Appel à la grève des loyers dès Avril

Paru le 24 mars 2020 sur Expansive

L’appel de Rennes pour la grève des loyers

Aujourd’hui en France, des millions de personnes qui avaient pour habitude de ne survivre que de salaire à salaire se retrouvent sans source de revenus ou au chômage partiel dans un contexte de crise économique sans précédent. Si l’État a levé le petit doigt pour les PME en permettant des avantages fiscaux et des reports de factures, le reste de la population est censée s’autonomiser pour résister à la précarité supplémentaire qui s’abat sur elle !

En conséquent de la gestion de cette crise par le gouvernement et le capital, de nombreuses personnes seront dans l’incapacité de payer leurs factures et leur loyer ce 1er avril et dans les semaines à venir qui s’annoncent toujours confinées pour un temps encore indéterminé. Dans un monde où l’emploi est le moyen de subsistance attendu de toustes, il n’est pas normal que les propriétaires et les banques puissent continuer à faire du profit sur une des premières nécessités de la vie.

Puisque le gouvernement a étendu la trêve hivernale jusqu’à fin mai et que nous ne pouvons être expulsé·e·s ; saisissons l’opportunité et déclarons la grève des loyers générale que nous puissions ou nous payer le nôtre ! Que l’on puisse ou pas payer son loyer, se joindre à la grève c’est assurer la réussite de cette dernière et faire bloc collectivement face à la capacité des propriétaires et de l’État de forcer les précaires à payer.

???? ORGANISONS NOUS ????

Parlez-en au balcon, profitez du moment de soutien au personnel soignant pour discuter avec vos voisin·e·s ou bien distribuez la « lettre aux voisin·e·s en période de confinement » que nous avons préparée pour établir le contact. Pour que la grève tienne à un niveau national, il faut d’abord nous organiser dans nos quartiers, dans nos villes et ne pas rester seul·e dans la précarité !

→ Mettez en avant le fait que seule une réponse collective nous protégera toustes.
→ Parlez du fait que la trêve hivernale a été étendue de deux mois et que les propriétaires ne peuvent pas lancer de procédure pendant ce temps-là.
→ Même si elle peut paraître lointaine, la grève collective est possible. En juillet 2016, les habitants de trois foyers de travailleurs immigrés situés à Boulogne et gérés à l’époque par Coallia sont entrés en grève du loyer pour dénoncer leurs conditions insalubres. La grève a coûté plus d’un million d’euros et s’est étalée jusqu’en 2017. Plus d’infos ici : https://paris-luttes.info/les-residents-de-coallia-optent-7…
→ Organisez une déclaration collective au propriétaire si vous avez un·e propriétaire commun.
→ Acc

⚠️ CONTACTER LES PROPRIÉTAIRES ⚠️

On peut voir sur les réseaux plusieurs personnes parler d’arrangements à l’amiable avec leur propriétaire si cellui-ci est capable d’entendre la grève, voire de la soutenir. Si la possibilité de se voir réduire son loyer est déjà une bonne nouvelle, il faut garder à l’esprit que la grève complète est ce que chacun·e d’entre nous devrait viser pour soi et par solidarité avec celleux qui ont des propriétaires qui refusent de bouger même dans cette situation.

Si votre propriétaire fait partie de ce second cas, réduisez vos contacts avec ellui au strict minimum et sans chercher à défendre sans cesse votre position ; « pas de salaire, pas de loyer, un point c’est tout. Je ne suis pas seul·e à prendre cette décision en France et dans le monde. » ou bien à faire lea mort·e si la situation vous le permet.

Propager l’appel sur les réseaux à travers le #GreveDesLoyers et suivez la page facebook Grève des Loyers 2020

Si vous voulez des conseils ou des réponses sur comment gérer la grève des loyers, envoyez un mail à grevedesloyersrennes@riseup.net.

Vous trouverez ici une lettre aux voisin·e·s prête pour impression et distribution dans les boites aux lettres (n’oubliez pas de pratiquer des strictes mesures d’hygiène en imprimant vos lettres).

 

???? VERS UNE GRÈVE DES LOYERS ?

L’idée se propage à une vitesse folle. Elle a émergé outre-atlantique et arrive en Europe et en France à vitesse grand V. C’est la possibilité d’une grève des loyers.

Le monde est confiné. Près de 3 milliards de personnes sont concernées. Beaucoup de monde ne travaille plus et les plus précaires sont violement touché.e.s par la situation devenue économiquement irrespirable.

Dans un monde au ralenti, quasiment à l’arrêt, où le travail est le moyen généralisé permettant de pouvoir vivre, la situation économique des individus est très sérieusement atteinte. Le confinement généralisé prive des millions de personnes de leurs revenus.

Depuis plusieurs jours, nous lisons et entendons beaucoup de témoignages relatant les difficultés à subvenir à ses besoins les plus élémentaires. C’est un fait : le 1er avril, beaucoup de personnes ne pourront pas payer leur loyer. De même, des petits propriétaires seront dans l’impossibilité de rembourser leurs crédits.

Mais partout autour du globe, des groupes d’habitant.e.s s’organisent localement et des collectifs se créent et se coordonnent nationalement pour faire face collectivement à la situation.

Aux États-Unis comme à Chicago ou Atlanta. En Grèce, à Montréal, à Barcelone, en France, des appels à faire la grève des loyers se propagent rapidement. Les banderoles qui l’annoncent fleurissent sur les balcons.

⚠️ POURQUOI FAIRE GRÈVE ? LES RAISONS SONT SIMPLES !

▶️ Beaucoup de personnes ne pourront pas payer ce 1er avril. Faire grève des loyers c’est se défendre collectivement face à la situation. Que nous puissions payer notre loyer ou non, faire grève ensemble c’est se soutenir les uns les autres dans des situations individuellement insoutenables.

▶️ La trêve hivernale prolongée de deux mois et effective jusqu’au 31 mai est censée protéger les locataires de toutes expulsions. Utiliser cette protection est légitime.

▶️ Le contexte économique mondial remet en cause drastiquement le modèle économique sur laquelle notre société est construite, 12 ans après la grande crise économique dont on voit encore les effets. Nous affirmons notre capacité à penser et organiser la vie autrement.
Se loger, se nourrir, se chauffer. Tout ce qui est vital ne devrait pas être soumis aux conditions d’une quelconque rémunération mais bien nous appartenir naturellement.


⚠️ ORGANISONS-NOUS !

Une grève des loyers est dure à penser tant que celle-ci n’est pas sous nos yeux. Mais elle reste bel et bien possible.

En 2010 par exemple, des étudiant.e.s de l’Université de Lille, vivant dans des résidences universitaires insalubres avaient fait la grève des loyers afin de dénoncer leurs conditions de vie. Plus de 400 personnes y avaient participé.

Pour que cette grève soit effective, qu’elle ait lieu, il faut d’abord l’organiser ultra-localement. Avec nos voisins de palier, d’immeuble, de courée.

⚠️ DIFFUSER LA GRÈVE, PARTOUT !

Le soir au balcon, parlons-en ! Déployons des banderoles !

Organisons-nous d’abord dans nos immeubles, puis dans nos rues, puis dans nos quartiers. C’est ainsi que l’accumulation des collectifs d’habitant.e.s, la multiplication des foyers de grève s’étendront sur le territoire.

Créer des groupes Facebook, par ville, par quartier et diffuser ces groupes sur les réseaux d’entraide, notamment les groupes Facebook déjà existant et investit par des milliers de personne semble une option interressante pour organiser cette grève.

Le collectif américain CrimethInc, un collectif anarchiste “décentralisé” de cellules autonomes, a écrit un texte dans le contexte de confinement mondial, résumant l’importance et les atouts d’une grève des loyers organisée par le bas :

« Pour qu’une grève des loyers soit couronnée de succès à l’échelle nationale, au moins une de ces initiatives devra prendre suffisamment d’ampleur pour qu’un grand nombre de personnes soient certaines de ne pas être laissées pour compte si elles s’engagent à participer. Cependant, plutôt que d’attendre qu’une seule organisation de masse coordonne une grève massive depuis le haut, il est préférable que ces efforts commencent au niveau de la base. Les organisations centralisées font souvent des compromis au début d’un processus de lutte, sapant ainsi les efforts autonomes qui donnent du pouvoir à ces mouvements. »

⚠️ CONVAINCRE SES VOISINS !

Vous êtes en difficulté financière et vous ne pourrez pas payer votre mois d’avril ?

- Demandez à vos voisins leur situation financière.
- Parlez leurs d’une réponse solidaire et collective.
- Racontez leur l’histoire de cette grève, son origine et sa propagation.
- Expliquez que le propriétaire ne peut lancer de procédure avant 2 mois.
- Insistez sur la notion de solidarité, de faire bloc et la nécessité d’être nombreux.ses.
- Démontrez que vous n’êtes pas seul.e.s, rapprochez vous de vos associations de quartier.
- Demandez un soutien. En cas d’intimidation du propriétaire, ou en ne payant pas par solidarité.
- Si la communication est difficile ou rare, collez un mot près de l’entrée de l’immeuble, laissez un numéro un mail, ou un espace pour que les gens mettent le leur.

⚠️ FAIRE FACE AU PROPRIÉTAIRE !

Si la question se pose moins pour les bailleurs sociaux, la situation peut être plus compliquée face aux petits propriétaires privés.

Plusieurs étapes sont à passer. Les mails et appels demandant de payer, les intimidations, peut-être verbales, si elles ne sont pas physique.

Deux possibilités s’offrent alors :

▶️ Le proprio peut entendre la grève et donc être dans le laisser-faire. Il peut aussi comprendre, voir soutenir cette grève. Le dialogue n’a pas nécessité a être rompu et un accord peut même être trouvé (baisse du loyer, ne donner que les APL, autres aménagements à l’amiable). Pour autant, rechercher la grève complète, c’est à dire de ne donner absolument rien doit être notre objectif à tous et toutes.

▶️ Le proprio ne veut rien entendre et met la pression, dans ce cas, le dialogue doit être réduit au strict minimum : « Je ne peux pas payer du fait du confinement, nous sommes des milliers dans ce cas. », ou ne pas répondre si la situation le permet. Si des échanges deviendraient trop violent, il faut prendre contact rapidement avec vos voisin.e.s, vos ami.e.s, des associations de quartiers pour vous soutenir en cas d’intimidation.


⚠️ SOYONS SOLIDAIRE !

Nous le répétons mais sachons-le : grève ou non, au 1er avril, beaucoup seront dans l’incapacité de payer leur loyer. Il en va de notre solidarité.

La grève généralisée des loyers serait sans nul doute la forme de solidarité la plus aboutie que nous pourrions observer lors de ce confinement pour les personnes qui sont confinées chez elles toute la journée et qui ne travaillent pas ou plus. Et en ces temps si troublés, tout le monde s’accorde à dire que la solidarité est essentielle et est peut-être même la seule chose qu’il nous reste.

Montrons notre solidarité et ensembles généralisons la grève des loyers !

▶️ Pour propager cet appel à la grève, partagez le hashtag #GreveDesLoyers et suivez la page Facebook Grève des Loyers 2020.

▶️ Des groupes se sont déjà créés et s’organisent. Un fil Télégram sur la grève des loyers a été lancé. Le lien ici : https://t.co/a3TyMl5Crn?amp=1

▶️ Si vous voulez des conseils ou des réponses à vos doutes et questionnements, n’hésitez pas à nous envoyer un message ou un mail : InsurgLille@protonmail.com

Aux États-Unis, de nombreux appels se relayent dans la rue à travers les banderoles et tags qui fleurissent dans beaucoup de grande villes, notamment de l’ouest américain, mais aussi sur les réseaux sociaux. Le hashtag #rentstrike parmi d’autres exemples permet de rassembler des propositions autonomes d’organisation d’une lutte contre les loyers durant la pandémie et pourquoi pas au-delà !

Le refus de paiement des loyers d’avril marquera le début de cette grève.
Ne pas payer son loyer, son gaz, son électricité, son eau, c’est payer déjà un peu moins, à une époque où chacun paye le prix fort, et de plus en plus fort. Refuser de payer le prix de la gestion de cette pandémie est une réaction de bon sens, et une manière de commencer à s’opposer à la vie qu’on nous prépare, dont les conditions sont encore incertaines.
On le voit déjà, les mesures du gouvernement permettent au flics de réaliser leurs rêves les plus crades, de vider les rues des indésirables, de vider les halls d’immeubles, de vider les villes des gens qui n’ont pas de « bonnes raisons » de s’y déplacer, de pouvoir contrôler les moindres déplacements de la population. C’est aussi pour l’État l’occasion de s’entraîner à la gestion de toutes les sortes de « catastrophes », gestion qui s’exercera toujours contre nous. Bien sûr de nombreuses personnes subissaient déjà ces mesures à plus ou moins grande échelle, et en particulier tous ceux qui sont confinés dans le confinement, et livrés à des institutions d’autant plus maltraitantes dans ce contexte, comme les centres de rétention, les prisons, les maisons de retraites, les centres où sont regroupés les sans abris, mais le plan d’urgence du gouvernement va clairement au delà de la gestion de la crise présente pour modifier durablement « l’après ».

Si la crise est exceptionnelle, les mesures que prend l’État dans cette situation ne vont évidemment pas s’arrêter une fois le problème du virus régulé. On a connu vigipirate dans les années 90, les mesures anti terroristes des années 2000, l’état d’urgence post-attentats, et on sait comment, en démocratie, l’exceptionnalité fait Loi. Le contrôle social, la répression, le développement de la vie complètement assistée depuis chez soi, toutes ces manières de vivre vont sûrement perdurer par certains aspects après la période de confinement dans laquelle nous nous trouvons : c’est toute la normalité qui aura changé. Emmanuel Macron l’a dit dans son discours, le fameux « jour d’après » qui ne sera pas comme le « jour d’avant ». C’est dès maintenant que nous devons lutter contre l’appareil étatique tel qu’il est en train d’évoluer et le monde qu’il nous prépare.
Nous ne pouvons accepter la position intenable dans laquelle l’État nous contraint, entre la peur justifiée du virus avec tout ce qu’elle implique au quotidien, et ses mesures aliénantes renforcées par la précarité que beaucoup subissent aujourd’hui et subissaient déjà hier.

Dans ce contexte, continuer d’engraisser les propriétaires devient plus que jamais une impasse. Refusons de payer les proprios, les banques, les prêts, refusons de continuer à faire vivre ce système qui, en plus de nous asservir, fait de nous les premières victimes des situations de crise. Ne payons pas nos loyers, ne payons plus pour l’État. Arrêtons de payer pour le jour d’avant, ne payons plus aujourd’hui, et ayons la perspective de ne plus payer le jour d’après ! Inventons et partageons les moyens de lutter contre les brimades légales et menaces répressives à la merci desquelles on pourrait se retrouver si on reste isolés et désarmés.

Solidarité avec les révoltés, solidarité avec ceux à qui le confinement impose une double-peine.

Révolution !
Des confinés

https://bourrasque-info.org/spip.php?article1676

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Le coronavirus, «un boomerang qui nous revient dans la figure»

22 mars 2020 Par et

La pandémie de Covid-19 est-elle liée à la déforestation et aux destructions d’écosystèmes ? Des liens existent, même s’ils sont parfois indirects, selon les chercheurs. L’extension des monocultures contribue à façonner un monde propice à la diffusion de ce type de virus.

 

 

Quels liens peuvent bien exister entre un virus infiniment petit et l’immense chaos du monde ? L’épidémie actuelle (plus de 11 200 personnes décédées et 270 000 cas recensés de par le monde, dimanche 22 mars au matin) est causée par un virus identifié en 2019, d’où l’appellation « Covid-19 » pour désigner la pathologie qu’il cause (« d » pour disease, la maladie). L’agent pathogène lui-même est composé d’un long ARN, son code génétique, qui est entouré de protéines. Observé au microscope électronique, il présente une forme de couronne, d’où le choix de nommer cette famille « corona », les virus à couronne – il en existe de nombreuses espèces. Il ne peut vivre que s’il s’accroche à une cellule vivante, avant d’y pénétrer, par exemple dans la gorge, le nez ou les poumons d’un être humain.

Sans hôte vivant pour se reproduire, il se désactive. À la différence des bactéries, dont certaines peuvent résister pendant des milliers d’années dans le sol, ces virus ne sont pas très résistants, et peuvent ne survivre que quelques heures, explique Jean-François Julien, spécialiste des chauves-souris au Muséum d’histoire naturelle. Les protubérances de la couronne du SARS-CoV-2 lui permettent de s’accrocher spécifiquement aux cellules humaines, d’où la vulnérabilité de nos organismes face à lui.

Modélisation du virus Covid-19. © AFP Modélisation du virus Covid-19. © AFP

L’hypothèse la plus fréquemment avancée aujourd’hui est celle d’un virus hébergé par une famille de chauves-souris, qui aurait été transmis aux humains via les marchés d’animaux vivants à Wuhan, en Chine. Pour le chercheur en microbiologie et spécialiste de la transmission des agents infectieux Jean-François Guégan, la pandémie actuelle est « un boomerang qui nous revient dans la figure ». Modification des habitats naturels d’un côté, consommation de viande et de produits d’animaux sauvages de l’autre, massification du transport mondial…, les origines de la propagation du coronavirus sont liées à notre modèle économique et « n’ont rien à voir avec des causes strictement sanitaires », dixit le spécialiste.

L’émergence du coronavirus correspond de fait à une conjonction de différents événements et tous les chercheurs ne sont pas unanimes sur ses causes directes. Pour François Moutou, vétérinaire et épidémiologiste, il faut être prudent : « Aucune histoire n’a qu’une seule explication. » Pour ce chercheur, il est tout à fait banal de rencontrer des virus que l’on ne connaît pas encore. Des parasites circulent partout en permanence, y compris entre les animaux et les humains. Chaque personne héberge dans son corps des bactéries et des virus, et certains depuis le début de l’évolution, au point d’avoir été intégrés à notre ADN.

D’après les échantillonnages de coronavirus identifiés chez les chauves-souris, des chercheurs ont découvert que le matériel génétique de certains d’entre eux ressemblait fortement à celui qui touche les humains. C’est aussi le cas, mais avec une moins grande proximité, de certains de ces pathogènes prélevés chez le pangolin, un petit mammifère insectivore et couvert d’écailles qui pourrait être l’animal intermédiaire entre le porteur initial du virus (la chauve-souris) et l’espèce humaine – cette hypothèse n’étant pas confirmée toutefois au stade actuel des savoirs.

En 2002-2003, lors de l’épidémie de Sras (syndrome respiratoire aigu sévère, pneumonie due à un virus de la famille des coronavirus), les marchés d’animaux vivants en Chine ont été des foyers identifiés de contagion. C’est peut-être ce qui s’est passé également en 2019 pour le SARS-CoV-2.

Une chauve-souris en Inde (réserve de Kabini). © AFP Une chauve-souris en Inde (réserve de Kabini). © AFP

Pourquoi ? Des poulets, des chiens, des pangolins, et autres espèces s’y retrouvent entassés dans des caisses empilées les unes sur les autres. Les animaux sauvages viennent alors d’être traqués, piégés, capturés et se trouvent en état de stress absolu, décrit François Moutou, qui a travaillé sur cette première épidémie de Sras. Dans ces conditions d’enfermement apocalyptiques, les défenses immunitaires s’amoindrissent et les agents pathogènes ont tendance à se multiplier au-delà de leur nombre habituel. C’est dans les cuisines des restaurants, qui conservent des bêtes vivantes afin de réduire la durée entre leur mort et leur cuisson pour les clients, que le virus du Sras serait passé aux humains en 2002, par l’intermédiaire de cuisiniers.

Dans le cas de ce premier Sras, explique Serge Morand, chercheur au CNRS et au Cirad (Centre de recherche agronomique pour le développement, à Montpellier), et actuellement basé en Thaïlande, c’est la civette – petit mammifère anciennement appelé chat musqué – qui fut l’espèce transmetteuse, à partir d’un virus, là aussi, hébergé par une chauve-souris.Le chercheur relève que tous ces animaux sont en outre victimes d’un trafic, la « viande de brousse ». « Certes, il existe en Asie des pratiques traditionnelles, culinaires et médicinales, qui peuvent expliquer la consommation de ces animaux. Mais on observe aussi une demande en expansion de la part d’une clientèle moyennement aisée vivant en ville, et des stratégies commerciales. La chauve-souris se mange en Chine, au Laos, en Thaïlande. Les écailles de pangolin sont utilisées dans la médecine chinoise… Il y a, enfin, une multiplication des animaux de compagnie chez les gens. Tout cela a pu concourir à l’émergence du virus, même s’il est difficile pour l’instant de départager les facteurs. »

Un phénomène qui remonte au néolithique

Parmi ces facteurs, il y a aussi le fait que les chauves-souris vivent souvent près des villages, explique le spécialiste de ces mammifères Jean-François Julien. Cette proximité est favorable à la transmission de virus, tout comme leur très grande diversité. « Il existe 1 400 espèces de chauves-souris. Ainsi, des milliers de types de virus différents se maintiennent au sein de leurs populations », explique le chercheur. Outre leur grande diversité, la plupart présentent deux autres caractéristiques propices à la propagation virale : elles sont grégaires et ont de bonnes facultés de dispersion. Elles se déplacent donc souvent, et peuvent fonder des colonies très populeuses réunissant plusieurs espèces. Quand elles mettent bas, en particulier, les virus sautent facilement d’une espèce à l’autre. » Une recherche aux Baléares a mis en évidence des liens entre ces comportements et la diffusion d’un virus de la rage. Mais la science ne connaît qu’une infime partie de tous les virus abrités par les chauves-souris. « Cela reste obscur. On ne travaille sur les bêtacoronavirus de la famille de SARS-CoV-2 [les formes qui touchent les humains aujourd’hui – ndlr] que depuis 2003. »

Bien que les chauves-souris européennes gîtent souvent au sein ou à proximité des habitations, explique Jean-François Julien, leurs effectifs et leur diversité plus faibles rendent infiniment moins probable l’émergence de zoonoses comparables à celles qui sont apparues dans des régions plus chaudes d’Afrique et d’Asie.

« Le problème n’est pas la chauve-souris, le problème est en amont : c’est la destruction des habitats naturels et le non-respect de leur biodiversité », précise de son côté Jean-François Guégan. Et cette cause profonde, on la retrouve d’une épidémie à l’autre : la croissance démographique de la population humaine a entraîné des modifications irréversibles sur les écosystèmes. « La recherche de nouvelles terres agricoles a provoqué ces dernières décennies une déforestation massive qui a bousculé les équilibres naturels, explique ce chercheur en poste à INRAE (Institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement), à Montpellier. Les humains se sont retrouvés exposés à des micro-organismes portés par des animaux qu’ils ne rencontraient pas auparavant, ou se sont mis à en consommer d’autres ou à utiliser certaines parties de leur corps comme avec les pangolins. Or c’est lors du passage d’un animal à des humains que ces micro-organismes deviennent pathogènes pour l’homme – plus par circonstances que par nécessité, ainsi que l’exprimait le professeur Charles Nicolle. Ce phénomène remonte au néolithique : chaque fois que l’homme a modifié les sols, a commencé à défricher les écosystèmes pour le développement de son agriculture, il s’est retrouvé exposé à de nouveaux micro-organismes qu’il n’avait jamais rencontrés auparavant. »

Un pangolin confisqué par les douanes thaïlandaises, en 2017. © Reuters Un pangolin confisqué par les douanes thaïlandaises, en 2017. © Reuters

Cette fois-ci, la pandémie agit comme un révélateur des impasses que nous nous construisons nous-mêmes : « La Terre ne peut plus supporter une telle croissance démographique, une telle expansion économique au détriment des écosystèmes naturels… Le risque est de voir poindre à l’horizon de nouvelles épidémies plus dangereuses que celle que nous subissons malheureusement aujourd’hui. »

L’explosion démographique humaine depuis le XIXe siècle, d’un milliard d’individus en 1800 à 7,5 milliards aujourd’hui, crée de fait des impacts sans précédent : « Toutes ces personnes ont besoin d’espaces pour construire leurs habitations, de moyens de communication et de circulation, de terres à cultiver pour se nourrir », résume François Moutou.

L’histoire de l’humanité est marquée par des conséquences sanitaires liées à nos relations avec les autres espèces, animaux sauvages mais aussi d’élevage, poursuit l’épidémiologiste. C’est ce qu’on appelle les zoonoses : des maladies dont les agents pathogènes circulent des animaux vers les hommes, et inversement. Un virus de bovins a donné la rougeole à des humains et la tuberculose humaine (une bactérie) a donné la tuberculose bovine, par exemple. Ces circulations peuvent être bénéfiques aux humains : des médecins ont ainsi un jour découvert que la vaccine, un virus de la vache, rendait les humains résistants à la variole. Cela les a mis sur la voie de la fabrication des premiers vaccins.

« Pendant longtemps, on a imaginé que les mondes du vivant étaient organisés en espèces différentes et stables, ajoute le chercheur. Mais la vie est un réseau évolutif. Plus on travaille sur la vie, plus la notion d’espèces se discute. Dans mon corps il y a des bactéries intégrées au début de la vie, dans mes cellules, qui sont devenues des symbiotes (les mitochondries). Sans elles, je ne peux pas vivre. Chaque individu est l’écosystème de plusieurs espèces. »

Si les populations humaines continuent à interagir de plus en plus avec les écosystèmes naturels, des épidémies comme celle du coronavirus vont toutefois se répéter. « Ces virus ne sont pas des agents pathogènes en soi, insiste Jean-François Guégan. Les parasites sont d’ailleurs nécessaires aux équilibres des écosystèmes – de la même façon que tout être humain héberge une quantité extraordinaire de bactéries et de virus. En empiétant sur les écosystèmes naturels, on réveille actuellement et massivement des cycles de vie naturels de microbes existant depuis la nuit des temps. Ces derniers se révèlent être des tueurs lorsqu’en tant qu’espèce humaine nous les rencontrons. »

Métropandémies

De fait, l’habitat naturel de la chauve-souris, comme du pangolin, est la forêt. La déforestation a poussé ces animaux hors de leur environnement naturel, les a rapprochés des habitations humaines. Dans le cas du virus Nipah, qui s’est propagé une première fois en 1998 en Malaisie, un lien a ainsi été établi entre les chauves-souris géantes qui hébergeaient le virus et la vaste déforestation entraînée par la production d’huile de palme. Le virus, sorti de son milieu naturel, s’est propagé à partir des défections urinaires des chauves-souris dans les fermes, où les cochons ont ensuite été contaminés.

En Côte d’Ivoire, le virus Ebola a notamment proliféré dans une zone d’intense déforestation, qui a pu entraîner des déplacements d’animaux, et notamment de chauves-souris, hôte de ce virus particulièrement dangereux pour les humains, explique Jean-François Julien.

D’après l’écologiste de la santé Serge Morand, la conjugaison de deux phénomènes – à la fois le rapprochement de l’homme d’une faune sauvage en recul et l’augmentation des animaux d’élevage – favorise la circulation de nouveaux pathogènes. « La libéralisation complète de nos économies, la mondialisation permet à tout cela de se développer. À la place d’un habitat agricole diversifié, fait de villages, de forêts communautaires, de diverses plantations, se développent les grandes plantations à base de cultures uniformes : le soja au Brésil, l’huile de palme, l’hévéa (caoutchouc), ou encore le teck en Asie… Des cultures destinées au commerce international, et qui sont complètement sorties de leur aire écologique. »

Vente de chauves-souris sur un marché en Indonésie (2014). © Michel Gunther / Biosphoto Vente de chauves-souris sur un marché en Indonésie (2014). © Michel Gunther / Biosphoto

« Les épidémies de grippe aviaire proviennent à chaque fois d’Asie du Sud-Est, note Jean-François Guégan. Or c’est là que l’on observe l’une des plus fortes croissances urbaines de la planète, et où l’on voit apparaître de nombreuses zones d’agriculture et d’élevage périurbains (poulet, canard, porc…), dans des milieux tropicaux qui sont aussi d’une grande richesse biologique. En faisant se rencontrer l’un et l’autre, on favorise des réactions en chaîne dans ces nouveaux écosystèmes créés par l’humain. C’est donc tout un modèle d’organisation et de développement qui est aujourd’hui en cause et que vient nous rappeler le Covid-19. »

C’est ce que disent aussi des travaux en cours en « urban studies », les études urbaines. « Le coronavirus qui nous touche aujourd’hui est un exemple des relations étroites entre le développement urbain et l’émergence – ou la réémergence – de maladies infectieuses, écrivent Roger Keil, Creighton Connolly et S. Harris Ali dans The Conversation.

« Les infrastructures jouent un rôle central : les maladies peuvent rapidement se répandre entre les villes grâce aux infrastructures de la mondialisation, comme les réseaux de voyage aérien. Les aéroports se trouvent souvent en bordure des villes, soulevant des enjeux complexes de gouvernance et de juridictions concernant la responsabilité de contrôler les épidémies dans les vastes régions urbaines. »

Dans un article sur les « métropandémies » paru en 2016 dans les Cahiers de la métropole bordelaise (signalé par le politiste Renaud Epstein, qui a créé une page de conseils de lecture pour le confinement), Gilles Pinson, professeur de sciences politiques et spécialiste de politiques urbaines, écrit : « Survenue en 2003, l’épidémie de Sras est vite devenue un cas d’école de ces “métropandémies” touchant quasi simultanément des foyers très éloignés géographiquement mais intensément connectés par le trafic aérien. Apparu d’abord au 9étage de l’Hôtel Métropole (sic) de Hong Kong en février, le virus se propage rapidement à Singapour, à Hanoï, en Chine continentale, mais aussi au Canada, notamment à Toronto qui abrite l’aéroport le plus important du pays et une très importante communauté asiatique. Si le bilan n’a rien à voir avec les grandes pandémies du début du XXsiècle – le Sras a tué 646 personnes selon l’OMS alors que la “grippe espagnole” de 1918 aurait causé la mort de 100 millions de personnes –, elle met au jour l’impact sanitaire du haut degré de connexité entre les fières métropoles du monde globalisé. »

Autre exemple édifiant cité par le chercheur, au sujet cette fois-ci du virus Zika au Brésil : « Un lien a été établi entre l’urbanisation sauvage au Brésil et la propagation de Zika, mais aussi de la dengue, du chikungunya ou encore de la fièvre jaune. En effet, l’aedes aegypti, le moustique à l’origine de la propagation de ces maladies, était jusque récemment un animal adepte d’un habitat forestier. Dans les dernières décennies, la déforestation et le développement d’un habitat précaire autour des grandes métropoles du Sud l’ont fait déménager. L’accès des néo-urbains à un minimum de consommation combiné à l’absence de services de traitement des déchets et d’assainissement ont offert aux moustiques un habitat, fait de sacs plastique, de bouteilles vides et de pneus abandonnés, idéal pour leur prolifération. »

Au-delà de la question spécifique des coronavirus, l’extension massive des monocultures agricoles (céréales, oléagineux, café, cacao…) contribue à façonner un monde propice à la diffusion des agents pathogènes. « Dans une prairie où poussent une centaine d’espèces végétales, un virus peut se perdre, décrit François Moutou. Mais face à un champ de 10 hectares de maïs, s’il peut s’associer aux cellules de la plante, il se répand sans limite. » De façon comparable, la sélection de poulets et de porcs dans les élevages industriels en fonction de critères commerciaux – afin que les animaux grandissent vite et que leur taille augmente – standardise les individus. Du fait de leur similarité génétique, eux aussi deviennent plus vulnérables aux virus, comme ceux de la grippe aviaire ou de la peste porcine.

Dé-mondialisation

Cette homogénéisation des mondes est au cœur de multiples travaux aujourd’hui. Si dans le monde de la recherche, de nombreuses personnes parlent d’« anthropocène » pour décrire notre ère, celle du bouleversement du système Terre par les civilisations humaines, d’autres lui préfèrent le mot « plantationocène ». Pour la philosophe Donna Haraway et l’anthropologue Anna Tsing, cette expression désigne précisément l’homogénéisation des mondes à travers les cultures industrielles et la mondialisation de l’économie.

Pour ces deux chercheuses, la plantation est à la fois une métaphore et une matrice de notre organisation contemporaine de production de la valeur. Tsing a ainsi mis en évidence que les plantations esclavagistes de canne à sucre aux XVIe et XVIIe siècles étaient non seulement des lieux de souffrance humaine incommensurable, mais aussi des nids de propagation néfaste de champignons destructeurs bien au-delà du territoire des champs de canne, du fait de leur homogénéité agricole et de la diffusion de leur production. C’est ce modèle qui s’est répandu et s’est accentué avec l’essor de l’agriculture industrielle, de l’urbanisation sans limite, et de l’accélération des flux d’humains et de marchandises tout autour du globe.

La multiplications des maladies infectieuses au niveau mondial, depuis 1940. © Gideon La multiplications des maladies infectieuses au niveau mondial, depuis 1940. © Gideon

Aujourd’hui, l’aviation transporte plus de trois milliards de passagers par an. Ces voyageurs qui circulent de plus en plus loin, de plus en plus vite, hébergent chacune et chacun dans leur corps des virus. « Toute l’histoire de nos maladies infectieuses est une histoire de circulation des personnes, de mondialisation », rappelle Serge Morand. Les rythmes de propagation se sont simplement accélérés au fur et à mesure que la vitesse des moyens de transport a augmenté.Depuis une quarantaine d’années, le nombre d’épidémies et la diversité des maladies ont ainsi très fortement augmenté. Au point de créer des situations improbables : en 2010, après le tremblement de terre en Haïti, c’est par avion que le choléra arrive subitement sur l’île… par l’intermédiaire de militaires pakistanais venus dans le cadre de l’aide humanitaire. « Au XIXe siècle, la mondialisation des épidémies de choléra est complètement liée à la vitesse des bateaux, explique Serge Morand. Au fur et à mesure que le progrès avance, la bactérie Vibrio arrive de plus en plus vite des Indes au continent européen. »

Jean-François Guégan compare l’épidémie actuelle avec la mal nommée grippe espagnole, qui s’est propagée en 1918 à partir des soldats cantonnés dans le nord de la France. 1918, c’est l’armistice, et les soldats rentrent chez eux – c’est-à-dire aux États-Unis, au Canada, dans les Antilles, en Afrique du Sud, en Afrique occidentale et centrale, en Inde… et ainsi ils diffusent ce virus mortel sur la planète entière. « À l’époque, les déplacements se faisaient par bateau et beaucoup moins par avion. Mais c’est déjà l’homme, par ces déplacements, qui propageait le virus. »

Pour toutes ces raisons, il semble logique de penser que nous allons connaître de plus en plus de tels épisodes épidémiologiques. Serge Morand, qui a publié en 2016 chez Fayard un livre au titre prémonitoire – La Prochaine Peste. Une histoire globale des maladies infectieuses – en est convaincu. « Nos écosystèmes ont perdu de la résilience et de leur capacité à s’autoréguler. Le coronavirus n’est pas le dernier soubresaut “pathogénique” de notre planète. Tant que la biodiversité continuera de s’éteindre, ce genre d’épidémie se reproduira. Il faut se saisir de cette crise pour s’attaquer aux causes, et non pas traiter les conséquences. »Lui prône une « dé-mondialisation, une relocalisation de nos agricultures ». Des orientations pour lesquelles l’Union européenne dispose déjà d’instruments. Le Green Deal de la Commission von der Leyen, les plus de 50 milliards d’euros annuels de la Politique agricole commune (PAC)…, tout est là. Plutôt que de continuer à subventionner les agriculteurs à l’hectare, la PAC, actuellement en négociation, pourrait coller aux ambitions environnementales affichées, et aider au retour à une agriculture locale, respectueuse des écosystèmes. Ce pourrait être une manière de redonner du sens au projet européen.

https://www.mediapart.fr/journal/international/220320/le-coronavirus-un-boomerang-qui-nous-revient-dans-la-figure?onglet=full

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L’amour à l’épreuve du confinement

L'amour à l'épreuve du confinement

Depuis le début du confinement, beaucoup de voix se sont élevées pour dénoncer la romantisation de cette situation par et pour les plus privilégiés d’entre nous… et peut-être aussi pour les plus sentimentaux.

Il faut se rendre à l’évidence, quinze jours plus tard, la quarantaine est pourtant loin d’être la période la plus romantique qui soit.
Qu’on soit en couple, à deux ou à plusieurs, avec ou sans enfants, à travailler ou pas, l’amour s’accommode mal avec l’idée de vie conjugale ou familiale, avec l’idée, même, de vie commune ou de vivre-ensemble… on s’en doutait, mais avec le confinement, j’en viens à me demander : en serait-il l’exact opposé ?

https://www.franceculture.fr/emissions/radiographies-du-coronavirus/lamour-a-lepreuve-du-confinement

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Bruno Latour : “La crise sanitaire incite à se préparer à la mutation climatique”

Paru dans Le Monde Abonnés, le 25 mars 2020

La coïncidence imprévue entre un confinement général et la période du carême est quand même assez bienvenue pour ceux à qui on a demandé, par solidarité, de ne rien faire et qui se trouvent à l’arrière du front. Ce jeûne obligé, ce ramadan laïque et républicain peut être une belle occasion pour eux de réfléchir sur ce qui est important et ce qui est dérisoire…

Comme si l’intervention du virus pouvait servir de répétition générale pour la crise suivante, celle où la réorientation des conditions de vie va se poser à tout le monde et pour tous les détails de l’existence quotidienne qu’il va falloir apprendre à trier avec soin. Je fais l’hypothèse, comme beaucoup, que la crise sanitaire prépare, induit, incite à se préparer à la mutation climatique. Encore faut-il tester cette hypothèse.

Le virus n’est que l’un des maillons d’une chaîne

Ce qui autorise l’enchaînement des deux crises, c’est la réalisation soudaine et douloureuse que la définition classique de la société – les humains entre eux – n’a aucun sens. L’état du social dépend à chaque instant des associations entre beaucoup d’acteurs dont la plupart n’ont pas forme humaine. Cela est vrai des microbes – on le sait depuis Pasteur –, mais aussi d’Internet, du droit, de l’organisation des hôpitaux, des capacités de l’Etat, aussi bien que du climat. Et bien sûr, malgré le barouf autour d’un « état de guerre » contre le virus, celui-ci n’est que l’un des maillons d’une chaîne où la gestion des stocks de masques ou de tests, la réglementation du droit de propriété, les habitudes civiques, les gestes de solidarité, comptent exactement autant pour définir le degré de virulence de l’agent infectieux.

Une fois pris en compte tout le réseau dont il n’est qu’un maillon, le même virus n’agit pas de la même façon à Taïwan, Singapour, New York ou Paris. La pandémie n’est pas plus un phénomène « naturel » que les famines d’autrefois ou la crise climatique actuelle. Il y a bien longtemps que la société ne tient plus dans les étroites limites du social.

L’extension des pouvoirs et le pin-pon des ambulances

Ceci posé, il n’est pas clair pour moi que le parallèle aille beaucoup plus loin. Car enfin, les crises sanitaires ne sont pas nouvelles, et l’intervention rapide et radicale de l’Etat ne semble pas jusqu’ici beaucoup innover. Il suffit de voir l’enthousiasme du président Macron pour endosser la figure de chef d’Etat qui lui manquait si pathétiquement jusqu’ici. Beaucoup mieux que les attentats – qui ne sont malgré tout que des affaires de police –, les pandémies réveillent, chez les dirigeants comme chez les dirigés, une sorte d’évidence – « nous devons vous protéger » « vous devez nous protéger » – qui recharge l’autorité de l’Etat et lui permet d’exiger ce qui, en toute autre circonstance, serait accueilli par des émeutes.

Mais cet Etat, ce n’est pas celui du XXIe siècle et des mutations écologiques, c’est celui du XIXe siècle et de ce qu’il est convenu d’appeler le « biopouvoir ». Pour parler comme le statisticien regretté Alain Desrosières, c’est l’Etat des bien nommées statistiques : gestion des populations sur un quadrillage territorial vu de haut et mené par un pouvoir d’experts.

Exactement ce que nous voyons ressusciter aujourd’hui – à cette seule différence qu’il est répliqué de proche en proche, au point d’être devenu planétaire.

L’originalité de la situation présente, me semble-t-il, c’est que, en restant claquemuré chez soi alors que, dehors, il n’y a plus que l’extension des pouvoirs de la police et le pin-pon des ambulances, nous jouons collectivement une forme caricaturale de la figure du biopouvoir qui semble sorti tout droit d’un cours du philosophe Michel Foucault. Il n’y manque même pas l’oblitération des très nombreux travailleurs invisibles obligés de travailler quand même pour que les autres puissent continuer à se terrer chez eux – sans oublier les migrants impossibles à fixer. Mais justement, cette caricature est celle d’une époque qui n’est plus la nôtre.

Un abîme immense

C’est qu’il y a un abîme immense entre l’Etat capable de dire « je vous protège de la vie et de la mort », c’est-à-dire de l’infection par un virus dont la trace n’est connue que par les savants et dont les effets ne sont compréhensibles que par le recueil des statistiques, et l’Etat qui oserait dire « je vous protège de la vie et de la mort, parce que je maintiens les conditions d’habitabilité de tous les vivants dont vous dépendez ».

Faites l’expérience de pensée : imaginez que le président Macron soit venu vous annoncer, avec le même ton churchillien, un train de mesures pour laisser les réserves de gaz et du pétrole dans le sol, pour stopper la commercialisation des pesticides, supprimer les labours profonds, et, audace suprême, interdire de chauffer les fumeurs à la terrasse des bars… Si la taxe sur l’essence a déclenché le mouvement des « gilets jaunes », là, on frémit à la pensée des émeutes qui embraseraient le pays. Et pourtant, l’exigence de protéger les Français pour leur propre bien contre la mort est infiniment plus justifiée dans le cas de la crise écologique que dans le cas de la crise sanitaire, car il s’agit là littéralement de tout le monde, et pas de quelques milliers d’humains – et pas pour un temps, mais pour toujours.

Or on sent bien que cet Etat-là n’existe pas. Et ce qui est plus préoccupant, c’est qu’on ne voit pas comment il se préparerait à passer d’une crise à l’autre. Dans la crise sanitaire, l’administration a le rôle pédagogique très classique, et son autorité coïncide parfaitement avec les vieilles frontières nationales – l’archaïsme du retour aux frontières européennes en est la douloureuse preuve.

Pour la mutation écologique, le rapport est inversé : c’est l’administration qui doit apprendre d’un peuple multiforme, à des échelles multiples, à quoi peut bien ressembler l’existence sur des territoires entièrement redéfinis par l’exigence de sortir de la production globalisée actuelle. Elle serait tout à fait incapable de dicter des mesures depuis le haut. Dans la crise sanitaire, c’est en effet le brave peuple qui doit réapprendre, comme à l’école primaire, à se laver les mains et à tousser dans son coude. Pour la mutation écologique, c’est l’Etat qui se retrouve en situation d’apprentissage.

Mais il y a une autre raison que la figure de « la guerre contre le virus » rend incompréhensible : dans la crise sanitaire, il est peut-être vrai que les humains pris en bloc « luttent contre » les virus – même si ceux-ci ne s’intéressent nullement à nous et vont leur chemin de gorge en nez en nous tuant sans nous en vouloir.

La situation est tragiquement inverse dans la mutation écologique : cette fois-ci, l’agent pathogène dont la virulence terrible a modifié les conditions d’existence de tous les habitants de la planète, ce n’est pas du tout le virus, ce sont les humains ! Et pas tous les humains, mais certains, qui nous font la guerre sans nous la déclarer. Pour cette guerre-là, l’Etat national est aussi mal préparé, aussi mal calibré, aussi mal dessiné que possible car les fronts sont multiples et traversent chacun d’entre nous. C’est en ce sens que la « mobilisation générale » contre le virus ne prouve en rien que nous serons prêts pour la suivante. Il n’y a pas que les militaires pour être toujours en retard d’une guerre.

Mais enfin, on ne sait jamais, un temps de carême, fût-il laïque et républicain, peut entraîner des conversions spectaculaires. Pour la première fois depuis des années, des millions de gens, bloqués chez eux, retrouvent ce luxe oublié : du temps pour réfléchir et discerner ce qui les fait d’habitude s’agiter inutilement en tous sens. Respectons ce long jeûne imprévu.

Bruno Latour est notamment l’auteur de «Les Microbes. Guerre et paix», suivi de « Irréductions » (Métailié, 1984) et de « Où atterrir ? Comment s’orienter en politique » (La Découverte, 2017).

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Bruno Latour : “Imaginer les gestes-barrières contre le retour à la production avant-crise”

Paru le 30 mars 2020 dans AOC média – Analyse Opininion Critique

Si tout est arrêté, tout peut être remis en cause, infléchi, sélectionné, trié, interrompu ou au contraire accéléré. L’inventaire annuel, c’est maintenant qu’il faut le faire. A la demande de bon sens : « Relançons le plus rapidement possible la production », il faut répondre: « Surtout pas ! ». La dernière des choses à faire serait de reprendre à l’identique tout ce que nous faisions avant.

Il y a peut-être quelque chose d’inconvenant à se projeter dans l’après-crise alors que le personnel de santé est, comme on dit, « sur le front », que des millions de gens perdent leur emploi et que beaucoup de familles endeuillées ne peuvent même pas enterrer leurs morts. Et pourtant, c’est bien maintenant qu’il faut se battre pour que la reprise économique, une fois la crise passée, ne ramène pas le même ancien régime climatique contre lequel nous essayions jusqu’ici, assez vainement, de lutter.

En effet, la crise sanitaire est enchâssée dans ce qui n’est pas une crise – toujours passagère – mais une mutation écologique durable et irréversible. Si nous avons de bonne chance de « sortir » de la première, nous n’en avons aucune de « sortir » de la seconde. Les deux situations ne sont pas à la même échelle, mais il est très éclairant de les articuler l’une sur l’autre. En tout cas, ce serait dommage de ne pas se servir de la crise sanitaire pour découvrir d’autres moyens d’entrer dans la mutation écologique autrement qu’à l’aveugle.

La première leçon du coronavirus est aussi la plus stupéfiante : la preuve est faite, en effet, qu’il est possible, en quelques semaines, de suspendre partout dans le monde et au même moment, un système économique dont on nous disait jusqu’ici qu’il était impossible à ralentir ou à rediriger. À tous les arguments des écologiques sur l’infléchissement de nos modes de vie, on opposait toujours l’argument de la force irréversible du « train du progrès » que rien ne pouvait faire sortir de ses rails, « à cause », disait-on, « de la globalisation ». Or, c’est justement son caractère globalisé qui rend si fragile ce fameux développement, susceptible au contraire de freiner puis de s’arrêter d’un coup.

En effet, il n’y a pas que les multinationales ou les accords commerciaux ou internet ou les tour operators pour globaliser la planète : chaque entité de cette même planète possède une façon bien à elle d’accrocher ensemble les autres éléments qui composent, à un moment donné, le collectif. Cela est vrai du CO2 qui réchauffe l’atmosphère globale par sa diffusion dans l’air ; des oiseaux migrateurs qui transportent de nouvelles formes de grippe ; mais cela est vrai aussi, nous le réapprenons douloureusement, du coronavirus dont la capacité à relier « tous les humains » passe par le truchement apparemment inoffensif de nos divers crachotis. A globalisateur, globalisateur et demi : question de resocialiser des milliards d’humains, les microbes se posent un peu là !

Cette pause soudaine dans le système de production globalisée, il n’y a pas que les écologistes pour y voir une occasion formidable d’avancer leur programme d’atterrissage.

D’où cette découverte incroyable : il y avait bien dans le système économique mondial, caché de tous, un signal d’alarme rouge vif avec une bonne grosse poignée d’acier trempée que les chefs d’État, chacun à son tour, pouvaient tirer d’un coup pour stopper « le train du progrès » dans un grand crissement de freins. Si la demande de virer de bord à 90 degrés pour atterrir sur terre paraissait encore en janvier une douce illusion, elle devient beaucoup plus réaliste : tout automobiliste sait que pour avoir une chance de donner un grand coup de volant salvateur sans aller dans le décor, il vaut mieux avoir d’abord ralenti…

Malheureusement, cette pause soudaine dans le système de production globalisée, il n’y a pas que les écologistes pour y voir une occasion formidable d’avancer leur programme d’atterrissage. Les globalisateurs, ceux qui depuis le mitan du XXe siècle ont inventé l’idée de s’échapper des contraintes planétaires, eux aussi, y voient une chance formidable de rompre encore plus radicalement avec ce qui reste d’obstacles à leur fuite hors du monde. L’occasion est trop belle, pour eux, de se défaire du reste de l’État-providence, du filet de sécurité des plus pauvres, de ce qui demeure encore des réglementations contre la pollution, et, plus cyniquement, de se débarrasser de tous ces gens surnuméraires qui encombrent la planète[1].

N’oublions pas, en effet, que l’on doit faire l’hypothèse que ces globalisateurs sont conscients de la mutation écologique et que tous leurs efforts, depuis cinquante ans, consistent en même temps à nier l’importance du changement climatique, mais aussi à échapper à ses conséquences en constituant des bastions fortifiés de privilèges qui doivent rester inaccessibles à tous ceux qu’il va bien falloir laisser en plan. Le grand rêve moderniste du partage universel des « fruits du progrès », ils ne sont pas assez naïfs pour y croire, mais, ce qui est nouveau, ils sont assez francs pour ne même pas en donner l’illusion. Ce sont eux qui s’expriment chaque jour sur Fox News et qui gouvernent tous les États climato-sceptiques de la planète de Moscou à Brasilia et de New Delhi à Washington en passant par Londres.

Si tout est arrêté, tout peut être remis en cause.

Ce qui rend la situation actuelle tellement dangereuse, ce n’est pas seulement les morts qui s’accumulent chaque jour davantage, c’est la suspension générale d’un système économique qui donne donc à ceux qui veulent aller beaucoup plus loin dans la fuite hors du monde planétaire, une occasion merveilleuse de « tout remettre en cause ». Il ne faut pas oublier que ce qui rend les globalisateurs tellement dangereux, c’est qu’ils savent forcément qu’ils ont perdu, que le déni de la mutation climatique ne peut pas durer indéfiniment, qu’il n’y a plus aucune chance de réconcilier leur « développement » avec les diverses enveloppes de la planète dans laquelle il faudra bien finir par insérer l’économie. C’est ce qui les rend prêts à tout tenter pour extraire une dernière fois les conditions qui vont leur permettre de durer un peu plus longtemps et de se mettre à l’abri eux et leurs enfants. « L’arrêt de monde », ce coup de frein, cette pause imprévue, leur donne une occasion de fuir plus vite et plus loin qu’ils ne l’auraient jamais imaginé[2]. Les révolutionnaires, pour le moment, ce sont eux.

C’est là que nous devons agir. Si l’occasion s’ouvre à eux, elle s’ouvre à nous aussi. Si tout est arrêté, tout peut être remis en cause, infléchi, sélectionné, trié, interrompu pour de bon ou au contraire accéléré. L’inventaire annuel, c’est maintenant qu’il faut le faire. A la demande de bon sens : « Relançons le plus rapidement possible la production », il faut répondre par un cri : « Surtout pas ! ». La dernière des choses à faire serait de reprendre à l’identique tout ce que nous faisions avant.

Par exemple, l’autre jour, on présentait à la télévision un fleuriste hollandais, les larmes aux yeux, obligé de jeter des tonnes de tulipes prêtes à l’envoi qu’il ne pouvait plus expédier par avion dans le monde entier faute de client. On ne peut que le plaindre, bien sûr ; il est juste qu’il soit indemnisé. Mais ensuite la caméra reculait montrant que ses tulipes, il les fait pousser hors-sol sous lumière artificielle avant de les livrer aux avions cargo de Schiphol dans une pluie de kérosène ; de là, l’expression d’un doute : « Mais est-il bien utile de prolonger cette façon de produire et de vendre ce type de fleurs ? ».

Nous devenons d’efficaces interrupteurs de globalisation.

De fil en aiguille, si nous commençons, chacun pour notre compte, à poser de telles questions sur tous les aspects de notre système de production, nous devenons d’efficaces interrupteurs de globalisation – aussi efficaces, millions que nous sommes, que le fameux coronavirus dans sa façon bien à lui de globaliser la planète. Ce que le virus obtient par d’humbles crachotis de bouches en bouches – la suspension de l’économie mondiale –, nous commençons à l’imaginer par nos petits gestes insignifiants mis, eux aussi, bout à bout : à savoir la suspension du système de production. En nous posant ce genre de questions, chacun d’entre nous se met à imaginer des gestes barrières mais pas seulement contre le virus : contre chaque élément d’un mode de production dont nous ne souhaitons pas la reprise.

C’est qu’il ne s’agit plus de reprendre ou d’infléchir un système de production, mais de sortir de la production comme principe unique de rapport au monde. Il ne s’agit pas de révolution, mais de dissolution, pixel après pixel. Comme le montre Pierre Charbonnier, après cent ans de socialisme limité à la seule redistribution des bienfaits de l’économie, il serait peut-être temps d’inventer un socialisme qui conteste la production elle-même. C’est que l’injustice ne se limite pas à la seule redistribution des fruits du progrès, mais à la façon même de faire fructifier la planète. Ce qui ne veut pas dire décroître ou vivre d’amour ou d’eau fraîche, mais apprendre à sélectionner chaque segment de ce fameux système prétendument irréversible, de mettre en cause chacune des connections soi-disant indispensables, et d’éprouver de proche en proche ce qui est désirable et ce qui a cessé de l’être.

D’où l’importance capitale d’utiliser ce temps de confinement imposé pour décrire, d’abord chacun pour soi, puis en groupe, ce à quoi nous sommes attachés ; ce dont nous sommes prêts à nous libérer ; les chaînes que nous sommes prêts à reconstituer et celles que, par notre comportement, nous sommes décidés à interrompre[3]. Les globalisateurs, eux, semblent avoir une idée très précise de ce qu’ils veulent voir renaître après la reprise : la même chose en pire, industries pétrolières et bateaux de croisière géants en prime. C’est à nous de leur opposer un contre-inventaire. Si en un mois ou deux, des milliards d’humains sont capables, sur un coup de sifflet, d’apprendre la nouvelle « distance sociale », de s’éloigner pour être plus solidaires, de rester chez soi pour ne pas encombrer les hôpitaux, on imagine assez bien la puissance de transformation de ces nouveaux gestes-barrièresdressés contre la reprise à l’identique, ou pire, contre un nouveau coup de butoir de ceux qui veulent échapper pour de bon à l’attraction terrestre.

Un outil pour aider au discernement

Comme il est toujours bon de lier un argument à des exercices pratiques, proposons aux lecteurs d’essayer de répondre à ce petit inventaire. Il sera d’autant plus utile qu’il portera sur une expérience personnelle directement vécue. Il ne s’agit pas seulement d’exprimer une opinion qui vous viendrait à l’esprit, mais de décrire une situation et peut-être de la prolonger par une petite enquête. C’est seulement par la suite, si vous vous donnez les moyens de combiner les réponses pour composer le paysage créé par la superposition des descriptions, que vous déboucherez sur une expression politique incarnée et concrète — mais pas avant.

Attention : ceci n’est pas un questionnaire, il ne s’agit pas d’un sondage. C’est une aide à l’auto-description*.

Il s’agit de faire la liste des activités dont vous vous sentez privés par la crise actuelle et qui vous donnent la sensation d’une atteinte à vos conditions essentielles de subsistance. Pour chaque activité, pouvez-vous indiquer si vous aimeriez que celles-ci reprennent à l’identique (comme avant), mieux, ou qu’elles ne reprennent pas du tout. Répondez aux questions suivantes :

Question 1 : Quelles sont les activités maintenant suspendues dont vous souhaiteriez qu’elles ne reprennent pas ?

Question 2 : Décrivez a) pourquoi cette activité vous apparaît nuisible/ superflue/ dangereuse/ incohérente ; b) en quoi sa disparition/ mise en veilleuse/ substitution rendrait d’autres activités que vous favorisez plus facile/ plus cohérente ? (Faire un paragraphe distinct pour chacune des réponses listées à la question 1.)

Question 3 : Quelles mesures préconisez-vous pour que les ouvriers/ employés/ agents/ entrepreneurs qui ne pourront plus continuer dans les activités que vous supprimez se voient faciliter la transition vers d’autres activités ?

Question 4 : Quelles sont les activités maintenant suspendues dont vous souhaiteriez qu’elles se développent/ reprennent ou celles qui devraient être inventées en remplacement ?

Question 5 : Décrivez a) pourquoi cette activité vous apparaît positive ; b) comment elle rend plus faciles/ harmonieuses/ cohérentes d’autres activités que vous favorisez ; et c) permettent de lutter contre celles que vous jugez défavorables ? (Faire un paragraphe distinct pour chacune des réponses listées à la question 4.)

Question 6 : Quelles mesures préconisez-vous pour aider les ouvriers/ employés/ agents/ entrepreneurs à acquérir les capacités/ moyens/ revenus/ instruments permettant la reprise/ le développement/ la création de cette activité ?

(Trouvez ensuite un moyen pour comparer votre description avec celles d’autres participants. La compilation puis la superposition des réponses devraient dessiner peu à peu un paysage composé de lignes de conflits, d’alliances, de controverses et d’oppositions.)


[1] Voir l’article sur les lobbyistes déchaînés aux Etats-Unis par Matt Stoller, « The coronavirus relief bill could turn into a corporate coup if we aren’t careful », The Guardian, 24.03.20.

[2] Danowski, Deborah, de Castro, Eduardo Viveiros, « L’arrêt de monde », in De l’univers clos au monde infini (textes réunis et présentés). Ed. Hache, Emilie. Paris, Editions Dehors, 2014. 221-339.

[3] L’auto-description reprend la procédure des nouveaux cahiers de doléance suggérés dans Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique. Paris, La Découverte, 2017 et développés depuis par le consortium Où atterrir http://www.bruno-latour.fr/fr/node/841.html

*L’auto-description reprend la procédure des nouveaux cahiers de doléance suggérés dans Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique. Paris, La Découverte, 2017 et développés depuis par un groupe d’artistes et de chercheurs.

https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/300320/b-latour-imaginer-les-gestes-barrieres-contre-le-retour-la-production-avant-crise

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Les conséquences psychologiques de l’héroïsation des soignantEs

La stratégie – cynique et grossière – du gouvernement visant à faire des soignant-e-s des héros dévoués et invincibles a rapidement été démasquée par les principaux intéressés comme une manœuvre budgétaire ayant pour objectif de rémunérer nos « héros » avec des médailles et des chèques de reconnaissance sociale plutôt que des moyens pour l’hôpital. 

Nous ne nous attarderons pas plus sur ce constat déjà bien étayé afin d’examiner à travers le prisme du genre et de la psychologie de l’activité, les conséquences de cette entreprise de requalification héroïque du rôle des soignant-e-s sur leur travail et leur santé.
Tout d’abord il faut rappeler que le soin est traditionnellement un métier féminin (78% des membres de la fonction publique hospitalière sont des femmes) ; comme l’immense majorité des métiers dits de « reproduction sociale ».  La reproduction sociale « renvoie aux activités, attitudes, comportements, émotions, responsabilités et aux relations directement impliquées dans le maintien de la vie sur une base quotidienne et intergénérationnelle. »1

L’activité comme structure du genre
La relation entre le genre et la place occupée dans l’économie est extrêmement forte, le genre féminin est d’ailleurs en partie défini à travers des compétences liées au travail de reproduction comme les adjectifs douce, calme, attentionnée, sensible, à l’écoute, patiente, sage, respectueuse qui renvoient tous à un comportement adapté au travail du care (soin). Dès lors, rien d’étonnant à ce que la majorité des travailleurs du secteur de la reproduction soient en réalité des travailleuses. On peut d’ailleurs constater que l’accès des femmes à un emploi rémunéré s’effectue historiquement à travers le développement de la rémunération du travail de reproduction comme le développement des services publics au milieu du 20e  siècle en France.

Le genre est donc, en partie, défini par l’activité attendue et celle effectivement réalisée par un individu. Cet ensemble d’attentes sociales engendre des règles comportementales et relationnelles qui comportent un poids décisif dans le développement et la structuration de l’activité. La sociologue Arlie R. Hochschild 2 a mis en évidence la mobilisation de compétences émotionnelles spécifiques attendues dans le travail du care ; ces compétences sont semblables dans le fait qu’elles répondent toutes à un même objectif, celui de renvoyer une image toujours accueillante, non jugeante et de disponibilité. Ces « règles d’affichage » des émotions déterminent les expressions émotionnelles attendues lors de la réalisation d’une activité et celles qui sont proscrites (comme le dégoût ou la colère pour une infirmière), celles que l’on peut afficher publiquement et celles qu’on ne peut pas. Ces règles sont également présentes dans la vie hors travail mais elles sont exacerbées dans le cadre du salariat, généralement sur demande de l’employeur mais également à travers la culture de travail des différents groupes de collègues qui peuvent être plus ou moins tolérant.es vis-à-vis des écarts à la norme. Le fait de ne pas pouvoir exprimer les émotions que l’on ressent réellement se nomme la dissonance émotionnelle et constitue un facteur de risque pour la santé, qui est notamment prédictif de burnout.3 Il est intéressant de noter que ce risque est atténué à travers l’activité de soutien mutuel entre collègues et de réflexion collective sur le travail. 4

Héroïsme, masculinité et déni
La figure du « héros » quant à elle, est fondamentalement masculine. Le héro est un peu le stéréotype de l’homme poussé à l’extrême, son archétype : il est viril, ne craint rien, est invincible et ne pleure jamais.

Comme l’explique le Dr Chee Ng, professeur de psychiatrie à l’Université de Melbourne : « la propagande d’Etat diffusée en boucle, qui les présente invariablement comme des “héros”, pourrait avoir un mauvais effet sur eux. […] Quand vous êtes présenté comme étant quelqu’un de fort, de dévoué à votre métier, c’est plus difficile ensuite d’avouer vos faiblesses ».5
Et en effet, on observe dans les métiers traditionnellement masculins (comme l’armée ou le bâtiment par exemple) des stratégies collectives de défense construites autour de l’image du surhomme, mettant en avant une absence de fragilité et une capacité à tout surmonter.
Ces stratégies collectives de défense permettent aux travailleurs de continuer leur action « sans flancher » dans une situation de danger ou de stress intense .Molinier, P. (2000). Virilité défensive, masculinité créatrice. Travail, genre et sociétés, 3(1), 25-44. 6 Mais si ces stratégies permettent de poursuivre l’action pendant le travail sans être tétanisé ou distrait par des éléments inquiétants, elles peuvent également engendrer un sentiment d’isolement généré par l’impossibilité d’évoquer publiquement (et encore moins devant les collègues) sa peur et ses faiblesses au risque de subir les moqueries, voire l’exclusion du groupe d’hommes qui préféreront « dé-grader » leur ancien congénère plutôt que de reconnaître l’existence de la peur en chacun d’eux. Cette répression de l’expression émotionnelle peut également engendrer des processus de sur-responsabilisation eux-mêmes issus du sentiment d’isolement, qui empêchent le partage du ressenti et l’analyse objective des causes d’un accident au sein du collectif de travail, laissant le travailleur seul face à son accident. 7Comme l’explique Pascale Molinier à travers le concept de virilité défensive, « les hommes construisent ensemble un déni de réalité des dimensions de l’activité qui les font souffrir. Le problème est que le déni de perception est un processus fragile qui ne demeure efficace qu’à la condition d’être soutenu par tous et partout où les manifestations de la peur et de la vulnérabilité risqueraient de faire retour. » .

L’importance du collectif 
La reconnaissance de ses propres souffrances, craintes et fragilités est donc un processus essentiel permettant de soutenir l’action et la santé . Ce processus se réalise dans le collectif de travail, à partir de la reconnaissance de craintes ou de failles et à travers la formation d’un consensus intersubjectif qui va dans un premier temps permettre la reconnaissance collective de l’accident et donc du risque ; et dans un second temps permettre de mettre en place des stratégies d’élaboration de l’action en situation de danger ou d’urgence au sein du collectif de travail.
Ce processus de reconnaissance et d’élaboration collective a notamment été observé chez les pompiers8. Les pompiers professionnels comptent parmi les professions les moins féminisées et sont souvent présentés comme des « héros ». Comment se fait-il que de tels processus puissent être observés dans une profession si virile ?
L’explication réside tout d’abord dans le fait que « le “héros” (pompier) ne s’assume plus totalement »9 comme le fait remarquer Kanzari dans sa thèse. Le métier a évolué et la diminution des moyens est clairement critiquée au sein de la profession, particulièrement à travers le rejet de cette image du « surhomme », qui pourrait tout faire sans avoir besoin de rien.
Un second élément essentiel pour expliquer la reconnaissance des craintes et du risque dans le métier de pompiers, réside dans le fait que la vie collective y est particulièrement développée : en effet les pompiers professionnels sont de garde à la caserne entre deux interventions et sur des longues durées (entre 12h et 24h de travail selon les départements). Ce temps partagé en caserne permet au collectif de travailleurs de revenir sur leurs interventions et fait partie de la culture du métier. Il en est de même pour la confrontation à la mort ; que ce soit sa propre mort, celle de ses collègues ou de victimes que l’on vient secourir. Cette confrontation régulière à la mort ainsi que la nature même du métier – qui consiste à porter secours le plus efficacement possible – ont obligé au développement de cadres collectifs dans lesquels la parole peut se développer un peu plus facilement que dans d’autres professions très viriles et masculines.

Construire la solidarité
A contre courant de l’héroïsation de nos soignant-e-s, il est donc nécessaire d’accepter la vulnérabilité de chacun-e afin d’identifier les risques et de pouvoir y remédier collectivement, particulièrement au sein des collectifs de travail.  L’élaboration collective du sens d’un événement permet la confrontation au réel de l’activité tel qu’il est éprouvé par les travailleu-r-se-s . Elle permet de « cerner » le problème collectivement contrairement aux stratégies de défense qui déplacent le problème hors du champs de l’activité, en le renvoyant à des considérations genrées et à une responsabilité individuelle des blessures et des accidents.

Nos soignant-e-s subissent déjà le poids des injonctions à la féminité dans leur activité pour qu’on ait besoin de leur ajouter sur le dos le poids de « l’invincible virilité ». Les groupes d’analyses des pratiques et le soutien psychologique des soignant-e-s doivent être développés pour éviter l’isolement psychique de nos « héros », isolement qui peut conduire à commettre ou répéter des erreurs dont les soignant-e-s vont s’attribuer la responsabilité, pouvant mener à la dépression et parfois au suicide.

Le risque de traumatisme est avéré pour nos soignant-e-s qui vont devoir faire face à la mort de manière répétée et ce d’autant plus que des “choix” devront (et doivent déjà) être effectué dans certains services pour désigner qui l’équipe va devoir laisser mourir, faute  de moyen. Ces choix terribles ne sont pas uniquement imputables à l’existence du Covid-19, mais bien à des années de destruction de l’hôpital publique par les gouvernements successifs qui, en supprimant des moyens mettent en danger à la fois la population qui a besoin d’être soignée mais aussi nos soignant-e-s qui vont voire mourir de nombreuses personnes et parfois avoir le sentiment d’être en partie responsable de la mort de ces personnes à travers ce terrible choix que le gouvernement les contraint à effectuer. Le manque de moyens matériels comme des lits et des respirateurs peut donc avoir des conséquences sévères sur la santé psychologique de nos soignant-e-s; c’est pourquoi il est essentiel qu’ils gardent à l’esprit qu’aucun mort n’est de leur responsabilité, que le seul sang qu’iels ont sur les mains et celui des personnes qui on été sauvé grâce à leur action et en dépit de celle du gouvernement et du patronat qui exhorte à poursuivre le travail.
Les durées de travail extrême doivent être évitée au maximum car l’augmentation du stress et la réduction des ressources psychiques  augmente la vulnérabilité aux éléments pathogènes déjà présents dans le contexte de travail. Dans cette optique la solidarité interrégionale et internationale constitue un élément indispensable pour soulager les collègues fatigué-e-s et prévenir l’épuisement professionnel.
Les Cellules d’Urgences Médico Psychologique  (CUMP) doivent être massivement renforcées afin d’éviter une seconde vague épidémique, non pas de covid-19 mais de Syndrome de Stress Post-Traumatique.

Nous conclurons cet article avec un extrait de l’Internationale qui paraît approprié à la situation :
« S’ils s’obstinent, ces cannibales,
À faire de nous des héros,
Ils sauront bientôt que nos balles
Sont pour nos propres généraux. ». 

  • 1. Johanna Brenner et Barbara Laslett. Gender and Social Reproduction: Historical Perspectives
  • 2. A.R Hochschild. Le prix des sentiment.
  • 3. Cheung, F. Y.-L., & Tang, C. S.-K. (2007). The influence of emotional dissonance and resources at work on job burnout among Chinese human service employees.
  • 4. Andela, Truchot, (2016). Emotional Dissonance and Burnout: The Moderating Role of Team Reflexivity and Re-Evaluation.
  • 5. https://www.huffingtonpost.fr/entry/face…
  • 6. Dejours, C., Bègue, F. (2009). Suicide et travail : que faire ?.
  • 7. Clot (1999). La fonction psychologique du travail.
  • 8. Douesnard et Saint-Arnaud, (2011). Le travail des pompiers : un métier au service de l’autre. Revue « Travailler » n°26.
  • 9. Ryad Kanzari. “ Les Sapeurs-pompiers, une identité temporelle de métier ”

https://npa2009.org/idees/sante/les-consequences-psychologiques-de-lheroisation-des-soignantes

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La pandémie place l’Inde au bord de la catastrophe

27 mars 2020 / Côme Bastin (Reporterre)

Villes polluées et trop denses, infrastructures défaillantes… 1,3 milliards d’Indiens sont entrés en confinement ce mercredi 25 mars, confronté à une inexorable et rapide dissémination du virus. Dans ce pays si dépendant de l’économie informelle, chaque jour sera un calvaire pour les plus démunis.

  • Bangalore (Inde), correspondance

Tous ceux qui connaissent l’Inde tombent des nues. Les rues animées se sont vidées de leur foule multicolore, les échoppes fumantes ont fermé leur stores, le vacarme incessant des klaxons s’est tu. Indifférentes, les vaches sacrées continuent à déambuler dans les artères vides au son retrouvé des oiseaux. Surtout, un ciel bleu que les urbains avaient oublié réapparait à l’horizon des grandes villes. À New Delhi, capitale mondiale de la pollution, les niveaux de particules fines sont tombés jeudi 26 mars par endroit sous de 50 microgrammes par mètres cubes, le seuil en dessous duquel l’air est considéré comme « bon ». Le mois dernier, ils flirtaient encore avec les 300, seuil toxique à partir duquel chacun est censé ne plus mettre les pieds dehors.

Ironie de l’histoire ? Les habitants de Delhi continuaient à sortir de chez eux le mois dernier alors qu’il ne peuvent plus le faire aujourd’hui. Comme 1,3 milliards de leurs compatriotes, ils ont écouté leur Premier ministre décréter le confinement général de la population pour trois semaines face au coronavirus, mercredi 25 mars. À elle seule, la deuxième population mondiale a fait doubler le nombre de personnes confinées sur la planète (2,6 milliards). Les mains jointes, Narendra Modi a déclaré à son peuple : « Je vous demande de ne plus sortir de chez vous . » Et a prévenu : « Si ces 21 jours ne sont pas respectés, le pays et votre famille vont revenir 21 ans en arrière. »

« Jamais je n’ai vu un tel ciel en dix ans », souligne Dhiraj, utilisateur de Twitter.

Qu’importent les statistiques officielles — seulement 600 infectés et une dizaine de morts — auxquelles plus personne ne se fie vu le peu de tests effectués. La décision du gouvernement est un aveu : la pandémie a pris racine en Inde. « Il faut se préparer à l’avalanche et imposer un confinement total », implorait déjà le 21 mars 2020 Ramanan Laxminarayan, vice-président de la Public health foundation of India, sur Mojo Media. Sans réaction forte, « 300 à 500 millions d’Indiens seront infectés d’ici à la fin juillet, avec un à deux millions de morts », projetait l’expert en épidémiologie. En l’absence d’infrastructure sanitaire digne de ce nom (0,7 lits d’hôpital pour 1.000 habitants contre sept en France), l’Inde ne semblait guère avoir le choix.

« Les précédents coronavirus sont connus pour provoquer plus de décès dans les régions à forte pollution »

Sur les vingt villes les plus polluées du monde, quatorze sont en Inde, terreau de ce fait particulièrement favorable pour le virus. « Le ciel a beau s’être soudainement éclairci, notre pays reste champion de la pollution », déplore Chittranjan Dubey, activiste environnemental, membre d’Extinction Rebellion India. « Or le Covid-19 attaque et se fixe sur les poumons et les nombreux Indiens présentant déjà des fragilités respiratoires sont donc bien plus susceptibles d’en mourir. » L’Inde recense effectivement 32 % des malades pulmonaires du monde et plus d’un million de morts par an liés à la pollution. « Les précédents coronavirus comme le SRAS sont connus pour provoquer plus de décès dans les régions à forte pollution », confirme Arvind Kumar, pneumologue membre de la fondation Doctors for clean air, dans The Hindu.

Fait aggravant, la population indienne est en passe de dépasser celle de la Chine… sur une superficie trois fois plus réduite. Exode rural et urbanisation chaotique ont fait des mégalopoles indiennes non seulement les plus polluées, mais aussi les plus denses du monde, favorisant ainsi la propagation du virus. « 85 % des Indiens ne disposent pas d’une chambre individuelle. À Bombay, 50 % de la population vit en bidonville où l’on s’entasse à quatre par pièce », décrit Chittranjan Dubey. La capitale financière concentre jusqu’à 200.000 habitants au kilomètre carré dans certains taudis. Autant dire que la distanciation sociale — deux mètres de distance entre individus — y semble incongrue.

Les rues vides de Bangalore.

L’Inde peut-elle, de manière réaliste, appliquer un confinement durable ? L’économie informelle, souvent de rue, emploie 90 % de la population et pèse, selon les études, pour 20 à 50 % de son [PIB|produit intérieur brut]. Autant de petits vendeurs, chauffeurs et artisans qui voient leur activité réduite à néant du jour au lendemain. Pour eux, le télétravail n’a aucun sens. Combien de temps avant qu’ils ne reprennent leur labeur pour survivre ? Comment les quartiers populaires vont-il même s’alimenter ? Si le gouvernement assure que les commerces « de première nécessité » restent ouverts, la confusion règne. De nombreuses vidéos de violences policières circulent, dont certaines montrent des agents renversant des stands de fruits et légumes dans la rue. Or à part dans les quartiers riches, l’Inde ne compte quasiment pas de supermarchés. « Par ignorance, les marchands de légumes ont été arrêtés dans de nombreux endroits », a réagi la ministre en chef du Bengale, Mamata Banerjee, assurant que ceux-ci pourraient continuer à exercer dans son État d’obédience communiste.

Les travailleurs migrants obligés de rentrer à pied faute de transports

Devant les images de cohortes de travailleurs migrants, sans masques, regagnant leurs campagnes à pied faute de transports, l’immense tribu que ce confinement va faire payer aux plus pauvres est criant. « Que celui qui en a la capacité prenne l’engagement de prendre soin de neuf familles pendant vingt-et-un jours » : Narendra Modi a appelé le 24 mars chaque Indien à la “Karuna” (compassion). Jeudi 26, son ministre des Finances a dévoilé un plan de vingt milliards d’euros pour nourrir les plus défavorisés. « Quitte à emprunter, il faut à tout prix que le gouvernement Indien soutienne les foyers les plus pauvres, juge l’économiste Vivek Kaul. Sans quoi la demande, déjà faible en Inde, va s’effondrer. »

Au niveau des États, les annonces se multiplient. Le Kerala livrera trente kilos de riz aux familles sous le seuil de pauvreté. Le Karnataka avancera deux mois d’allocations sociales aux plus démunis. New Delhi versera soixante euros aux ouvriers des chantiers, tous immobilisés. Mais de l’aveu de Vivek Kaul, les ressources des gouvernements ne suffiront pas à éviter un choc massif. De 5 % de croissance prévue du PIB (produit intérieur brut), « nous pourrons nous estimer heureux si nous faisons 2 % d’avril à juin 2020. »

Difficile de se livrer aux pronostics quelques jours après le début d’un confinement qui sera, peut-être, prolongé et, plus ou moins, respecté. Une chose est sûre : crise sanitaire, écologique et sociale sont appelées à se conjuguer, probablement pour le pire. Comme beaucoup de pays confinés, l’Inde prend le temps de réfléchir à son modèle de développement, dont les inégalités et les excès éclatent au grand jour. Et de réfléchir à l’après. « Le Coronavirus est l’occasion pour le gouvernement de lancer un revenu universel », titre ainsi le journaliste Prabhash K Dutta dans les colonnes du Times of India. « Il était temps que le télétravail se développe pour désengorger les villes et faciliter le logement », positive Vivek Kaul. « La déforestation et la consommation massive de viande bouleversent les écosystèmes et favorisent la transmission de nouveaux virus animaux à l’humanité, juge de son côté Chittranjan Dubey. Alors que l’air pur, les oiseaux et les poissons reviennent dans les villes, il espère : « Après cette période, peut-être que les Indiens et le gouvernement comprendront qu’il est possible et urgent d’agir pour l’environnement comme nous le faisons pour ce virus. »

https://reporterre.net/La-pandemie-place-l-Inde-au-bord-de-la-catastrophe

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La peste d’Albert Camus en livre audio

9 heures d’écoute et c’est ici

https://www.youtube.com/watch?v=Z7LmYn5gC0o

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Tribune : Nous, détenus, bloquons les prisons de France

Publié le 25 mars 2020

Alors que des mutineries secouent des dizaines de prisons en France, une tribune circule depuis quelques jours, appelant les prisonniers à « bloquer les prisons ». Les détenu.es y dénoncent toute la violence du monde carcérale, qui n’est qu’accentuée par la crise actuelle.

Le 22 mars, les prisonniers du centre de détention d’Uzerches montent sur les toits pour exiger des mesures contre l’épidémie.

À l’attention de
M. le président de la République,
Mme Belloubet, ministre de la Justice,
M. Bredin, directeur de l’Administration pénitentiaire,
Mme Hanicot, directrice de la Direction interrégionale des services pénitentiaires de Rennes,
M. Astruc, procureur de la République à Rennes,
ainsi qu’à tous les directeurs de prison.

Nous, détenus, bloquons les prisons de France.

Nous, détenus, sommes inquiets concernant le Covid-19 pour nos familles, nos proches et nous-mêmes. Nous vivons une crise sanitaire sans précédent et le sentiment de peur est décuplé, comme tous les sentiments en prison. Nous détenus de France demandons que des règles d’hygiène strictes soient imposées à l’ensemble du personnel de l’établissement ; que la promiscuité entre nous et le personnel, comme partout ailleurs en France, soit interdite et que si cela n’est pas possible, que le personnel porte gants et masques. Nous détenus de France, demandons un plan d’action sanitaire en cas de contamination au sein de chaque centre pénitencier.

Nous, détenus, accusons le système judiciaire et carcéral de nous mettre en danger de mort et demandons immédiatement le désengorgement de toutes les prisons en libérant les fins de peine et les détenus considérés comme non dangereux pour notre société afin de ne plus jamais dépasser la capacité d’accueil des prisons. Nous demandons à ce que vous soyez vigilants de telle sorte à ne plus jamais nous entasser au point de dormir par terre, et ce en vous assurant dorénavant de bien réguler les prisons pour incarcérer dans des conditions dignes d’un pays tel que la France.

Nous, détenus, dénonçons les violences physiques et morales de la part de certains surveillants et Équipes régionales d’intervention et de sécurité (ERIS) couvertes par les directions ; les effacements trop rapides des preuves vidéos, et encore pire des plaintes classées sans suite par les procureurs trop proches des directeurs de prison, qui par la même occasion se rendent complices de ces agissements et donnent un sentiment d’impunité aux surveillants véreux.

Nous, détenus, dénonçons la flexion lors de fouille à nu, cela porte atteinte à notre dignité et nous humilie. Pourtant, sur la circulaire relative aux moyens de contrôle des personnes détenues, jamais la flexion n’est indiquée ou ni aucune autre humiliation, c’est donc de l’abus de pouvoir.

Nous, détenus, dénonçons le mépris, les moqueries et les inepties des syndicats de surveillants et gradés. Le pouvoir qu’ils ont obtenu, s’il sert à améliorer leurs conditions de travail, est honorable ; par contre quand il sert à faire reculer nos conditions de détention cela devient malsain et creuse un fossé inéluctable entre surveillant et détenu.

Nous, détenus, dénonçons la Direction interrégionale de casser les liens familiaux en refusant les rapprochements familiaux ou en mettant trop de temps pour les plus chanceux de se rapprocher de chez eux (Corses, Basques, etc.). Nous détenus, dénonçons le refus quasi-systématique des parloirs prolongés pour les familles vivant à plus de 200km alors qu’en théorie cela est déjà inscrit dans le règlement. Arrêtez de nous dire qu’il n’y a plus de places, trouvez des solutions !

Nous, détenus, dénonçons avec la plus grande véhémence le régime fermé des maisons d’arrêt et demandons immédiatement la reprise dans toutes les prisons de deux promenades par jour, sans vous cacher derrière l’excuse du travail ou activité, car nous savons tous que les places sont limitées. Nous ne pouvons plus rester entre 22h voire 23h enfermés sans pouvoir sortir de la cellule, ceci est inhumain. Nous souhaitons que le système carcéral en maison d’arrêt soit repensé, avec plus de bâtiments, de confiance.

Nous, détenus, dénonçons le système des cantines à géométrie variable et voulons acheter de la viande selon nos croyances (juives, musulmanes ou chrétiennes) donc cantiner de la viande casher, halal ou neutre et si la chaîne du froid pose problème, il faut trouver des solutions, qui existent. Nous détenus, demandons la mise en place de trois délégués au minimum par prison afin de dialoguer avec la direction et apaiser les tensions.

Nous, détenus, demandons plus de juges d’application des peines et conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation pour ne plus jamais dépasser le délai des quatre mois lors d’un aménagement de peine et demandons l’application stricte de la loi sur les aménagements de peine : maison d’arrêt mi-peine et centre de détention 1/3 de peine. Nous détenus, dénonçons le sort réservé aux détenus dans les quartiers d’isolement et le traitement inhumain et dégradant que vous leurs infligez. Nous détenus, dénonçons la dureté de la détention pour les femmes détenues, souvent rejetées par leurs proches et coupées du monde extérieur sans aucun lien social et demandons une réflexion sur la séparation d’une mère détenue et son enfant. Nous détenus, demandons un délai plus court entre chaque UVF.

Nous, détenus, demandons aux juges de se remettre en question concernant les détentions provisoires car cela devient une antithèse avec la présomption d’innocence.

Nous, détenus, sommes tout simplement au bord de la rupture qui s’est accentuée avec ce contexte anxiogène de la propagation du virus covid-19. Sachant qu’en prison aucune règle de base n’est respectée par les surveillants, ni les barrières de distance, ni les gants, ni les masques et pire on continue de nous palper au mépris des règles d’hygiène, ce qui augmente le risque de contamination. Nous détenus, lançons un cri du cœur pour que les surveillants humains prennent le dessus sur les surveillants qui se sont déshumanisés afin de renouer le dialogue. Nous détenus, demandons à être respectés par toute la corporation judiciaire, pénitentiaire et la société.

Nous, détenus, apportons notre soutien aux infirmières, unités sanitaires, médecins, pompiers, virologues, Samu, Smur et tout le corps médical car nous sommes conscients et reconnaissants du travail accompli dans cette période si difficile. Merci à vous.

Les détenu(e)s de France.

https://paris-luttes.info/tribune-nous-detenus-bloquons-les-13696

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Devenez la vague qui ouvre un autre temps.

Au plus profond de mon être au loin je vous entends.

Je lèche le rivage par mes allers et venues mouvement perpétuel de va et vient, je continue sans cesse

Attirée par la lune je monte et je descends sans jamais l’atteindre. Immense aimant au-delà de la terre qui conditionne mon ressac.

J’entends au loin certaines de vos voix qui me racontent.

Moi je continue à lécher le rivage par ce va et vient infini.

Au fond de moi je m’amuse de vous voir tout désemparés vous qui vous sentiez si puissants.

Mais c’est loin d’être la première fois que j’entends vos appels au secours sans que je sois troublée le moins du monde. Tant de tempêtes, de naufrages j’ai vu, tant d’hommes, de femmes j’ai engloutis en quelques secondes. Je reste là immuable dans ce mouvement perpétuel et je vous vois vous agiter de tout côtés.

Prenez le temps de regarder ce qui vous dépasse tout autour mais aussi en dedans.

Laissez vous contaminez par l’inconnu.

Traversez cette tempête comme vous le pouvez.

Regardez-moi, regardez mon mouvement incessant comment j’épouse les formes, comment je circule, par où je me glisse. Glissez-vous, insinuez-vous, ne vous fermez pas, au contraire ouvrez.

Ouvrez votre regard, votre oreille, vos sens à ce qui est là tout autour.

Respirez, prenez soin.

Laissez vous porter par le son de ma voix qui sans cesse s’éloigne et revient inlassablement.

Voyez comme mes vagues peuvent vous accompagner dans ces temps suspendus.

Va et vient comme le souffle, inspire, expire.

La vague monte et descend tranquille,sereine, immuable.

Je suis la vague qui monte et qui parfois submerge.

Laissez vous gagner par la vague, laissez vous emporter et glissez-vous, laissez vous devenir fluide emportez tout sur votre passage et voyez ce qu’il reste.

Soyez la vague qui monte au-delà de vous, parcourez le temps, les âges, avec cette puissance. Rassemblez-vous et devenez cette vague.

Découvrez des territoires inconnus ouvrez les brèches, les passages, immiscez-vous où vous n’êtes pas attendus.

Laissez vous surprendre et surprenez.

Laissez vous gagner par la vague, soyez puissants.

Rassemblez-vous et ensemble devenez la vague qui ouvre un autre temps.

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