« Le Covid-19 a émergé au cœur d’une civilisation qui méprise la nature »

TRIBUNE. Depuis plusieurs millénaires, sédentarité, élevage mais aussi les mœurs migratoires d’Homo Sapiens, unique parmi les espèces animales, ont fait les beaux jours des agents pathogènes. Par l’anthropologue Pascal Picq.

Par Pascal Picq, paléoanthropologue

Publié le 20 mars 2020 à 07h05 Mis à jour le 20 mars 2020 à 10h17

Longtemps, leur taille infinitésimale a protégé les virus qui prospéraient à nos côtés. Depuis leur découverte, à la fin du XIXe siècle, les biologistes s’interrogent sur leur nature : sont-ils ou non des entités vivantes ou bien seraient-ils à l’origine de la vie même ? C’est une hypothèse. Les cellules se seraient constituées comme une forme d’organisation capable de résister à leurs attaques, puis serait survenue la reproduction sexuée, qui favorise les variations, meilleure défense contre les attaques virales.

Les progrès fulgurants de la médecine depuis Pasteur et Koch ont permis d’éradiquer les grandes épidémies. L’efficacité des antibiotiques, des antiviraux et des vaccins nous ont préservés de quantité de maladies, mais avec un effet pervers, la croyance diffuse que nous nous étions affranchis des lois de la nature.

Mondialisation, tourisme, dégradation des écosystèmes…

Or, depuis plusieurs millénaires, sédentarité, élevage mais aussi les mœurs migratoires d’Homo sapiens, unique parmi les espèces animales, ont fait les beaux jours des agents pathogènes. Lorsque, voici 10 000 ans, nous avons commencé à nous grouper en villages, à cultiver la terre et élever des animaux, leurs virus se sont aussi invités en même temps qu’eux à nos côtés.

Ils nous ont infectés, grâce à leurs formidables capacités d’adaptation, capables de se diffuser entre les cellules d’un même organisme, d’un individu, d’une espèce à l’autre, grâce à de constantes recombinaisons génétiques. Et voilà qu’aujourd’hui, plus que jamais convaincus de leur invincibilité, les humains sont les meilleurs alliés des virus par leurs Li Wenliang, l’ophtalmologue qui avait été un des premiers à prendre la mesure de la situation et à la dénoncer, avant de mourir lui-même du Covid-19 activités frénétiques.

« Le Covid-19 était inévitable, et même prévisible » du fait de notre impact écologique

La mondialisation et, plus encore, le tourisme, une activité aux conséquences encore trop négligées sur l’avenir de la planète et de l’humanité, font les beaux jours de ces virus. Nous continuons de consommer des animaux sauvages, traqués dans leurs ultimes refuges, là où peu d’humains avaient l’habitude de circuler, entrant ainsi en contact avec des virus isolés.

Covid-19, contrairement au terrible Ebola confiné à une partie de l’Afrique, a émergé au cœur de la civilisation mondialisée qui méprise la nature, nonobstant les effets déjà dramatiques du dérèglement climatique et de la dégradation des écosystèmes.

Nous n’échapperons pas aux virus

Du cœur de ce qui reste de la nature, comme au cœur de nos civilisations, nous n’échapperons jamais aux virus. Ils nous rappellent brutalement combien nos sociétés et leurs responsables politiques devraient avoir plus de considération pour les scientifiques et les médecins, cesser de les vilipender quand tout va bien, de restreindre les budgets.

Face au danger, le climatosceptique en chef Donald Trump se rappelle soudain que l’on a besoin d’eux et d’une politique de santé équitable. Si les Etats-Unis disposent des meilleurs hôpitaux du monde, 28 millions de personnes dénuées d’aide médicale risquent, bien malgré elles, de favoriser la diffusion de Covid-19 et de provoquer une crise sanitaire et économique aux conséquences dramatiques. Le démantèlement obstiné de l’Obamacare met la planète en danger.

Cette pandémie constitue, hélas, un test pour nos systèmes de santé comme pour les modes de gouvernance de nos démocraties. Elle révèle aussi l’immaturité et l’irresponsabilité de certains refusant les consignes de santé publique, faisant la fête jusqu’à samedi minuit ou se massant dimanche sur les quais de la Seine. Le consumérisme, l’individualisme et le mépris de nos sociétés pour les professions qui touchent au plus près l’éducation de nos enfants et les soins aux personnes risquent de se payer au prix fort.

D’ici à trois décennies, l’équivalent de toute la population mondiale actuelle sera urbanisé. Coronavirus et conurbations pourraient établir une association funeste si une vraie prise de conscience ne survient pas. Homo sapiens se pense trop souvent comme le chef-d’œuvre de l’évolution, il serait temps qu’il ait la sagesse de comprendre qu’il est l’hôte d’une nature où dominent les micro-organismes, dont les bactéries et les virus, les véritables surdoués de l’évolution.

Les intertitres sont de la rédaction.

Pascal Picq, paléoanthropologue

This entry was posted in Analyse. Bookmark the permalink.