Fiction ou réalité ?

Lundi 23 mars, nom, prénom, adresse, case cochée, course de première nécessité, signature.

Grand soleil, je prends ma voiture pour aller faire quelques courses, rendez-vous secret avec une amie sur la parking de la biocoop pour récupérer un sac.

On en est là à se donner des rendez-vous sur les parkings, dans les rayons de supermarché, pour récupérer un sac de vêtements pour bébé comme si c’était de la drogue.

Est ce que je peux faire un crochet pour aller voir une maison vide, voir si tout va bien ?

Ce week-end j’ai dit oui sans hésitation, aujourd’hui j’hésite, faire un détour est ce bien raisonnable par les temps qui courent ?

Sensation d’être enfermée dehors dans une trajectoire, nécessité d’aller d’un point A à un point B, pas de détour possible, chacun coincé dans son trajet.

Je ne pense pas y aller, trop risqué, je lui dis. Mais sur le chemin, je me raisonne, ce n’est qu’un petit détour. Cœur qui se serre, qu’est ce que je dirais aux forces de l’ordre ? Intériorisation de la règle forte, beaucoup trop forte. Sur le trajet, je guette, les voitures, la sensation d’être en cavale. Le cœur qui bat, j’arrive à la maison. Tout est intacte, coup de fil, tout va bien, pas de contrôle sur la route, on en rit, on se met la pression pour rien, il faut relativiser !

Je reprends la voiture, un peu rassurée, je passe par la route de la corniche, le temps est magnifique, coup de fil, tout va bien à la maison je peux m’arrêter pour prendre l’air avant de rentrer. Je gare la voiture, Je croise une femme, on garde les distances, elle me dit : on en a besoin n’est ce pas, Oui ! Plus que oui !

Je me dis si je reviens il faudrait avancer un peu plus la voiture qu’elle soit moins visible depuis la route. Ce n’est que pour 15 minutes. Je cours le long du chemin de randonnée, la vue est splendide, personne à l’horizon, je dévale le chemin, je m’arrête essoufflée.

Immensité, calme, puissance.

Je me dis quelle chance on a de pouvoir être là !

Je cours, je cours, je monte je descend.

Coup de fil il faut rentrer, le petit fait ses dents, il pleure, inconsolable.

Je reparcours en sens inverse le chemin à toute allure.

Un son de moteur, de moto, je me planque prend un chemin de traverse, fausse alerte se sont 2 motocross pas des flics. Je ris de moi même, d’être aussi paranoïaque. Je vois la voiture rassurée.

Et autre bruit de moteur, cette fois ci se sont les gendarmes merde ! Trop tard pour faire demi tour.

Ton agressif. Vous n’avez pas le droit d’être là.

Je leur dis les courses, la pause sur le chemin de retour, mon petit garçon qui fait ses dents.

Moralisateur: vous êtes inconsciente avec un petit en plus !

Vous avez pu donner le coronavirus en faisant vos courses et me le donner maintenant ! Envie de répondre vous aussi vous pourriez me le refiler, vous êtes sans masque il parait que vous êtes de plus en plus à être malades. Et les ouvriers qui continuent à travailler dans les usines sans protections ? Et le manque de tests, et le manque de lits dans les hôpitaux ?

Je ravale ma salive, me soumet au contrôle, où sont vos courses ? Ticket de caisse du jour, pièce d’identité, autorisation de sortie.

On va vous verbaliser.

Je craque je dis c’est insupportable trop anxiogène, c’est fou de ne pas avoir le droit de prendre l’air.

Vous avez des devoirs mais aussi des droits, bafouille euh des droits mais aussi des devoirs !

Bruits de moteurs, les motocross surgissent au mauvais moment, l’un des gendarmes, essaie de les stopper le premier s’enfuie, le second s’arrête, c’est un petit jeune, mineur sans doute.

Vous voyez ! Heureusement qu’on est là !

On va vous laisser partir cette fois-ci, que cela vous serve de leçon on a plus grave à s’occuper.

Je baisse le regard reprend mes affaires et file en abandonnant le petit jeune à son triste sort..

Je croise un camion, appels de phares, un couple sur un banc je m’arrête ouvre la vitre, les préviens, il y a les gendarmes qui tournent.

Je rentre enfin chez moi. Je me demande comment on a pu en arriver là en si peu de temps. Comment la fiction est si vite rentrée dans la réalité. Sensation carcérale. Je me dis il ne faut pas se laisser faire c’est complètement aberrant de faire reposer la culpabilité au niveau individuel de la sorte alors qu’il y a des énormes manquement d’état. Au lieu d’aller voir comment vont les gens isolés, s’occuper d’eux, ils préfèrent déployer des forces de l’ordre sur tout le territoire.

Je me dis il ne faut pas accepter de se faire contrôler, refuser de payer les amendes, les réfuter.

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