Le prochain virus

2020/03/22

Géographe et biologiste, Virologue

La pandémie de Covid-19 s’inscrit dans le sillage de précédentes (SRAS et MERS) mais s’annonce bien plus dévastatrice. Et ce ne sera pas la dernière si le gouvernement chinois ne met pas un terme définitif aux marchés de ventes d’animaux sauvages pour l’alimentation et la médecine traditionnelle. Interdire ces marchés représente un sacrifice culturel immense pour la population chinoise, c’est pourtant la seule façon d’endiguer cette série de zoonoses.

 

Commençons dès maintenant à réfléchir au prochain virus. Quoi ?! vous étonnez-vous, alors même que l’actuelle épidémie de Covid-19 n’en est encore qu’à ses débuts ? Oui, dès maintenant. Il nous faut au plus vite penser au prochain virus, car au moment de l’épidémie de SRAS en 2004, nous n’avons pas pensé à la prochaine épidémie possible. Si nous l’avions fait, nous aurions pu éviter l’actuelle pandémie de Covid-19, qui a presque certainement emprunté le même chemin que celui par lequel est apparu le SRAS.

Les maladies émergentes humaines – non seulement le Covid-19 et le SRAS, mais aussi le SIDA, Ebola et le virus Marburg – n’apparaissent pas spontanément chez l’homme. Il s’agit de maladies animales (appelées zoonoses) transmises d’un animal hôte à l’être humain.

Et elles ne sont pas transmises à l’homme par des animaux ayant une parenté lointaine avec nous – comme les poissons et les crevettes, même si nous avons beaucoup de contacts avec ces espèces –, non, au lieu de cela, ces maladies nous sont transmises essentiellement par d’autres mammifères, nos plus proches parents animaux.

La raison en est simple : un microbe évolue pour s’adapter à l’environnement chimique interne de son hôte. Il est, par conséquent, plus facile pour un microbe de passer à un nouvel hôte si le nouvel environnement chimique interne de celui-ci est déjà similaire à l’environnement chimique du précédent hôte. Nous sommes des mammifères, pas des poissons ni des crevettes, et la plupart de nos zoonoses nous sont donc aimablement offertes par d’autres mammifères.

La transmission du SRAS à l’homme s’est produite sur les marchés d’animaux sauvages en Chine. Dans tout le pays, il existe de nombreux marchés de ce type, où des animaux sauvages tués ou capturés sont vendus, morts ou vivants, pour l’alimentation et à d’autres fins.

Le SRAS nous est arrivé par le biais de la civette, petit carnivore vendu sur les marchés qui, pour sa part, avait contracté le SRAS via la chauve-souris. Si le citoyen lambda n’a jamais affaire de près aux civettes, les chasseurs, en revanche, les prennent pour cible et les apportent sur les marchés d’animaux sauvages.

Si un extraterrestre mal intentionné voulait mettre au point la méthode la plus efficace pour infecter les humains avec des zoonoses, il tenterait de maximiser ses chances en mettant en contact le plus d’espèces de mammifères possible avec le plus d’humains possible. Et par quel biais miraculeux ? Un marché chinois d’animaux sauvages !

Les chasseurs ne tuent pas une seule, mais de nombreuses espèces animales. Et ils ne mangent pas, tranquillement assis dans la forêt, l’animal, n’infectant qu’eux-mêmes. Au lieu de cela, les marchés sont bondés d’acheteurs, tous candidats à l’infection. Bien sûr, les marchés d’animaux sauvages existent dans d’autres pays que la Chine.

Le gouvernement n’a pas interdit l’autre voie de contact entre l’homme et l’animal : le commerce d’animaux vivants à des fins de médecine traditionnelle.

Mais les marchés chinois apparaissent particulièrement efficaces lorsqu’il s’agit de lancer des épidémies, tout simplement parce la Chine est le pays le plus peuplé au monde, et que sa population se trouve désormais de plus en plus reliée par des trains à grande vitesse, des avions et des voitures.

Ces faits concernant l’origine animale des maladies émergentes humaines et les possibilités de transmission idéales offertes par les marchés chinois d’animaux sauvages sont, depuis de nombreuses années, connus des professionnels de la santé publique.

Lorsque le SRAS a fait son apparition sur les marchés en 2004, cela aurait dû être un signal d’alarme pour la Chine, qui aurait dû fermer définitivement ces marchés. Au lieu de cela, ils sont restés ouverts.

Lorsque le Covid-19 est apparu à Wuhan en décembre 2019, on a rapidement soupçonné qu’il avait fait son apparition sur le marché de cette ville. Bien que nous n’ayons pas encore de preuve que cela soit vrai, tout indique que les animaux sauvages et leur commerce en constituent la source.

Le Covid-19 est provoqué par un coronavirus très étroitement lié aux deux précédentes épidémies de coronavirus zoonotiques, le SRAS et le MERS. Ces virus semblent tous provenir de chauves-souris et peuvent nous atteindre, nous les humains, via d’autres animaux, comme ce fut le cas pour le SRAS qui provenait de civettes palmistes vendues sur les marchés d’animaux sauvages.

Après l’apparition du Covid-19, le gouvernement chinois a réagi en minimisant son importance. Cependant, la Chine a, par la suite, réagi avec force, en mettant en place, à une échelle que le monde n’avait jamais connue auparavant, un ensemble de systèmes visant à limiter sa transmission.

Cela semble avoir été d’un grand secours. La Chine a également cherché à empêcher l’émergence de nouvelles zoonoses en fermant enfin les marchés d’animaux sauvages et en mettant un terme définitif au commerce des animaux sauvages pour l’alimentation.

Ça, c’est la bonne nouvelle. Mais… il y a aussi une mauvaise. Le gouvernement n’a pas interdit l’autre grande voie de contact entre l’homme et l’animal sauvage en Chine : le commerce d’animaux vivants à des fins de médecine traditionnelle. Ce commerce, lui aussi énorme, concerne de nombreuses espèces animales, et un grand nombre de personnes le pratique.

C’est ainsi, par exemple, que les écailles du petit mammifère mangeur de fourmis appelé pangolins sont utilisées par tonnes dans la médecine traditionnelle chinoise, qui les juge efficaces pour lutter contre la fièvre, les infections cutanées et les maladies vénériennes.

Le prochain virus après le Covid-19 pourrait faire pire encore. La connectivité des populations du monde entier continue de s’accroître.

Du point de vue du microbe qui habite un mammifère et attend la première occasion pour infecter les humains, que l’animal soit acheté sur un marché pour être mangé ou auprès d’un commerçant pour soigner quelques maux ne fait strictement aucune différence.

Pour le public occidental, cela peut sembler évident. Comment se fait-il que le tout-puissant gouvernement chinois, capable de confiner des millions de personnes en quelques jours, n’ait pas la volonté de mettre un terme rapide et complet au commerce des animaux sauvages ?

C’est que les animaux sauvages en tant que bien de consommation représentent bien plus qu’un simple mets délicat pour certaines populations chinoises. Comment les Français réagiraient-ils à une demande mondiale d’interdiction du commerce du fromage ou du vin rouge si l’on venait à découvrir que ces deux produits provoquaient régulièrement des épidémies ?

Et il faut savoir que pour certaines populations chinoises, les animaux sauvages sont plus fondamentaux encore pour leur culture que le fromage et le vin rouge ne le sont pour les Français. Malgré ces défis culturels, la Chine et d’autres gouvernements dans le monde doivent agir rapidement et de manière décisive pour mettre fin au commerce des animaux sauvages.

Dans le cas contraire, nous pouvons prédire avec certitude que ni le SRAS ni le Covid-19 ne seront les dernières épidémies émergentes mondiales. Il y en aura d’autres, et ce tant que les animaux sauvages resteront largement exploités pour l’alimentation et à d’autres fins ; non seulement en Chine mais aussi ailleurs dans le monde.

Nous nous en sommes relativement bien sortis avec le SRAS : il a tué moins de 1 000 personnes, alors que la grippe saisonnière, par exemple, en tue des centaines de milliers chaque année. Nous ne nous en tirerons pas aussi facilement avec le Covid-19. Qu’il fasse ou non plus de morts que la grippe saisonnière au cours d’une année, il aura un impact sur la vie et les moyens de subsistance de millions, voire de milliards de personnes.

Le prochain virus après le Covid-19 pourrait faire pire encore. La connectivité des populations du monde entier continue de s’accroître. Il n’y a aucune raison biologique valable pour que les futures épidémies ne tuent pas des centaines de millions de personnes et ne plongent la planète dans une dépression de plusieurs décennies, sans précédent dans l’histoire.

La fin du commerce des animaux sauvages réduirait grandement un tel risque. Ce geste de la part du gouvernement chinois ne serait pas uniquement au bénéfice du reste du monde, mais plutôt et surtout à celui des Chinois eux-mêmes car, comme pour le Covid-19, ce seront probablement eux les premières victimes du prochain virus issu du commerce des animaux sauvages.

traduit de l’américain par Hélène Borraz

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