Fiction ou réalité? 2 ème épisode

Samedi 4 avril

Nom, prénom, adresse, case cochée courses de premières nécessité, heure, signature.

Je me dis peut-être que j’aurais le courage de refuser de présenter mon autorisation en cas de contrôle mais petite joueuse, je la glisse dans mon sac.

Grand soleil.

Je prends la voiture direction Morlaix pour le marché. Il nous reste ça les marchés. Je suis un peu excitée à l’idée d’aller aussi loin et en ville. J’ai l’impression que cela fait fort longtemps que je n’ai pas emprunté ce trajet comme s’il s’agissait d’une autre époque, d’un autre temps. Impression de partir pour un pays lointain, à l’aventure !

La route est libre, personne à l’horizon.

Une pie traverse juste devant moi, en volant bas, puis un peu plus loin un pigeon, et là une buse tout près, très bas.

Les oiseaux ont l’air de s’être habitués à ce qu’on ne soit plus sur les routes. Peut être qu’après cela sera trop tard qu’il ne voudront plus nous céder leur territoire. A moins que cela ne soit juste le printemps ?

Je roule, la musique forte, petite sensation de griserie. Je m’échappe.

Un panneau attention élagage, je ralentis, personne, rien, sans doute le panneau est-il resté là depuis que tout s’est suspendu.

Arrivée au rond point au dessus de Morlaix, une queue en extérieur, quelques mètres de distance entre chaque personne.

Par habitude je gare ma voiture dans la zone gratuite à l’entrée du port. Je descends, et découvre toutes les places libres partout tout autour et les panneaux annonçant la gratuité du stationnement dans toute la ville pendant la période du Covid 19. La ville est presque vide, seules quelques queues éparses devant certains commerces, tabac, maison de la presse. Chacun à quelques mètres de distance. Une conversation, la voix portée pour couvrir la distance entre les corps, « Il a plu pendant 6 mois et pile quand il s’est mis a faire beau tout s’est arrêté ! ».

Je ne sais plus bien où se trouve le marché, j’aperçois une personne avec son caddie, je la suis de loin.

Plus je me rapproche plus je croise des personnes avec des courses en main.

Je me dis ça y est j’y suis presque, avec le sourire aux lèvres.

Panneaux : Interdiction aux piétons.

Entrée du marché, flèche

Je m’avance et découvre une personne puis une autre, et une autre et… jusqu’à tout au bout là bas, chacune prise dans son silence, 2 m entre chaque. Des policiers municipaux qui font rentrer au compte goutte chaque personne en contrôlant les autorisations de sortie. Chacun fait la file sa feuille à la main prête à être présentée pour pouvoir pénétrer sur la place.

Mon cœur se serre.

On en est là à accepter de montrer une autorisation de dérogation de sortie pour acheter 3 salades et un saucisson. Image de guerre effectivement.

Mais contre qui au juste ?

Je rencontre une amie, qui sort de la zone. Je dis je ne vais pas y aller, cela m’angoisse complètement ce dispositif policier.

On reste quelques temps à échanger à distance.

Une voiture de police arrive, elle se gare en pagaille devant la poissonnerie où chacun garde son périmètre de sûreté.

Ils descendent à 4 du véhicule, je pense d’abord à un contrôle inopiné pour les personnes de la file, image de rafle (nous sommes en guerre?).

Ils se mettent à 4 autour d’un type qui est au sol sans doute à faire la manche. Je m’approche, j’observe, ils lui demandent de remballer ses affaires. Je demande ça va ?

Un flic répond, oui pourquoi ?

Dans certaines villes il y a eu des verbalisations de SDF, je voulais simplement m’assurer que..

Ah vous êtes justicière ? Vous voulez prendre ma place ?

La femme flic dit c’est pas bien ce que vous faite Madame.

Le gars qui est au sol contraint de ranger ses affaires le plus vite possible se lève, m’approche, me parle de son pantalon qui lui a coûté 260 euros. Le flic s’en amuse, Madame veut s’occuper de vous, elle voudrait vous prendre avec elle ! Le gars continue à s’approcher, le flic se décale avec un léger rictus pour lui laisser la place. Le gars en postillonnant s’avance vers moi : salope tu vas crever, tu vas crever ! Je m’écarte. Le flic le sourire aux lèvres : Que cela vous serve de leçon.

Je m’éloigne, riant de la situation, rire noir.

Je dis à mon amie que je préfère partir que je ne suis plus tranquille à discuter pas loin des flics. Je me dis qu’ils pourraient venir nous contrôler pour le plaisir dans quelques instants. On se sépare, je retraverse la ville en sens inverse.

Tout me parait plus hostile.

Les devantures vides, les rideaux de fer tirés, un papier sur la vitre : « En raison de notre respect des valeurs républicaines, votre opticien est fermé ».

Le manège à l’arrêt, personne, le tableau lumineux de la ville qui clignote « SAUVEZ DES VIES RESTEZ CHEZ VOUS »

Je me dépêche de retourner jusqu’à ma voiture, envie de repartir d’ici, de me réveiller de ce cauchemar.

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