baptiser cette opération “Résilience”, qui est un affrontement de la nation contre le virus que nous combattons.

Objectif consensus : la résilience comme outil politique

On peut aussi analyser l’emprunt depuis les sciences sociales. Politiquement, la résilience fabrique du consensus, et valorise toutes les initiatives qui prémunissent de la confrontation, du rapport de force, du dissensus. Ainsi, de même qu’on pouvait entendre le “Nous sommes en guerre” d’Emmanuel Macron comme une formule destinée à produire du consentement, on peut faire une lecture politique de ce choix du nom “Résilience”.

Dans le récit ordinaire de la France du XXIe siècle, la résilience est aussi à la mode parce qu’elle permet, par exemple, de raconter des histoires qui changent et qui rassurent. Ces histoires sont celles d’individus puissants qui subvertissent les pronostics, et subliment les difficultés, parfois immenses, qu’ils et elles ont trouvé en travers de leur route. C’est par exemple cette petite fille de Bourg-en-Bresse qui s’est hissée jusqu’à la Sorbonne et dont les portraits, publiés en 2013 tandis qu’elle avait encore 22 ans, nous décrivaient, en toutes lettres, “la petite Rom qui mendiait jadis en Rhône-Alpes [et qui] triomphe aujourd’hui à la Sorbonne”.

Née en Roumanie en 1990, Anina Ciuciu est aujourd’hui avocate à Paris et on continue de se réjouir dans la presse: “Elle l’a fait !” Si ca vous rappelle le slogan de Nike (“Just do it !”) ce n’est pas pour rien : de longue date déjà, des chercheurs en sciences sociales voient dans le mantra du “Quand on veut on peut” quelque chose d’une injonction profondément libérale.  Ils se méfient de la résilience, qui permet par exemple de célébrer l’effort personnel, indiscutable, de ces petits prodiges qui ont su sauter les frontières sociales, plutôt que d’interroger des mécanismes qui produisent durablement des inégalités. Encore faut-il savoir les enjamber et courir vite : les histoires flatteuses de ces super-héros qui déjoueraient tous les handicaps et autant de déterminismes nous bercent, et rassurent. Mais elles reposent d’abord sur une certaine idée du mérite, et des efforts individuels : ceux des intéressés, et parfois l’entremise, miraculeuse, de quelques bonnes fées. Ils sont l’exception qui confirme la règle, tandis que la règle, elle, demeure. En sous-texte, l’idée que, pour vivre mieux, il faudrait être le meilleur pour échapper au sort des siens.

Du yoga de la résilience à la bombe atomique

Mais les sociologues de l’ouverture sociale ne sont pas les seuls à nourrir une lecture critique de la résilience. Dans un tout autre domaine, les chercheurs qui travaillent à donner du sens aux crises, aux catastrophes, et à l’organisation des risques, mobilisent également la résilience. Eux aussi soulignaient, bien avant la crise du coronavirus, tout l’intérêt politique à en passer par là. Car la capacité d’adaptation après un traumatisme n’est pas seulement individuelle : voilà déjà quarante ans qu’on voit germer toute une “politique de la résilience” en matière de gestion des risques.

Sur le site du ministère de la Transition écologique et solidaire, on pouvait lire, sur un document pour la “Journée internationale pour la prévention des catastrophes naturelles”, une sous-partie intitulée : “La résilience : une composante de l’adaptation au changement climatique.” Les deux termes, “résilience” d’un côté, et “adaptation” de l’autre, sont clé. Ils éclairent une stratégie explicite : il ne s’agit plus d’empêcher l’aléa, mais d’en réduire les impacts – et de le rendre vivable.

On peut dater l’usage intensif du mot en matière de risques au tournant de la fin des années 1990. Mais en écologie et sur fond de changement climatique, on mobilisait déjà la résilience dans les années 70, par exemple un certain Crawford Stanley Holling, chez qui la résilience peut être d’abord vue comme la capacité d’un système à conserver sa structure après un choc – on n’est pas si loin de la physique des métaux. Trente ans plus tard, un large pan du mouvement pour la permaculture et la transition écologique s’arrime désormais à l’idée de résilience, avec par exemple, un célèbre Manuel de la transition, par l’apôtre de la permaculture Rob Hopkins, qui vantait, en 2010 :

Dans le domaine de l’écologie la résilience fait référence à la capacité d’un écosystème à s’adapter à des évènements (chocs) extérieurs et à des changements imposés[…] A la capacité d’un système à absorber un changement perturbant et à se réorganiser en intégrant ce changement, tout en conservant essentiellement la même fonction, la même structure, la même identité et les mêmes capacités de réaction.

Le 26 novembre 2018, France Culture diffusait dans un “Matin” spécial COP24 un entretien avec Rob Hopkins, finement pondéré par l’historien de l’environnement, Jean-Baptiste Fressoz, qui précisait par exemple :

La “transition” énergétique, au départ, ça n’est pas un truc d’écolo : c’est un terme créé pour contourner les angoisses [liées au pic de pétrole].

Comme le soulignent deux chercheuses en histoire des sciences et des risques, Soraya Boudia et Nathalie Jas, dans un livre paru en 2019, Gouverner un mode toxique, la résilience n’est plus seulement un outil d’analyse – qui peut être discuté. Elle charpente désormais tout un mode de gouvernement, que les autrices nomment “le gouvernement par l’adaptation”. Dans le détail, elles y voient “des logiques qui empruntent largement à la théorie de la preparedness, qui postule que des événements extrêmes sont tout à fait possibles et probables et qu’il convient de s’y préparer”.

Elles en résument la généalogie :

Née pendant la Guerre froide aux États-Unis pour préparer les populations à réagir en cas d’attaque atomique, cette théorie a été mobilisée largement après les attaques terroristes du 11 septembre 2001 et a été transférée du domaine de la sécurité nationale à celui de la gestion des grandes catastrophes naturelles. Ce mode de gouvernement repose aussi sur un concept qui fait florès et sert de soubassement aux différentes politiques d’adaptation : la résilience. Développé par l’écologie notamment, ce concept est mobilisé aussi bien dans le domaine du changement climatique que dans celui des catastrophes naturelles. Le terme de résilience envahit progressivement les sphères de la gestion des risques et des crises, aussi bien dans le domaine de l’environnement, du terrorisme que celui de la finance. Dans le gouvernement des effets délétères des substances chimiques, des expressions comme sustainable and resilient communities ou building community resilience ont ainsi fleuri dans les rapports d’expertise comme dans la littérature scientifique. Les populations vivant sur des territoires contaminés doivent apprendre à faire preuve de résilience, à se réinventer pour aller de l’avant malgré les difficultés auxquelles elles font face.

On entend dire parfois que la résilience, avec sa quête de consensus, serait profondément apolitique. Et même que ce serait justement ce qui féconderait son succès. Depuis cette analyse de la gestion de la pollution, on peut au contraire penser que la résilience est profondément politique : cette manière de penser l’intervention publique depuis la résilience, qui incombe en grande partie à la population, découle d’une vision de l’Etat – ou plutôt, de sa façon de se désengager.

Ainsi, la politique publique n’est qu’un rouage parmi d’autres de la capacité à rebondir, tandis qu’on s’habitue à l’idée que l’aléa aurait quelque chose de tellement inexorable qu’il serait trop coûteux (ou pas assez rentable), de s’évertuer à s’en prémunir. L’idée du risque, comme celle la pollution, sont finalement devenus naturelles… et charge à chacun de s’adapter. Soraya Boudia et Nathalie Jas écrivent d’ailleurs, un peu plus loin :

En mettant en valeur les capacités des individus et des populations, la résilience est présentée comme une solution très positive pour tenter de résoudre les conséquences de désastres environnementaux et sanitaires majeurs, se traduisant notamment par des pollutions de longue durée. Le gouvernement par l’adaptation repose ainsi avant tout sur la nécessité de faire accepter le fait que nous vivons dans un monde irrémédiablement pollué, constitué autant par des héritages de toxiques de long terme que par les activités industrielles actuelles. Ce gouvernement contribue ainsi à normaliser, ou plus exactement à naturaliser, aussi bien les accidents graves que des contaminations continues souvent moins perceptibles immédiatement. Ce processus de naturalisation permet de ne pas désigner des responsables des pollutions entraînant des catastrophes visibles et moins visibles, ni de déterminer les causes profondes de celles-ci.

Emancipe-toi (et paye l’addition)

En naturalisant le problème, on a aussi individualisé la solution ou, en tous cas, l’effort pour y faire face… mais mutualisé les responsabilités. Pire, notent en substance les autrices : en valorisant la gestion individuelle du risque, on a fait comme s’il y avait quelque chose de profondément émancipateur, dans le fait de se rendre capable de résister au danger. Il est d’ailleurs intéressant de voir que le terme “résilience” et celui “d’empowerment” feront florès à peu près au même moment et avec une vitalité assez comparable.

Est-ce qu’on sublime son destin personnel en se réinventant pour lutter contre une catastrophe naturelle, une pollution à grande échelle ou… une pandémie ? L’idée qui charpente le gouvernement de la résilience redistribue les rôles en profondeur, avec, en filigrane, l’idée d’une responsabilité partagée. Et, au passage, un glissement puissant, de l’idée du risque vers l’idée de la crise. Or une crise se gère, alors qu’un risque s’anticipe.

Les chercheuses remontent à la Guerre froide et à la menace atomique pour ancrer historiquement le “gouvernement de l’adaptation”. Et, de fait, on a commencé très rapidement à se dire qu’il faudrait s’adapter : aujourd’hui, on peut retrouver sur le Net de vieux documents de l’OMS datant des années 1950, qui comptent de nombreuses occurrences du terme “adaptation”. Et par exemple dans un rapport discuté en octobre 1957, à Genève, que vous pouvez découvrir en ligne par ici .

L’Organisation mondiale de la santé, qui existe depuis 1948, cherche alors à penser la société à l’ère atomique par le truchement des sciences humaines et de la psychiatrie : il s’agit alors “d’apporter à l’humanité une aide utile et concrète dans son adaptation à l’âge atomique, en rendant les ajustement aussi peu pénibles et aussi peu douloureux que possible”.

On peut lire, en page 3 :

L’histoire de l’humanité montre avec quelle souplesse et avec quel succès d’ensemble l’homme a su s’adapter aux nombreux bouleversements successifs survenus dans ses conditions de vie.

Un demi-siècle plus tard, la chercheuse Sezin Topçu publiait, en 2013, La France nucléaire. L’art de gouverner une technologie contestée, qui montre justement qu’au sommet de l’Etat, en France, on valorise, au nom de la résilience, l’idée de s’adapter à vivre avec la radioactivité : c’est la France qui a financé, à partir de 1996 via un programme baptisé ETHOS,  une expérience de relance de l’agriculture en Biélorussie, dans des zones touchées par la catastrophe de Tchernobyl en 1986. Objectif explicite : modifier les habitudes de vie des habitants des zones contaminées et leur apprendre à maîtriser leur “facture radiologique”. Sezin Topçu était l’invitée du Grain à moudre, sur France Culture, le 12 mars 2018, pour une émission intitulée “Nucléaire : y-a-t-il matière à débats ?” :

L’impunité tapie à l’ombre des mausolées

En mars 2011, alors que l’explosion de la centrale de Fukushima, au Japon, coïncidait avec les 25 ans de Tchernobyl, l’autrice Svetlana Alexievitch réagissait, dans Libération, à cette injonction à la vie normale en dépit des catastrophes. La prix Nobel de littérature a beaucoup écrit sur les liquidateurs de Tchernobyl, et notamment un livre important, La Supplication (que vous retrouverez en podcast par ici).

En 2011 alors que venait d’éclater Fukushima, elle rappelait ceci :

Dans Rêves d’Akira Kurosawa [un film de 1990 NDLR], toutes les centrales atomiques japonaises explosent. Les gens continuent leur vie, boivent du thé, mais sont déjà condamnés. Cette mort invisible est déjà en train de s’immiscer dans leur sang, leur corps. Ce film est devenu une prophétie.

Et puis, un peu plus loin, Alexievitch avait eu cette phrase (toujours dans Libération) :

Le tsunami au Japon a transformé le progrès en cimetière.

Alexievitch a aussi dit tous les dangers d’une patrimonialisation du souvenir de la catastrophe : autant de mausolées qui feraient obstacles au devoir de mémoire, mais aussi à la recherche des responsabilités. C’est aussi ce que recèle l’idée qu’il serait du ressort de chacun de s’adapter à une épidémie pensée dans le registre de la catastrophe. Plutôt que de retracer minutieusement les étapes qui ont abouti à ce que la sixième puissance mondiale apparaisse aussi désorganisée avec trois mille morts, faute de lits d’hôpital, de masques de protection, ou de choix politiques.

Le sociologue Pascal Marichalar publiait, le 25 mars sur le site La Vie des idées, une éloquente chronologie des semaines qui ont précédé l’arrivée du Covid-19 en France, à partir de sa lecture de la revue Science et des recommandations de l’OMS depuis décembre 2019. Ca s’appelle “Savoir et prévoir”, et c’est à lire absolument – pour maintenant, et pour plus tard.

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