La crise et le confinement mettent à l’épreuve le monde paysan

26 mars 2020 Par

En cette période de récession économique, le secteur alimentaire ne peut se permettre de rupture. Pourtant les difficultés sont grandes pour le monde agricole et l’appel à des renforts de main-d’œuvre lancé par le ministre ne résout pas tous les problèmes.

 

 

Louise Calais est complètement débordée. Depuis la mise en place du confinement, cette productrice de fromages de chèvres installée non loin de Manosque, dans les Alpes-de-Haute-Provence, fait tout pour continuer à écouler sa production. Mais avec deux marchés fermés sur les trois qu’elle faisait habituellement chaque semaine, et qui lui permettaient d’écouler ses 3 000 fromages hebdomadaires, son organisation a changé du tout au tout en quelques jours. « Avec le soutien d’amis, nous avons mis en place un groupement d’achat, une forme d’AMAP, pour que les gens puissent commander mes produits. Je les dépose en voiture devant leur domicile. »

Une solution intéressante mais il faut désormais traiter un important flux de mails quotidiens, organiser les tournées de livraison… et les frais de déplacement ont un coût que la fromagère de la ferme de la Buissière ne peut, pour l’heure, reporter sur ses prix. « Cette situation met en péril des installations comme la mienne. Je travaille depuis vingt ans, j’ai mis six ans à trouver du foncier pour monter mon exploitation, je me suis endettée pour construire ma ferme dans le respect des normes européennes, et à présent je dois travailler encore davantage tandis que les rentrées d’argent reculent. »

Comme Louise, de nombreuses personnes du secteur agricole se retrouvent en difficulté et obligées de bricoler pour s’en sortir. Après quelques hésitations, le gouvernement a décidé mardi d’interdire les marchés de plein air – sauf dérogation locale autorisée par les préfets, dans le cas où il est possible de respecter strictement certaines conditions sanitaires. Pour toutes les paysannes et paysans qui travaillent en vente directe, en dehors des circuits de la grande distribution, cette décision signe l’arrêt net de la rémunération de leur activité. Et potentiellement un gigantesque gaspillage alimentaire.

Le panier d'une agricultrice en Haute-Garonne, le 21 mars 2020. © Lilan Cazabet / Hans Lucas Le panier d’une agricultrice en Haute-Garonne, le 21 mars 2020. © Lilan Cazabet / Hans Lucas

Car les récoltes, les semis, les abattages n’attendent pas. L’activité agricole est étroitement liée au rythme des saisons, et une suspension à l’image de ce qui se produit actuellement dans les secteurs secondaire et tertiaire de l’économie signifierait la perte pure et simple de ressources vitales à l’heure où l’autonomie alimentaire des grandes villes est extrêmement faible (pour Paris, elle est de trois jours).

Dans les campagnes, le monde paysan s’organise donc tous azimuts pour limiter les pertes. Ainsi de l’association Bioskaria, dans les Pyrénées-Atlantiques. Ce regroupement d’éleveurs bio du Pays basque et du Béarn qui venait de mettre au point, juste avant la crise, un circuit pour alimenter une cinquantaine de cantines de la région, a failli voir disparaître le produit d’une vingtaine de veaux lorsque la fermeture des établissements scolaires a été décidée il y a deux semaines.

« Nous venions de les envoyer à l’abattoir, explique Jean-Michel Etchegaray, membre de Bioskaria. Nous avons réussi à trouver une coopérative pour congeler la viande et la stocker. Les écoles avec qui nous travaillons ont accepté de reprendre nos produits une fois que la crise sera passée, alors que notre engagement au départ est de vendre du frais. » La viande des dix-sept autres veaux qui étaient prévus dans la période a été proposée à des particuliers, à travers un envoi de mails à tous les contacts de l’association.

« Nous sommes en train de mettre en place une organisation un peu militaire, avec des points de livraison type drive, installés auprès des stades de rugby du coin. Nous allons vendre des paquets de 5 kg d’assortiment de viande fraîche, en les déposant directement dans les coffres des voitures, pour éviter tout contact avec les gens. »

Démarrage la semaine prochaine, sous réserve que les abattoirs acceptent les bêtes. Car de ce côté aussi, il faut que l’activité s’organise… Le personnel est moins important que d’habitude en raison du droit de retrait exercé par certains salariés, de ceux qui doivent garder leurs enfants, et la saison fait que la demande s’accumule. Or au-delà de huit mois, un veau n’est plus un veau, et maintenir les bêtes dans les fermes a un coût non négligeable pour les éleveurs. C’est l’ensemble de la chaîne agroalimentaire, de la mise en production jusqu’à la transformation, qui est touché.

Issus de différentes filières, la plupart des producteurs contactés par Mediapart soulignent l’incohérence des décisions gouvernementales, entre la mise en place d’un confinement strict et l’absence de mesures de protection pour les travailleurs du monde agricole. Dans les départements d’élevage ovin par exemple, la saison de tonte est en train de commencer. Pour cette activité de contacts, exercée à visage découvert et à mains nues, aucune recommandation n’a été émise par les autorités. « C’est comme dans le BTP, ça va un peu dans tous les sens… », commente Jean-Michel Etchegaray.

Le gouvernement a d’ailleurs fait une autre annonce, ce mardi. Il a appelé au renfort du travail « dans les champs », évoquant la mise en place d’« un dispositif simple et exceptionnel, permettant aux salariés qui subissent une mesure d’activité partielle de conclure un contrat de travail avec une entreprise du secteur ». Autrement dit, le cumul d’activités sera autorisé et facilité. Encore faut-il que les volontaires se trouvent en territoire agricole…

Le ministre de l’agriculture Didier Guillaume, suivi de la présidente de la FNSEA Christiane Lambert, a communiqué autour de la plateforme « des bras pour ton assiette ». D’après leurs estimations, entre maintenant et le mois de juin, le monde agricole va faire face à un besoin de 200 000 personnes pour assurer les différents travaux saisonniers que nécessite le secteur. « Les Polonais, les Roumains qui venaient d’habitude ne viendront pas », a déclaré la présidente du premier syndicat agricole au cours d’une conférence de presse donnée sur Twitter mardi matin.

Récoltes des asperges et des fraises dès à présent dans le Sud, semis d’ici peu chez les maraîchers et dans les grandes cultures (orge de printemps, betterave, maïs, tournesol…), éclaircissement des abricotiers, palissage des vignes aux mois de mai-juin (technique d’accrochage pour les faire pousser dans le bon sens)… Tous ces travaux se font habituellement avec une main-d’œuvre saisonnière, généralement sous-payée et étrangère. Or la fermeture des frontières et l’interdiction de circulation partout en Europe empêchent tous ces travailleurs nomades de se rendre sur les exploitations. Au total, ce sont 1,1 million de personnes qui travaillent chaque année dans le secteur agricole, selon les estimations de la MSA, la Mutualité sociale agricole. Parmi elles, environ 660 000 sont salariées et seulement 350 000 sont en CDI.

Prendre le virage dans le bon sens

Jean-Baptiste Vervy est le responsable de la plateforme. Il explique à Mediapart : « Avant la crise, nous avions déjà un problème de recrutement de main-d’œuvre en agriculture. 70 000 emplois saisonniers n’étaient pas pourvus. Il y a plus d’un an, nous avons donc créé une start-up, wizzifarm, pour faire coïncider les besoins des exploitants avec les personnes en recherche d’emploi. C’est ce service que nous mettons en avant aujourd’hui avec la plateforme “Des bras pour nos assiettes”. »

L’idée ? Mobiliser des personnes dans les territoires qui sont déjà dans un rythme d’activité saisonnier (chauffeurs routiers par exemple), ou qui sont affectées aujourd’hui par le ralentissement économique général et cherchent momentanément un autre emploi. « Il y a aussi beaucoup de gens qui ont déjà travaillé dans le secteur agricole et qui ont des compétences », précise Jean-Baptiste Vervy. De l’autre côté, de nombreux exploitants risquent d’être touchés par la maladie, et pour celles et ceux qui ont des enfants, ils sont déjà obligés de réduire leur temps de travail. Or en cette période de restrictions pour tout le monde, il y a bien peu de candidats sur le service de remplacement – un dispositif auquel ont droit les chefs d’exploitation pour pouvoir notamment prendre des congés. Sans compter que çà et là, des salariés agricoles ont déjà exprimé leurs réticences à continuer à travailler comme avant, sans protection particulière face au coronavirus.

Du côté de la MSA, la prise en charge pour les chefs d’exploitation contraints de garder leurs enfants reste modeste : elle permet de couvrir environ un cinquième des coûts salariaux que représente une embauche intérimaire.

Le risque est grand de voir la production agricole reculer. En Italie, où l’on compte environ chaque année 370 000 personnes dans l’emploi saisonnier agricole, le syndicat du secteur Coldiretti craint une chute de la production de 25 %. En Allemagne, la main-d’œuvre étrangère embauchée sur les différentes récoltes est estimée à 300 000 personnes. Et le message est clair : mercredi, le gouvernement fédéral a décrété une interdiction complète de toute entrée de travailleur saisonnier dans le pays. De son côté, le président de la commission agriculture du Parlement européen Norbert Lins estime que l’Union européenne a besoin d’assurer le déplacement des travailleurs saisonniers. Elle pourrait pour cela introduire un système de laissez-passer et mettre à disposition des trains et des bus spéciaux, écrit-il dans une lettre adressée au commissaire européen de l’agriculture.

Dans une exploitation de fraises sous serre, près d'Orléans. © Christophe ARCHAMBAULT / AFP Dans une exploitation de fraises sous serre, près d’Orléans. © Christophe ARCHAMBAULT / AFP

Pour Jean-Baptiste Prévost qui s’apprête à récolter 6 hectares d’asperges sur son exploitation marnaise, la ferme des Longuins, le moment est critique. Chaque année, il embauche six salariés pendant deux mois, de mi-avril à mi-juin. Pendant longtemps ce fut des Espagnols. Depuis 2004, et l’élargissement de l’Union européenne, ce sont des Polonais. « Mes six hectares d’asperges, c’est un chiffre d’affaires d’environ 100 000 euros », dit-il.

Pour l’heure, la communication autour de la plateforme française porte ses fruits : en quelques heures, dans la journée de mardi, 13 000 personnes en recherche d’emploi se sont inscrites, et, 48 heures plus tard, on en comptait plus de 70 000. « Cela peut être une opportunité pour un monde agricole qui se trouvait déjà en difficulté avant cette crise, fait valoir le responsable du site, lui-même producteur céréalier dans la Marne. Nous faisons face à une pyramide des âges vieillissante et à un problème de renouvellement de génération. » Selon les estimations, près de la moitié des agriculteurs vont prendre leur retraite dans les dix prochaines années. Le nombre de nouvelles installations n’est pas du tout à la hauteur des départs.

Nina Malignier fait partie de ces jeunes agricultrices. Installée depuis deux ans avec cinq autres personnes sur une ferme du Tarn porteuse de plusieurs projets, les Chlorophy-liens, elle fabrique du pain en attendant de développer d’autres activités, grandes cultures notamment. Elle croule sous le travail ces jours-ci en raison de la réorganisation complète de son circuit de vente – le marché de Carmaux où elle se rendait chaque semaine ayant fermé comme ailleurs. La plateforme de vente de produits locaux dont elle fait partie est débordée de commandes : de la distribution d’une vingtaine de paniers hebdomadaires avant l’épidémie (panier contenant fruits et légumes, viande, fromages, œufs, pain, confiture…), elle est passée à plus de cent paniers vendus cette semaine.

« Si tout cela va dans le sens d’une relocalisation des achats et une prise de conscience des consommateurs, c’est très bien », dit-elle. Mais il n’empêche que la période est très contraignante pour des fermes comme la sienne qui sont encore en phase d’installation. « Nous devons repousser des chantiers importants, des achats prévus de matériels agricoles ne peuvent pas être réalisés, et il commence à y avoir des ruptures de stock sur les sites d’achat de semences », souligne la jeune femme.

« Ramener les gens vers l’emploi agricole est en soi une très bonne chose, estime Sébastien Guénec, porte-parole de la Confédération paysanne en Ariège et éleveur de brebis. Mais pour aller vers quel modèle d’agriculture ? Il faut prendre le virage dans le bon sens. Il faut à la fois générer plus d’emplois, et que ce soit des emplois de proximité. Il faut aussi que les fermes aient les moyens d’embaucher. Actuellement, nous n’avons aucune marge de manœuvre. »

Problème, l’appel gouvernemental est taillé sur mesure pour les grandes exploitations. Les petits producteurs, qui souvent tiennent leur structure à bout de bras, ne s’y retrouvent pas. Leur difficulté est ailleurs : elle est dans l’écoulement de leurs produits, lequel engendre, quand ils y parviennent, une surcharge de travail colossale.

Yoann Morice, maraîcher bio dans le pays de Retz, en Loire-Atlantique, se dit ainsi « ahuri » de cette annonce de recrutement massif. « Cela montre la faillite de notre système agricole, basé sur une main-d’œuvre bon marché venant d’ailleurs alors que ce dont nous avons besoin, c’est un réseau d’autonomie locale. »

Comme beaucoup d’autres, ce paysan à la tête de la ferme pédagogique Permabocage s’étonne de la position donnée pendant cette crise aux grandes surfaces – un milieu fermé plus propice aux contaminations qu’un marché à ciel ouvert. Outre que cette mesure favorise les producteurs déjà intégrés aux circuits de la grande distribution, elle pose question sur le plan sanitaire. À Wuhan, mégalopole chinoise foyer de l’épidémie, même les grandes surfaces avaient fermé, et des comités de quartier organisaient la distribution de nourriture.

« Privilégier les grandes surfaces relève d’une logique libérale, poursuit Yoann Morice. Les petits paysans comme moi n’ont pas la capacité logistique de rentrer dans les circuits de la grande distribution. Il faut pour cela avoir les volumes adéquats, les emballages, etc. Ce choix ne peut que favoriser les gros producteurs. »

Déjà, au cours de la semaine précédant le confinement, la grande distribution a enregistré des chiffres de vente records, de près de 40 %. S’il y a un secteur gagnant dans cette crise, ce pourrait bien être celui-là. Au prix de l’exposition au virus de toutes les petites mains qui travaillent à chaque échelon de cette chaîne agroalimentaire, du chauffeur routier aux caissières des supermarchés.

https://www.mediapart.fr/journal/france/260320/la-crise-et-le-confinement-mettent-l-epreuve-le-monde-paysan?onglet=full

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