Free Foucault

https://freefoucault.eth.link/?fbclid=IwAR3-V91xIh1Icg6L1cKFysNNTIkY-syCzKwUm8GCbYiU2cqtUIu0CjgD-fo

Free Foucault est une plateforme décentralisée et non-censurable donnant accès à une version restaurée des enregistrements – ainsi débarassés de leurs grésillements – des cours dispensés par Michel Foucault au Collège de France entre 1972 et 1984.

On s’étonnera peut-être qu’il ait fallu attendre 50 ans pour que les enregistrements des cours de « l’auteur en sciences humaines le plus cité au monde » – hier encore réservés aux amis du Collège de France – soient enfin restaurés et rendus à l’écoute des nigauds ordinaires. On s’étonnera aussi qu’il ait fallu, pour cela, l’intervention d’un pangolin. Ne s’en étonneront en vérité que les fonctionnaires médiocres, nuls, imbéciles, pelliculaires, ridicules, râpés, pauvres, impuissants de la république.


Cette plateforme repose sur la technologie IPFS. Chaque enregistrement y est découpé en une multiplicité de petits fragments eux-mêmes éparpillés à travers une multiplicité de serveurs. Cette fragmentation-dispersion de la donnée, rendant inassignable « l’hébergeur » de ces enregistrements, constitue la meilleure défense contre la censure.

Nous pensons aussi que Michel Foucault aurait apprécié le procédé : c’est, après tout, par ce type de dispersion que s’organise l’art de n’être pas tellement gouverné. Sa voix se dupliquera désormais de serveurs en serveurs, de fragments en fragments, comme une épave heureuse. Nous espérons ainsi que cette technologie permettra à la voix de Michel Foucault de vivre éternellement.


Pour des raisons techniques nous publierons un cours par semaine. Actualité oblige, nous inaugurons le lancement de cette plateforme avec la publication de « Naissance de la bio-politique ». Dans ce cours, dispensé entre 1978 et 1979, Michel Foucault analysait « la manière dont on a essayé, depuis le XVIIIe siècle, de rationaliser les problèmes posés à la pratique gouvernementale par les phénomènes propres à un ensemble de vivants constitués en population : santé, hygiène, natalité, longévité, races… »


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Fiction ou réalité? 2 ème épisode

Samedi 4 avril

Nom, prénom, adresse, case cochée courses de premières nécessité, heure, signature.

Je me dis peut-être que j’aurais le courage de refuser de présenter mon autorisation en cas de contrôle mais petite joueuse, je la glisse dans mon sac.

Grand soleil.

Je prends la voiture direction Morlaix pour le marché. Il nous reste ça les marchés. Je suis un peu excitée à l’idée d’aller aussi loin et en ville. J’ai l’impression que cela fait fort longtemps que je n’ai pas emprunté ce trajet comme s’il s’agissait d’une autre époque, d’un autre temps. Impression de partir pour un pays lointain, à l’aventure !

La route est libre, personne à l’horizon.

Une pie traverse juste devant moi, en volant bas, puis un peu plus loin un pigeon, et là une buse tout près, très bas.

Les oiseaux ont l’air de s’être habitués à ce qu’on ne soit plus sur les routes. Peut être qu’après cela sera trop tard qu’il ne voudront plus nous céder leur territoire. A moins que cela ne soit juste le printemps ?

Je roule, la musique forte, petite sensation de griserie. Je m’échappe.

Un panneau attention élagage, je ralentis, personne, rien, sans doute le panneau est-il resté là depuis que tout s’est suspendu.

Arrivée au rond point au dessus de Morlaix, une queue en extérieur, quelques mètres de distance entre chaque personne.

Par habitude je gare ma voiture dans la zone gratuite à l’entrée du port. Je descends, et découvre toutes les places libres partout tout autour et les panneaux annonçant la gratuité du stationnement dans toute la ville pendant la période du Covid 19. La ville est presque vide, seules quelques queues éparses devant certains commerces, tabac, maison de la presse. Chacun à quelques mètres de distance. Une conversation, la voix portée pour couvrir la distance entre les corps, « Il a plu pendant 6 mois et pile quand il s’est mis a faire beau tout s’est arrêté ! ».

Je ne sais plus bien où se trouve le marché, j’aperçois une personne avec son caddie, je la suis de loin.

Plus je me rapproche plus je croise des personnes avec des courses en main.

Je me dis ça y est j’y suis presque, avec le sourire aux lèvres.

Panneaux : Interdiction aux piétons.

Entrée du marché, flèche

Je m’avance et découvre une personne puis une autre, et une autre et… jusqu’à tout au bout là bas, chacune prise dans son silence, 2 m entre chaque. Des policiers municipaux qui font rentrer au compte goutte chaque personne en contrôlant les autorisations de sortie. Chacun fait la file sa feuille à la main prête à être présentée pour pouvoir pénétrer sur la place.

Mon cœur se serre.

On en est là à accepter de montrer une autorisation de dérogation de sortie pour acheter 3 salades et un saucisson. Image de guerre effectivement.

Mais contre qui au juste ?

Je rencontre une amie, qui sort de la zone. Je dis je ne vais pas y aller, cela m’angoisse complètement ce dispositif policier.

On reste quelques temps à échanger à distance.

Une voiture de police arrive, elle se gare en pagaille devant la poissonnerie où chacun garde son périmètre de sûreté.

Ils descendent à 4 du véhicule, je pense d’abord à un contrôle inopiné pour les personnes de la file, image de rafle (nous sommes en guerre?).

Ils se mettent à 4 autour d’un type qui est au sol sans doute à faire la manche. Je m’approche, j’observe, ils lui demandent de remballer ses affaires. Je demande ça va ?

Un flic répond, oui pourquoi ?

Dans certaines villes il y a eu des verbalisations de SDF, je voulais simplement m’assurer que..

Ah vous êtes justicière ? Vous voulez prendre ma place ?

La femme flic dit c’est pas bien ce que vous faite Madame.

Le gars qui est au sol contraint de ranger ses affaires le plus vite possible se lève, m’approche, me parle de son pantalon qui lui a coûté 260 euros. Le flic s’en amuse, Madame veut s’occuper de vous, elle voudrait vous prendre avec elle ! Le gars continue à s’approcher, le flic se décale avec un léger rictus pour lui laisser la place. Le gars en postillonnant s’avance vers moi : salope tu vas crever, tu vas crever ! Je m’écarte. Le flic le sourire aux lèvres : Que cela vous serve de leçon.

Je m’éloigne, riant de la situation, rire noir.

Je dis à mon amie que je préfère partir que je ne suis plus tranquille à discuter pas loin des flics. Je me dis qu’ils pourraient venir nous contrôler pour le plaisir dans quelques instants. On se sépare, je retraverse la ville en sens inverse.

Tout me parait plus hostile.

Les devantures vides, les rideaux de fer tirés, un papier sur la vitre : « En raison de notre respect des valeurs républicaines, votre opticien est fermé ».

Le manège à l’arrêt, personne, le tableau lumineux de la ville qui clignote « SAUVEZ DES VIES RESTEZ CHEZ VOUS »

Je me dépêche de retourner jusqu’à ma voiture, envie de repartir d’ici, de me réveiller de ce cauchemar.

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Chronique d’un désastre annoncé : l’enfermement criminel des réfugiés en Grèce

A Lesbos, jeudi. Photo Manolis Lagoutaris. AFP

La situation des demandeurs d’asile retenus dans les îles grecques est catastrophique d’un point de vue sanitaire. On n’ose à peine imaginer ce qu’il pourrait s’y passer si l’épidémie de Covid-19 s’y déclarait.

Tribune. Par ces temps si troubles, où l’immunité grégaire obtenue par la vaccination généralisée est détournée en immunisation de troupeau résultante de l’exposition de tous et toutes au Covid-19 – ce qui ne manquera pas d’entraîner l’élimination des plus vulnérables –,

par ces temps de détresse où les médecins en Italie, en Espagne et même en France sont sommés de faire le tri entre ceux à qui ils donneront une chance d’être sauvés et les autres qu’on laissera mourir,

par ces temps si obscurs où les demandeurs d’asile aux frontières de l’Europe sont traités comme des ennemis à repousser et, si besoin, à abattre, tandis que ceux qui réussissent à passer en Grèce sont traités comme des criminels de droit commun, étant condamnés à des peines de prison ferme,

il y a une partie de la population qui est condamnée à la contagion généralisée : en premier lieu, les réfugiés et les migrants vivant partout en Europe et surtout en Grèce dans des conditions sanitaires déplorables dans des «hotspots», ou bien détenus dans de centres de rétention administrative (CRA), puis les sans-abri et enfin les personnes incarcérées. Pour l’instant, aucune mesure de vraie protection sanitaire n’est prévue pour ces trois catégories. Les plus exposés parmi eux sont les réfugiés vivant dans les hotspots, centres dits de réception et d’identification, à Lesbos, Samos, Chios, Cos et Leros. Ces camps fonctionnent actuellement cinq, sept voire onze fois au-dessus de leur capacité d’accueil. Dans les îles grecques, 37 000 personnes sont actuellement enfermées dans des conditions abjectes dans des hotspots prévus pour accueillir 6 000 personnes au grand maximum. Les demandeurs d’asile sont obligés d’y vivre dans une très grande promiscuité et dans des conditions sanitaires qui suscitaient déjà l’effroi bien avant l’épidémie de coronavirus. Dans la jungle de l’oliveraie, extension «hors les murs» du hotspot de Moria, à Lesbos, il y a des quartiers où il n’existe qu’un seul robinet d’eau pour 1 500 personnes, ce qui rend le respect de règles d’hygiène absolument impossible.

Conditions sordides

Or la seule réponse envisagée par le gouvernement grec est de transformer Moria en un centre fermé, en restreignant drastiquement les déplacements de réfugiés. Les rares fois où un effort est fait pour la «décongestion» du camp, celle-ci est effectuée au compte-gouttes. Mise à part l’installation d’un conteneur médical par les autorités régionales à l’entrée du camp, aucun renforcement du dispositif sanitaire avec des effectifs médicaux suffisant pour traiter les 20 000 habitants actuels de Moria n’est prévu. Au contraire, le gouvernement Mitsotákis mise sur la peur d’une épidémie dans les camps pour imposer aux sociétés locales la création de centres fermés, censés garantir la sécurité, non pas tant de leurs résidents mais des riverains. Ou bien le coronavirus, ou bien les centres fermés de détention, avait déclaré sans détours il y a une dizaine de jours le ministre de la Migration, Notis Mitarachi. Quant à ceux qui sont arrivés après le 1er mars, lorsqu’ils ne sont pas condamnés à des peines de quatre ans de prison ferme pour entrée illégale dans le territoire ils sont détenus dans des conditions sordides en vue d’une expulsion plus qu’improbable vers leur pays d’origine ou d’un renvoi forcé vers la Turquie, «Etat tiers supposé sûr». Pendant une dizaine de jours, 450 nouveaux arrivants ont été séquestrés dans des conditions inimaginables dans un navire militaire, où ils ont été obligés de vivre littéralement les uns sur les autres, sans même qu’on ne leur fournisse du savon pour se laver les mains.

Une telle exposition à des conditions insalubres de personnes fragilisées par des voyages longs et éprouvants pourrait-elle être mise sur le compte de la simple impréparation ? Ces conditions sont presque aussi inhumaines dans les centres fermés de Malakassa et de Serrès, où les nouveaux arrivants sont détenus. Pour les 1 300 détenus de Malakassa, en Attique, l’accès à l’eau courante se limite à quelques heures par jour, tandis que la dernière distribution de produits d’hygiène remonte à deux semaines. A Serrès, l’accès à l’eau se limite à deux heures par jour, tandis que la seule visite médicale a été faite par un médecin qui n’a examiné que quelques enfants.

Scénario terrifiant

De telles conditions de détention ne laissent pas de doute sur la stratégie du gouvernement : cette population ne doit pas être protégée mais exposée. La stratégie d’enfermement et de refoulement qui a été jusqu’alors la politique migratoire de l’Europe se révèle à présent être une véritable «thanato-politique». Aux refoulements illégaux et de plus en plus violents à la frontière (voir ici et ici) s’est ajoutée par temps de pandémie l’exposition des populations entières à des conditions si insalubres qu’elles mettent en danger leur santé et ne manquerons pas de conduire inévitablement à l’élimination physique d’une partie considérable d’entre eux. Sommes-nous face à un scénario terrifiant d’élimination de populations superflues ? Cette question ne saurait être contournée.

Pourrions-nous fermer les yeux devant ces crimes de masses qui se préparent en silence et dont les conditions sont mises en place déjà à Moria (Lesbos), à Vathy (Samos), à Malakassa en Attique, au centre fermé, à Klidi ? Ce dernier, destiné à ceux qui sont arrivés en Grèce après le 1er mars (date de la suspension de la procédure d’asile) est un véritable camp de concentration, «un camp quasi militaire», écrit à juste titre Maria Malagardis. Les réfugiés et les migrants seront détenus dans ce camp pour un temps indéterminé, en attente d’un renvoi vers la Turquie, plus qu’improbable dans les conditions actuelles. Le choix de cet endroit désolé et à haut risque d’inondation, la très grande promiscuité obligatoire, ainsi que l’absence de toute prise en charge médicale, ont suscité de réactions, y compris au sein de la police locale et des sapeurs-pompiers. On n’ose à peine imaginer ce qu’il pourrait s’y passer si l’épidémie Covid-19 s’y déclarait.

Et que se passera-t-il si l’épidémie se déclare dans des endroits si surpeuplés et si dépourvus d’infrastructures sanitaires que sont les hotspots des îles ? «En cas d’épidémie, une quarantaine qui enfermerait des dizaines de milliers de personnes en bonne santé ainsi que des personnes infectées par Covid-19 dans les camps surpeuplés, accompagnée d’un manque de préparation et de réponse médicale adéquate et appropriée, entraînerait presque certainement la mort inévitable de nombreuses personnes», ont déclaré 21 organisations qui ont lancé un appel pour l’évacuation immédiate des hotspots.

Désastre sanitaire imminent

Aux multiples appels (1) à évacuer immédiatement les camps surpeuplés, et même aux exhortations venant des instances européennes, le gouvernement grec continue à faire la sourde oreille, prétendant que l’enfermement des demandeurs d’asile dans des lieux comme le hotspot de Mória assure leur propre sécurité ! Le ministre de la Migration ne cesse de brandir comme solution miracle la création des centres fermés dans les îles. Entre-temps, les nouveaux arrivants, y compris les femmes enceintes et les enfants, restent bloqués à l’endroit même où ils débarquent, pour un supposé «confinement en plein air», sous des abris de fortunes ou même sans aucun abri, pendant au moins une période de quatorze jours ! Les appels répétés (voir ici et ici) de la commissaire Ylva Johansson de transférer les réfugiés des hotspots, ainsi que les exhortations de la commissaire Dunja Mijatović de libérer les migrants détenus en CRA, résonnent comme de simples protestations pour la forme. Dans la mesure où elles ne sont pas suivies de mesures concrètes, elles ne servent qu’à dédouaner la Commission européenne de toute responsabilité d’un désastre sanitaire imminent.

Un tel désastre ne saurait toucher uniquement les réfugiés, mais l’ensemble de la population des îles. L’Union européenne, si elle veut vraiment agir pour mettre les demandeurs d’asile en sécurité, doit à la fois exercer des pressions réelles sur le gouvernement grec et prendre de mesures concrètes pour l’aider à évacuer les réfugiés et les migrants et à les installer dans un confinement sécurisé à domicile. Dans l’immédiat, elle peut réorienter l’aide exceptionnelle de 700 millions d’euros octroyée à la Grèce pour assurer l’étanchéité des frontières européennes, afin de mettre en sécurité des réfugiés et des migrants.

Appliquer sur une population affaiblie et mal nourrie la méthode de «l’immunisation du troupeau» reviendrait à mettre en œuvre une politique d’élimination de populations superflues. Un tel choix politique ne saurait laisser intacte notre société tout entière. Ce n’est pas une question d’humanisme, c’est une question qui touche aux fondements de notre vivre-ensemble : dans quel type de société voulons-nous vivre ? Dans une société qui non seulement laisse mourir mais qui fait mourir ceux et celles qui sont les plus vulnérables ? Serions-nous à l’abri dans un monde transformé en une énorme colonie pénitentiaire, même si le rôle qui nous y est réservé serait celui, relativement privilégié, de geôliers ? Il est grand temps de se ressaisir : l’épidémie de Covid-19 a démontré, si besoin était, que nous vivons toutes et tous dans le même monde et que le sort des uns affecte celui des autres. Ne laissons pas les demandeurs d’asile subir un enfermement qui pourrait s’avérer mortel, mais faisons en sorte qu’ils partagent avec nous les conditions d’un confinement protecteur et salutaire. Il faudrait leur offrir en toute urgence un abri digne de ce nom dans des conditions sanitaires décentes. C’est une priorité absolue si nous voulons éviter une catastrophe humanitaire et sociétale.

Sans précédent

Face au choix de traiter des êtres humains comme des miasmes, nous pouvons opposer une politique qui combine diverses propositions : les résidents de hotspots et ceux qui se trouvent en détention administrative pourraient être transférés en Grèce continentale en bateaux de croisière, et y être hébergés provisoirement en logements touristiques vides, afin d’être par la suite répartis entre les pays européens.

L’extrême urgence de la situation impose de faire vite, il n’y a plus une minute à perdre (2). Exigeons du gouvernement grec et des dirigeants européens une action immédiate qui mettra en sécurité les demandeurs d’asile et les migrants. Ne pas le faire aujourd’hui nous rend complice d’une stratégie criminelle qui mènera inévitablement à une catastrophe humanitaire sans précédent.

Contre les politiques d’exclusion et de criminalisations des arrivants, il nous faudra construire un monde «un», commun à toutes et à tous. Sinon, chacun de nous risque à n’importe quel moment de se retrouver du mauvais côté de la frontière.

(1) Voir un appel lancé en plusieurs langues par des activistes grecs : «Evacuez immédiatement les centres de réception dans les îles» ; l’action d’Amnesty International ; l’appel international #LeaveNoOneBehind , l’appel #SosMoria de 5 000 médecins européens, la lettre ouverte de 121 ONG, etc.

(2) Aux dernières nouvelles, plusieurs cas de coronavirus ont été recensés au camp de réception de Ritsona, au nord d’Athènes, ainsi qu’un cas d’une réfugiée hébergé en appartement à Kilkis, au nord de la Grèce.

Vicky Skoumbi rédactrice en chef de la revue grecque «Alètheia» et directrice de programme au Collège international de philosophie

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Journal d’un Covid+ : « J’ai retrouvé le goût, le goût de me battre contre l’incurie du gouvernement »

par Pierre 2 avril 2020

 

Pierre, atteint du coronavirus, évoque les conditions dans lesquelles il l’a contracté et le dégoût que lui inspire le gouvernement.

Fin janvier : Un ami parisien dont le fils vit en Chine dans le Yunan, me raconte les premières mesures de confinement mises en place dans ce pays. J’ai du mal à y croire et me dis que pour qu’un pays autant tourné vers le commerce en vienne à prendre de telles décisions, la maladie doit être dangereuse. Je mets cela sur le compte de mon côté alarmiste, parce que notre gouvernement et nos médias sont au contraire on ne peut plus rassurants. Agnès Buzyn ne vient-elle pas de dire, le 24 janvier : « En termes de risques pour la France, le risque d’importation de cas depuis Wuhan est pratiquement nul puisque la ville, comme vous le savez, est isolée » ?

Fin février : Un ami américain de passage à Paris est le premier à nous alerter directement (dès le 15 février) sur la dangerosité du virus. Il nous dit qu’il s’agit de son dernier voyage en dehors des frontières et que sitôt de retour à Providence (au Nord-Est des États-Unis), il organisera sa survie et celle de ses proches. Je mets cela sur le compte de son côté survivaliste, parce que notre gouvernement et nos médias sont au contraire on ne peut plus rassurants. Édouard Philippe ne vient-il pas de dire le 27 février : « Nous mettons tout en œuvre pour bloquer, pour traiter très vite les cas isolés qui sont majoritairement des cas en provenance des zones touchées dans le monde » ?

Début mars : Un ami russe nous passe des coups de fil alarmistes en nous invitant à nous préparer au pire. Je mets cela sur le compte de son côté complotiste, parce que notre gouvernement et nos médias sont au contraire on ne peut plus rassurants. Emmanuel Macron multiplie les visites et les apparitions comme pour démontrer que la vie normale a toute raison de se poursuivre, quoi qu’il en coûte ! Ne vient-il pas de se rendre au théâtre le 7 mars, devant les caméras ?

Pendant toute cette période et jusqu’à la mi-mars, la communication propagandiste officielle française renvoie l’image d’une épidémie de grippe banale, éventuellement mal gérée par des pays du tiers-monde qui ne disposent pas de systèmes de santé adaptés. On ne compte pas les reportages et les commentaires moqueurs sur l’état de l’hôpital en Chine. L’agenda public ne parle du virus que pour le comparer à celui d’une vilaine et forte grippe saisonnière. Jusque-là, si le président est bien en guerre, c’est contre le système de retraites de son propre peuple, pas contre un virus !

28 février : L’Organisation mondiale de la santé qui, elle, n’en est pas à sa première déclaration de mise en garde, invite tous les États du monde à mettre en place sine die des mesures d’urgence pour enrayer la propagation de la maladie. « La clé pour contenir ce virus est d’interrompre les chaînes de transmission. » Par la voix de son directeur général, elle « appelle tous les pays à bien informer leurs populations, à étendre la surveillance, à trouver, isoler et prendre en charge chaque cas, à rechercher tous les contacts, et à adopter une approche englobant l’ensemble du gouvernement et l’ensemble de la société ; ce n’est pas un travail pour le seul ministère de la Santé ». Je commence à me dire que l’insouciance du gouvernement pourrait être coupable.

29 février : En réponse, me dis-je naïvement, le gouvernement se réunit exceptionnellement un samedi, c’est bon signe ! Mais la mesure d’urgence principale qui sort de ce conseil des ministres est l’utilisation du 49-3 pour faire adopter sans débat le projet de réforme des retraites.

2 mars : Un coup de fil d’une collègue genevoise travaillant à la préparation du Conseil d’administration du Bureau International du Travail (BIT) qui doit normalement se dérouler du 12 au 26 mars 2020 et auquel je dois participer, m’informe que l’Organisation envisage depuis plusieurs jours l’annulation du CA, en réaction notamment aux indications et aux alertes de l’OMS. Je me dis que cela doit vraiment être sérieux.

3 mars : Réception d’un courriel du directeur général du BIT confirmant cette information. Il écrit notamment : « Cette décision fait suite à une évaluation minutieuse des risques à laquelle a procédé le Bureau en collaboration avec les autorités locales compétentes, conformément à la décision prise par le Conseil fédéral suisse, le 28 février, dans le contexte de l’épidémie de COVID-19 qui sévit actuellement ». En France, il ne se passe toujours pas l’ombre du début d’un mouvement des pouvoirs publics et cette situation est d’une troublante constance pendant les dix jours qui suivent.

12 mars à 20h00 : Allocution présidentielle au cours de laquelle Emmanuel Macron adopte un ton très rassurant et annonce le maintien du premier tour des municipales tout en prévenant de la fermeture des écoles à partir du lundi suivant. Le lendemain, nos trois enfants se rendent dans leurs établissements respectifs pour la dernière fois : la communauté scolaire (enseignants, élèves, administration) qui aurait pu avoir le temps de se préparer est complètement prise de cours et désorganisée par l’annonce surprise, soudaine et incompréhensible du président, après de longues semaines au cours desquelles la menace a été soit ignorée, soit minimisée.

15 mars : Nous votons, conformément à la consigne présidentielle, pour nous-mêmes et pour des voisins qui nous ont laissé procuration. Les enfants profitent du weekend ensoleillé, comme beaucoup de Français, ce qui leur sera reproché dans les jours qui suivront comme irresponsable par un gouvernement qui l’est bien davantage. Le même jour, Brigitte Macron se met en scène sur les quais de Seine parmi la foule (des images qui seront rapidement expurgées d’internet). Dès le 15 mars, mon employeur, avant même l’annonce du confinement, invite tous les salariés à rester chez eux et organise le passage en télétravail.

16 mars : Je retourne cependant une dernière fois au travail pour récupérer des dossiers et du matériel.

16 mars à 20h00 : Allocution présidentielle au cours de laquelle Emmanuel Macron adopte un ton très martial (nous sommes six fois en guerre) et annonce le report du second tour des municipales, invitant les Français à rester chez eux pendant quinze jours, sans parler de confinement.

17 mars : Dans une interview au journal Le Monde, Agnès Buzyn, candidate défaite du parti présidentiel à la Mairie de Paris, déclare « Quand j’ai quitté le ministère, je pleurais parce que je savais que la vague du tsunami était devant nous. Je suis partie en sachant que les élections n’auraient pas lieu. » Rappelons que quittant le ministère le 16 février, cela signifie par conséquent qu’elle et son entourage, donc le gouvernement, étaient au courant du danger depuis plusieurs semaines avant cette date de démission. Et qu’ils ont donc fait courir ces risques à la population en conscience.

Nuit du 18 au 19 mars : Je ressens, avec quelques heures de retard sur mon épouse des premiers symptômes (toux et fièvre mesurée deux fois dans la nuit, à 37-6 et 38-1 sous le bras, légers maux de tête, respiration légèrement pesante. Pendant toute la période symptomatique, la fièvre sera toujours mesurée entre 37-5 et 38-3). Le matin du 19, je constate une perte totale et brutale du goût et de l’odorat.

19 mars : les symptômes ne sont pas très handicapants pour le travail (je suis d’ailleurs en télétravail et souhaite le rester), mais ils sont inquiétants car pesants tout en étant mesurables et supportables. Comme une puissance sourde qui n’attend qu’un signal pour se réveiller. Les enfants commencent à recevoir des devoirs par Internet, un premier professeur de mathématiques de la classe de 6ème de mon fils programme un cours quotidien de 9h à 10H.

J’écris aux directeurs des établissements et aux associations de parents d’élèves pour alerter sur les fractures numériques que révèle la crise sanitaire. Notre foyer fait pourtant partie des mieux lotis : 2 adultes en télétravail, 3 enfants en école numérique, pour deux accès ordinateurs fournis par le travail (ce qui est remarquable) et une tablette qui ne fonctionne pas avec l’interface des écoles et que ne compensent pas deux smartphones. Pas d’imprimante. Cela veut dire trois personnes sur la touche de l’accès informatique en permanence, ce qui pénalise alternativement l’activité professionnelle ou l’école. Mais comment font celles et ceux qui n’ont pas tout cela ?

19 mars à 15h00 : Après être passé par le secrétariat de mon médecin traitant, j’ai un RDV avec lui qui opère une consultation via une interface nouvellement mise en place de type Skype. Je lui décris les symptômes, il me fait faire quelques exercices de respiration (mais je n’ai alors qu’une faible toux) et il diagnostique avec certitude le covid19. Il me demande de ne plus sortir du tout (je n’ai pas de masque de protection) et m’arrête pour quinze jours. Il me demande d’être attentif et vigilant entre le 6ème et le 8ème jour après l’apparition des symptômes, en m’indiquant que c’est la période au cours de laquelle peuvent se développer les formes pulmonaires aigües. Il me dit signaler mon cas, en raison de mes antécédents médicaux, et m’incite à ne pas hésiter de rappeler le cabinet, voire directement le Samu, en cas de difficultés respiratoires. Enfin, il me dit de continuer à prendre du Doliprane. Mon épouse suit le même processus avec son médecin traitant officiant dans le même cabinet.

20, 21 et 22 mars : Pas d’évolution de mon état, c’est la disparition du goût et de l’odorat qui me pèse le plus. Mon palais ne distingue rien d’autre que les températures et la texture des aliments. Le fait de mâcher des aliments indistincts et sans la moindre saveur commence à me dégoûter. Je n’ai jamais ressenti une telle perte de ces deux sens en simultané. C’est d’autant plus troublant que je ne coule pas du nez et que les conduits nasaux ne sont absolument pas obstrués.

Nuit du 22 au 23 mars et jusqu’au 24 mars dans la journée : Subite dégradation de la fonction respiratoire. Nous n’en sommes qu’au 4ème jour de l’apparition des symptômes, mais j’ai une soudaine difficulté à trouver de l’oxygène, sans augmentation de la toux, qui reste légère et répressible. Cette oppression respiratoire dure presque 48 heures mais comme elle intervient à cheval sur le weekend, je ne veux pas appeler le Samu, d’autant que les médias renvoient que les hôpitaux de l’APHP commencent à être submergés par la vague. La position allongée et la nuit n’aident pas, au contraire, à trouver de l’air. Je passe une partie des deux nuits la fenêtre ouverte, en me disant que je préfère mourir à la maison que seul sur un lit d’hôpital. Je me demande ce que deviennent des enfants confinés si les deux parents meurent… Comme pour la perte du goût, je n’ai jamais expérimenté un tel symptôme d’étouffement : je suis habitué presque chaque année à subir un long épisode de toux et de bronchite. Mais ici, il y a très peu de toux et le fait affolant que même en gonflant pleinement ses poumons, il n’y a pas d’air qui rentre.

24 mars : Mon état de santé s’améliore et je me dis que j’ai bien fait d’avoir « patienté ». J’en profite pour faire le point sur une semaine de communication gouvernementale particulièrement erratique. La métaphore guerrière est exaspérante et confine (!) au ridicule ! Elle permet de mieux faire passer des mesures d’exception qui ne semblent pas émouvoir les forces politiques – toutes apparaissent solubles dans l’état d’urgence. Mais la stratégie du choc ne fonctionne pas vraiment et la colère sociale pourrait bien exploser après la crise voire même avant son issue médicale officielle.

L’exaspération de la population atteint en effet des sommets, en particulier en France, face à un gouvernement irresponsable, coupable d’avoir asséché les capacités du système de santé et qui n’arrive même plus à faire semblant pour masquer son incurie, son impréparation, ses indécisions, ses omissions et ses mensonges coupables depuis le mois de janvier ! Le soir aux fenêtres de notre quartier, c’est concert d’applaudissements pour les soignants et de casseroles pour le gouvernement !

24 au 26 mars : On entend les ministres du travail et de l’agriculture, et même le premier d’entre eux, multiplier les injonctions paradoxales : « Restez tous chez vous et allez tous travailler », en même temps. En fait, cette communication du gouvernement transpire sa morgue sociale et sa haine de classe : « Restez chez vous, chers bourgeois, cols blancs, cadres du tertiaire, protégez-vous entre deux footings pour vous maintenir en forme (pas plus d’une heure attention) ! Mais filez fissa au turbin, vous autres les gueux, les pèquenots, les prolos, pour garantir aux premiers que leurs conditions d’existence ne seront pas troublées par la crise sanitaire ! Quant aux habitants des banlieues, parasites inutiles en toutes circonstances, matez-les et confinez-les dans leurs tours ! ». C’est vulgaire et c’est pourtant la signification profonde de leurs propos et de leurs choix politiques !

27 mars vers midi : Alors que cela faisait trois jours que j’allais mieux, un nouvel épisode d’essoufflement démarre brusquement. Il sera plus fort mais plus court que le premier. De nouveau, dans une nuit sans sommeil, j’arbitre entre ma volonté de rester chez moi et mon état respiratoire. Depuis hier, ils annoncent qu’il n’y a presque plus de place en réanimation en Île-de-France. Je n’ai pas envie d’avoir la mort de quelqu’un sur la conscience parce que je n’ai que 47 ans, que j’ai trois enfants et que je serai donc prioritaire ! Mais le serai-je d’ailleurs, et qui en décidera ? La détresse respiratoire invite très naturellement et très fortement à s’interroger sur la vie et la mort.

Double digression que j’opère ici, en lien avec ce dernier sujet :

- Certains, et j’aurais pu en être, considèreront que l’on accorde trop d’importance à une maladie qui fait et fera, même lorsque l’heure des comptes terminaux sonnera, moins de morts que bien d’autres, trainant leur lot de souffrances non moins intolérables. C’est sans doute vrai lorsque l’on regarde le peu de cas que l’on fait des cancers et de leurs arbres des causes qui ramènent immanquablement aux conditions de production et aux modes de consommations du système actuel.
Mais dans la crise d’aujourd’hui, le problème réside dans le flux énorme qui submerge brutalement les capacités du système médical et qui révèle son appauvrissement par des décennies de réformes libérales. C’est ici que se pose la question de l’impéritie de notre gouvernement. Alors que depuis deux mois, il recevait tous les signaux qui lui auraient permis d’anticiper cette vague et de procéder différemment que par une mesure de confinement partiel des populations en fonction de leur utilité économique autant que sanitaire, il n’a rien fait.
Le début de la phase pandémique s’est déployé avec une capacité d’à peine 1000 tests pas jour ! On est encore très loin de pouvoir procéder au nombre de tests réalisés par des pays comme la Corée du Sud ou l’Allemagne. Je ne parle même pas des masques, tant ils occupent les unes des journaux et les esprits à force de manquer. Si nous dépassons 10 000 morts malgré le coûteux confinement de classe auquel le gouvernement s’est finalement résolu, qu’aurait été le bilan si aucune mesure n’avait été prise ? Mais quel aurait été l’autre bilan si les mesures réelles de prévention et d’anticipation avaient été prises ? Combien de vies sauvées si les stocks de masques et de tests avaient été faits ?

- Même si le phénomène existe, la crise sanitaire actuelle n’est pas uniquement le signe d’une moindre tolérance de nos sociétés « développées occidentales » à l’idée de mort. D’ailleurs, notons que cette tolérance est d’autant moins forte que le rang social est élevé. Ce sont donc nos élites occidentales, avec leur cynisme habituel, leur dogmatisme libéral et leur darwinisme social qui sont les moins résilientes à la mort, symptôme en quelque sorte de leur sentiment d’immortalité et de toute puissance jupitérienne.
Pourtant ce sont elles qui pourraient être les plus promptes à mettre en place une forme d’eugénisme social dans un contexte où le système de santé n’est plus à même de soigner tout le monde. On le voit dans les pays les plus en pointe du modèle libéral, Royaume-Uni et États-Unis qui sont aussi ceux où les dirigeants sont encore plus tentés de laisser faire la nature et de réserver l’offre de soins à ceux qui seraient déjà les mieux armés pour survivre. Une loi du tarot de la carte génétique en quelque sorte ! C’est bien là qu’est le danger : qui décide de qui doit vivre ou mourir dans un contexte de pénurie de l’offre de soins ? Qui tire les ficelles de l’eugénisme en marche et selon quels critères ?

28 mars : L’essoufflement reste très fort ce matin et les pensées grises et noires continuent à troubler le démarrage de ce deuxième weekend de confinement… Je passe du temps au lit pour boucher les trous de la nuit. Au sortir de la sieste, mon épouse me propose un thé. Il est 16h30… J’en ressens le parfum et le goût de façon extrêmement forte, alors que le thé a toujours été pour moi une boisson insipide ! Après dix jours d’absence totale, le goût et l’odorat reviennent soudainement dans un déluge de saveurs. Et avec eux, une forte toux s’installe mais je pressens qu’elle marque en fait la libération des bronches de l’oppression latente et puissante que j’ai éprouvée à deux reprises au cours des six derniers jours.

28 mars à 22h00 : La mère d’un très bon ami vient d’être emportée par le Covid19. C’est la troisième personne que je connais qui est directement frappée en une semaine ! Je ne parle pas de malades mais de décès ! Comment est-ce statistiquement possible d’être à ce point concerné ? Mathématiquement explicable de connaître 3 personnes sur une cohorte d’à peine 2300 à ce jour ? Que valent les chiffres que l’on nous renvoie quotidiennement ? Que veulent dire les statistiques ?

29 mars : Je ne sais pas pourquoi, je ne suis pas médecin, mais je me sens définitivement tiré d’affaire. Je sais que cette toux nouvelle et forte (la précédente était très faible) est de nature libératrice. L’énergie me revient et j’ai définitivement envie de l’employer pour qu’éclatent les fautes, les manques, les mensonges et l’incurie de ceux qui prétendent nous gouverner. Je mets ce récit en point de suspension pour m’y employer sans délais, car j’ai vraiment et complétement retrouvé le goût. Le goût de me battre, le goût d’en découdre, le goût de demander des comptes.

Pierre, Covid19+, Paris, 29 mars 2020 – 20h00

Photo de une : Emmanuel Macron au Touquet le 15 mars 2020 / © Pedro Brito Da Fonseca

https://www.bastamag.net/symptomes-covid-perte-odorat-gout-fievre-toux-problemes-respiratoires-confinement

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Le laboratoire P4 de Wuhan : une histoire française

17/04/2020 (mis à jour à 12:01)
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Résilience par temps de pandémie : la politique de la prime aux super-héros ?

31/03/2020

De la physique des métaux aux enfants des rues d’Hawaï

En fait, historiquement, ce n’est pas lui qui a fait voyager le terme depuis la physique des métaux (où l’on parle de matière “résiliente” dès lors qu’un métal reprend sa forme initiale après avoir subi des pressions) vers l’âme humaine : c’est Emmy Werner, une psychologue américaine, qui s’en saisit la première, dans les années 80, dans le cadre d’un travail auprès d’anciens enfants des rues, à Hawaï. Mais de ce côté-ci de l’Atlantique, la résilience reste étroitement associée au nom du neuropsychiatre, et des médias sont allés demander à Boris Cyrulnik s’il avait été surpris de voir une opération militaire endosser le terme. Réponse, à CNews par exemple :

Pas du tout. Cela fait plus de vingt ans que je travaille avec les militaires sur le concept de résilience. En France, cela a commencé à l’hôpital militaire de Toulon, avant de s’étendre à l’hôpital du Val-de-Grâce, à Paris, et dans d’autres centres militaires du pays. Aujourd’hui, l’armée, les psychiatres et les psychologues travaillent même en réseau sur cette notion de résilience. Je pense d’ailleurs que ce sont probablement les militaires qui ont suggéré à Emmanuel Macron de baptiser cette opération “Résilience”, qui est un affrontement de la nation contre le virus que nous combattons.

Objectif consensus : la résilience comme outil politique

On peut aussi analyser l’emprunt depuis les sciences sociales. Politiquement, la résilience fabrique du consensus, et valorise toutes les initiatives qui prémunissent de la confrontation, du rapport de force, du dissensus. Ainsi, de même qu’on pouvait entendre le “Nous sommes en guerre” d’Emmanuel Macron comme une formule destinée à produire du consentement, on peut faire une lecture politique de ce choix du nom “Résilience”.

Dans le récit ordinaire de la France du XXIe siècle, la résilience est aussi à la mode parce qu’elle permet, par exemple, de raconter des histoires qui changent et qui rassurent. Ces histoires sont celles d’individus puissants qui subvertissent les pronostics, et subliment les difficultés, parfois immenses, qu’ils et elles ont trouvé en travers de leur route. C’est par exemple cette petite fille de Bourg-en-Bresse qui s’est hissée jusqu’à la Sorbonne et dont les portraits, publiés en 2013 tandis qu’elle avait encore 22 ans, nous décrivaient, en toutes lettres, “la petite Rom qui mendiait jadis en Rhône-Alpes [et qui] triomphe aujourd’hui à la Sorbonne”.

Née en Roumanie en 1990, Anina Ciuciu est aujourd’hui avocate à Paris et on continue de se réjouir dans la presse: “Elle l’a fait !” Si ca vous rappelle le slogan de Nike (“Just do it !”) ce n’est pas pour rien : de longue date déjà, des chercheurs en sciences sociales voient dans le mantra du “Quand on veut on peut” quelque chose d’une injonction profondément libérale.  Ils se méfient de la résilience, qui permet par exemple de célébrer l’effort personnel, indiscutable, de ces petits prodiges qui ont su sauter les frontières sociales, plutôt que d’interroger des mécanismes qui produisent durablement des inégalités. Encore faut-il savoir les enjamber et courir vite : les histoires flatteuses de ces super-héros qui déjoueraient tous les handicaps et autant de déterminismes nous bercent, et rassurent. Mais elles reposent d’abord sur une certaine idée du mérite, et des efforts individuels : ceux des intéressés, et parfois l’entremise, miraculeuse, de quelques bonnes fées. Ils sont l’exception qui confirme la règle, tandis que la règle, elle, demeure. En sous-texte, l’idée que, pour vivre mieux, il faudrait être le meilleur pour échapper au sort des siens.

Du yoga de la résilience à la bombe atomique

Mais les sociologues de l’ouverture sociale ne sont pas les seuls à nourrir une lecture critique de la résilience. Dans un tout autre domaine, les chercheurs qui travaillent à donner du sens aux crises, aux catastrophes, et à l’organisation des risques, mobilisent également la résilience. Eux aussi soulignaient, bien avant la crise du coronavirus, tout l’intérêt politique à en passer par là. Car la capacité d’adaptation après un traumatisme n’est pas seulement individuelle : voilà déjà quarante ans qu’on voit germer toute une “politique de la résilience” en matière de gestion des risques.

Sur le site du ministère de la Transition écologique et solidaire, on pouvait lire, sur un document pour la “Journée internationale pour la prévention des catastrophes naturelles”, une sous-partie intitulée : “La résilience : une composante de l’adaptation au changement climatique.” Les deux termes, “résilience” d’un côté, et “adaptation” de l’autre, sont clé. Ils éclairent une stratégie explicite : il ne s’agit plus d’empêcher l’aléa, mais d’en réduire les impacts – et de le rendre vivable.

On peut dater l’usage intensif du mot en matière de risques au tournant de la fin des années 1990. Mais en écologie et sur fond de changement climatique, on mobilisait déjà la résilience dans les années 70, par exemple un certain Crawford Stanley Holling, chez qui la résilience peut être d’abord vue comme la capacité d’un système à conserver sa structure après un choc – on n’est pas si loin de la physique des métaux. Trente ans plus tard, un large pan du mouvement pour la permaculture et la transition écologique s’arrime désormais à l’idée de résilience, avec par exemple, un célèbre Manuel de la transition, par l’apôtre de la permaculture Rob Hopkins, qui vantait, en 2010 :

Dans le domaine de l’écologie la résilience fait référence à la capacité d’un écosystème à s’adapter à des évènements (chocs) extérieurs et à des changements imposés[…] A la capacité d’un système à absorber un changement perturbant et à se réorganiser en intégrant ce changement, tout en conservant essentiellement la même fonction, la même structure, la même identité et les mêmes capacités de réaction.

Le 26 novembre 2018, France Culture diffusait dans un “Matin” spécial COP24 un entretien avec Rob Hopkins, finement pondéré par l’historien de l’environnement, Jean-Baptiste Fressoz, qui précisait par exemple :

La “transition” énergétique, au départ, ça n’est pas un truc d’écolo : c’est un terme créé pour contourner les angoisses [liées au pic de pétrole].

Comme le soulignent deux chercheuses en histoire des sciences et des risques, Soraya Boudia et Nathalie Jas, dans un livre paru en 2019, Gouverner un mode toxique, la résilience n’est plus seulement un outil d’analyse – qui peut être discuté. Elle charpente désormais tout un mode de gouvernement, que les autrices nomment “le gouvernement par l’adaptation”. Dans le détail, elles y voient “des logiques qui empruntent largement à la théorie de la preparedness, qui postule que des événements extrêmes sont tout à fait possibles et probables et qu’il convient de s’y préparer”.

Elles en résument la généalogie :

Née pendant la Guerre froide aux États-Unis pour préparer les populations à réagir en cas d’attaque atomique, cette théorie a été mobilisée largement après les attaques terroristes du 11 septembre 2001 et a été transférée du domaine de la sécurité nationale à celui de la gestion des grandes catastrophes naturelles. Ce mode de gouvernement repose aussi sur un concept qui fait florès et sert de soubassement aux différentes politiques d’adaptation : la résilience. Développé par l’écologie notamment, ce concept est mobilisé aussi bien dans le domaine du changement climatique que dans celui des catastrophes naturelles. Le terme de résilience envahit progressivement les sphères de la gestion des risques et des crises, aussi bien dans le domaine de l’environnement, du terrorisme que celui de la finance. Dans le gouvernement des effets délétères des substances chimiques, des expressions comme sustainable and resilient communities ou building community resilience ont ainsi fleuri dans les rapports d’expertise comme dans la littérature scientifique. Les populations vivant sur des territoires contaminés doivent apprendre à faire preuve de résilience, à se réinventer pour aller de l’avant malgré les difficultés auxquelles elles font face.

On entend dire parfois que la résilience, avec sa quête de consensus, serait profondément apolitique. Et même que ce serait justement ce qui féconderait son succès. Depuis cette analyse de la gestion de la pollution, on peut au contraire penser que la résilience est profondément politique : cette manière de penser l’intervention publique depuis la résilience, qui incombe en grande partie à la population, découle d’une vision de l’Etat – ou plutôt, de sa façon de se désengager.

Ainsi, la politique publique n’est qu’un rouage parmi d’autres de la capacité à rebondir, tandis qu’on s’habitue à l’idée que l’aléa aurait quelque chose de tellement inexorable qu’il serait trop coûteux (ou pas assez rentable), de s’évertuer à s’en prémunir. L’idée du risque, comme celle la pollution, sont finalement devenus naturelles… et charge à chacun de s’adapter. Soraya Boudia et Nathalie Jas écrivent d’ailleurs, un peu plus loin :

En mettant en valeur les capacités des individus et des populations, la résilience est présentée comme une solution très positive pour tenter de résoudre les conséquences de désastres environnementaux et sanitaires majeurs, se traduisant notamment par des pollutions de longue durée. Le gouvernement par l’adaptation repose ainsi avant tout sur la nécessité de faire accepter le fait que nous vivons dans un monde irrémédiablement pollué, constitué autant par des héritages de toxiques de long terme que par les activités industrielles actuelles. Ce gouvernement contribue ainsi à normaliser, ou plus exactement à naturaliser, aussi bien les accidents graves que des contaminations continues souvent moins perceptibles immédiatement. Ce processus de naturalisation permet de ne pas désigner des responsables des pollutions entraînant des catastrophes visibles et moins visibles, ni de déterminer les causes profondes de celles-ci.

Emancipe-toi (et paye l’addition)

En naturalisant le problème, on a aussi individualisé la solution ou, en tous cas, l’effort pour y faire face… mais mutualisé les responsabilités. Pire, notent en substance les autrices : en valorisant la gestion individuelle du risque, on a fait comme s’il y avait quelque chose de profondément émancipateur, dans le fait de se rendre capable de résister au danger. Il est d’ailleurs intéressant de voir que le terme “résilience” et celui “d’empowerment” feront florès à peu près au même moment et avec une vitalité assez comparable.

Est-ce qu’on sublime son destin personnel en se réinventant pour lutter contre une catastrophe naturelle, une pollution à grande échelle ou… une pandémie ? L’idée qui charpente le gouvernement de la résilience redistribue les rôles en profondeur, avec, en filigrane, l’idée d’une responsabilité partagée. Et, au passage, un glissement puissant, de l’idée du risque vers l’idée de la crise. Or une crise se gère, alors qu’un risque s’anticipe.

Les chercheuses remontent à la Guerre froide et à la menace atomique pour ancrer historiquement le “gouvernement de l’adaptation”. Et, de fait, on a commencé très rapidement à se dire qu’il faudrait s’adapter : aujourd’hui, on peut retrouver sur le Net de vieux documents de l’OMS datant des années 1950, qui comptent de nombreuses occurrences du terme “adaptation”. Et par exemple dans un rapport discuté en octobre 1957, à Genève, que vous pouvez découvrir en ligne par ici .

L’Organisation mondiale de la santé, qui existe depuis 1948, cherche alors à penser la société à l’ère atomique par le truchement des sciences humaines et de la psychiatrie : il s’agit alors “d’apporter à l’humanité une aide utile et concrète dans son adaptation à l’âge atomique, en rendant les ajustement aussi peu pénibles et aussi peu douloureux que possible”.

On peut lire, en page 3 :

L’histoire de l’humanité montre avec quelle souplesse et avec quel succès d’ensemble l’homme a su s’adapter aux nombreux bouleversements successifs survenus dans ses conditions de vie.

Un demi-siècle plus tard, la chercheuse Sezin Topçu publiait, en 2013, La France nucléaire. L’art de gouverner une technologie contestée, qui montre justement qu’au sommet de l’Etat, en France, on valorise, au nom de la résilience, l’idée de s’adapter à vivre avec la radioactivité : c’est la France qui a financé, à partir de 1996 via un programme baptisé ETHOS,  une expérience de relance de l’agriculture en Biélorussie, dans des zones touchées par la catastrophe de Tchernobyl en 1986. Objectif explicite : modifier les habitudes de vie des habitants des zones contaminées et leur apprendre à maîtriser leur “facture radiologique”. Sezin Topçu était l’invitée du Grain à moudre, sur France Culture, le 12 mars 2018, pour une émission intitulée “Nucléaire : y-a-t-il matière à débats ?” :

L’impunité tapie à l’ombre des mausolées

En mars 2011, alors que l’explosion de la centrale de Fukushima, au Japon, coïncidait avec les 25 ans de Tchernobyl, l’autrice Svetlana Alexievitch réagissait, dans Libération, à cette injonction à la vie normale en dépit des catastrophes. La prix Nobel de littérature a beaucoup écrit sur les liquidateurs de Tchernobyl, et notamment un livre important, La Supplication (que vous retrouverez en podcast par ici).

En 2011 alors que venait d’éclater Fukushima, elle rappelait ceci :

Dans Rêves d’Akira Kurosawa [un film de 1990 NDLR], toutes les centrales atomiques japonaises explosent. Les gens continuent leur vie, boivent du thé, mais sont déjà condamnés. Cette mort invisible est déjà en train de s’immiscer dans leur sang, leur corps. Ce film est devenu une prophétie.

Et puis, un peu plus loin, Alexievitch avait eu cette phrase (toujours dans Libération) :

Le tsunami au Japon a transformé le progrès en cimetière.

Alexievitch a aussi dit tous les dangers d’une patrimonialisation du souvenir de la catastrophe : autant de mausolées qui feraient obstacles au devoir de mémoire, mais aussi à la recherche des responsabilités. C’est aussi ce que recèle l’idée qu’il serait du ressort de chacun de s’adapter à une épidémie pensée dans le registre de la catastrophe. Plutôt que de retracer minutieusement les étapes qui ont abouti à ce que la sixième puissance mondiale apparaisse aussi désorganisée avec trois mille morts, faute de lits d’hôpital, de masques de protection, ou de choix politiques.

Le sociologue Pascal Marichalar publiait, le 25 mars sur le site La Vie des idées, une éloquente chronologie des semaines qui ont précédé l’arrivée du Covid-19 en France, à partir de sa lecture de la revue Science et des recommandations de l’OMS depuis décembre 2019. Ca s’appelle “Savoir et prévoir”, et c’est à lire absolument – pour maintenant, et pour plus tard.

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Heurs et malheurs de la généralisation du télétravail

17 avril 2020 / Lorène Lavocat (Reporterre)

Le confinement imposé pour lutter contre la propagation de la pandémie de Covid-19 a conduit plusieurs milliers de personnes à travailler à domicile. A priori bon pour le climat, le télétravail satisfait-il celles et ceux qui s’y adonnent ? Est-il la panacée ? Qu’en pensent les employeurs ? Reporterre a enquêté sur cette nouvelle façon de travailler.

« Tous ceux qui peuvent télétravailler doivent télétravailler, c’est impératif », décrétait, le 17 mars dernier, le Premier ministre, Édouard Philippe. Bon gré mal gré, près de 8 millions de personnes, soit un tiers environ de la population active, ont dû s’aménager un coin de bureau dans leur domicile… et rentrer leur voiture au garage. Car, qui dit télétravail dit moins de déplacements et donc moins d’émissions de gaz à effet de serre. Le confinement rendrait-il là un fier service à la lutte climatique ?

Les déplacements domicile-travail sont en effet les activités de bureau les plus émettrices. CO2, particules fines… les pollutions sont loin d’être anecdotiques. Selon Jérémie Almosni, chef du service transports et mobilités de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), ces trajets professionnels « représentent 57 % des émissions liées la mobilité locale du lundi au vendredi ». De fait, nous sommes nombreux et nombreuses à avaler des dizaines de kilomètres au volant de notre voiture pour aller pointer : « Entre 20 et 25 km par jour en moyenne dans les grandes agglomérations », selon Patrice Tissandier, enseignant-chercheur à l’université de Franche-Comté. Ainsi, Elsa, 42 ans, assistante administrative et comptable pour une association, parcourt, en temps normal, 70 km de routes montagneuses ; Virginie, 39 ans, passe environ 2 h dans son véhicule pour effectuer 90 km ; Cécile, 44 ans, employée dans une agence d’intérim, conduit 60 km aller-retour. Pour toutes ces femmes interrogées [1], le travail à domicile permet donc « d’économiser du temps, de l’argent, d’éviter les risques et le stress liés à la voiture », comme l’indique Elsa.

Parier sur le télétravail comme outil de la lutte contre le changement climatique

Avec le confinement, ce sont donc des centaines de milliers de kilomètres qui sont évités, participant à une amélioration notable de la qualité de l’air dans de nombreux centres urbains, ainsi qu’à une baisse des émissions de gaz à effet de serre. Nombre d’écologistes n’ont d’ailleurs pas attendu le coronavirus pour parier sur le télétravail comme outil de la lutte contre le changement climatique. Dans le rapport Comment s’aligner sur une trajectoire compatible avec 1,5 °C. ?, le cabinet B&L évolution préconisait ainsi que « toute personne habitant à plus de 10 km de son lieu de travail et ayant un emploi télétravaillable [télétravaille] deux jours par semaine à partir de 2025 ». « Habiter loin de son travail devient très complexe à gérer dans un monde contraint en énergie », expliquaient les auteurs.

« Le télétravail [permettrait] de diminuer d’environ 30 % les effets environnementaux associés aux trajets domicile-bureau. Ce gain atteint jusqu’à 58 % pour les émissions de particules en suspension, précise Jérémie Almosni, qui a contribué à une étude de l’Ademe à ce sujet en 2015. Au niveau national, si la moitié de la population active télétravaillait 2,9 jours par semaine, l’équivalent des émissions de gaz à effet de serre d’environ 366.000 Français serait supprimé. » Sauf qu’« il existe des effets rebonds que nous n’avons pas suffisamment pris en compte », prévient M. Almosni, qui planche actuellement sur de nouvelles études pour corriger le tir. « Le télétravail, en permettant aux gens d’être plus loin de leur lieu de travail, peut être un facteur d’étalement urbain, détaille-t-il. Les gens chauffent aussi plus leur maison s’ils y passent toute leur journée. »

Depuis le début du confinement, près de 8 millions de personnes, soit un tiers environ de la population active, ont dû s’aménager un coin de bureau dans leur domicile.

Des « effets rebonds » également analysés par Patrice Tissandier : « Quand les gens vont au travail, ils en profitent souvent pour déposer les enfants à l’école ou aller faire leurs courses, dit-il. Même en télétravail, ils continueront à faire ces déplacements. Sans compter que, comme le télétravail libère du temps, ils en profitent souvent pour faire de nouvelles activités, de loisir par exemple, qui nécessitent de prendre la voiture. » Conclusion, d’après ses travaux de simulation publiés en 2019, « dans le meilleur des cas, où 40 % des actifs seraient en télétravail deux jours par semaine, on peut s’attendre à une réduction de 8 % des déplacements et de 5 % des émissions de gaz à effet de serre ». Pas de quoi crier eurêka !

Quid également du surplus d’énergie nécessaire pour faire tourner ordinateur et chauffage à la maison ? D’après Frédéric Bordage, expert indépendant en sobriété numérique, « le développement du télétravail ne change pas grand-chose, car ce qu’on consomme à la maison, on ne le consomme pas au bureau. Surtout, les trois quarts des effets environnementaux du numérique sont liés à la fabrication des équipements ». Il anticipe par ailleurs quelques gains, « moins d’impressions à la maison, moins de consommation électrique puisqu’on est rarement équipés chez soi de deux écrans 24 pouces, et d’une imprimante sophistiquée ».

« Un facteur de revitalisation des centres-bourgs, notamment en zone rurale »

Pour Jérôme Almosni, « si le télétravail n’est pas la panacée, c’est une solution aisée à mettre en œuvre, qui ne demande que très peu d’investissements publics. C’est une victoire facile pour le climat ». D’autant plus que certains effets rebonds « positifs » sont à envisager : « Ce pourrait être un facteur de revitalisation des centres-bourgs, notamment en zone rurale », estime M. Almosni. C’est ce que Gaël, ingénieur installé dans le Vercors, a d’ailleurs vécu : « Le télétravail me permet d’habiter où je veux, même dans une zone où il y a peu d’emplois, se réjouit-il. Les conséquences d’une généralisation du télétravail pourraient être assez structurantes : baisse de la pression locative dans les grandes villes, repeuplement des campagnes. »

Longtemps resté dans l’ombre, le travail à distance est ainsi en passe de devenir une activité incontournable. « En 2017, seuls 3 % des salariés le pratiquent au moins un jour par semaine », constatait la direction de l’Animation de la recherche, des Études et des Statistiques (Dares), une organisation dépendant du ministère du Travail. En prenant en compte celles et ceux, majoritairement des cadres, qui boudent leur bureau de manière occasionnelle — quelques jours ou quelques demi-journées par mois —, on atteint « 1,8 million de télétravailleurs en France, soit 7 % des salariés ».

Du point de vue de la consommation énergétique du numérique, le télétravail ne change pas grand-chose, sinon quelques gains : moins d’impressions à la maison, moins de consommation électrique puisqu’on est rarement équipés chez soi de deux écrans 24 pouces, et d’une imprimante sophistiquée.

« Historiquement, il existe une espèce de défiance de la part des entreprises et des managers vis-à-vis du télétravail, observe François Sarfati, professeur de sociologie à l’université Paris-Saclay. Ils considèrent bien souvent le télétravail comme un risque : les gens ne sont pas là, donc ils ne vont pas travailler. » D’après le sociologue, « cette opposition est en train de changer, avec un total changement de perspective » : « Le télétravail est de plus en plus vu comme une occasion formidable de faire travailler les gens davantage, explique-t-il. Il est pensé comme un moyen de s’isoler du bruit, des collègues, et donc d’être plus performant ». Une idée confirmée par les études — un rapport de la Dares paru fin 2019 confirme ainsi « des horaires de travail plus longs et atypiques » — et par les témoignages que nous avons reçus. Manon, 32 ans, coordinatrice de vie associative, s’estime « plus efficace à distance ». « Quand j’étais dans les locaux de ma première boite, j’avais du mal à me concentrer dans l’open space. Toujours le téléphone qui sonnait à droite à gauche, des gens qui parlent ou au contraire un silence prenant… Non, vraiment, trop peu pour moi », conclut-elle. Côté employeurs, relève le syndicat Force ouvrière dans un communiqué, « certains ont tendance à submerger de tâches les salariés (…) De leur côté, certains télétravailleurs, qui redoutent d’être soupçonnés de laxisme, n’hésitent pas à déborder de leurs horaires de travail habituels. »

« Un sentiment d’invasion de la vie privée, une surcharge mentale ou de travail »

À l’heure du confinement, on voit d’ailleurs fleurir mille et un « conseils pour rester efficace ». Des « injonctions à la productivité » qui dérangent Jean-François Stich, enseignant-chercheur en ressources humaines à l’université de Lorraine : « Le télétravail est aussi une manière, en réduisant le temps de travail, de trouver du temps pour soi, pour ses proches, ses loisirs, estime-t-il. Le risque, quand on est dans une démarche de productivité totale, c’est de rater une partie de ces bénéfices. » Parmi les témoignages reçus, nombre de nouveaux télétravailleurs racontent découvrir ou redécouvrir une forme de bien-être. Ainsi, Marion, 25 ans, chargée de communication pour une mairie, fait plus attention à sa santé : « Mieux cuisiner, prendre de vrais repas à table et pas un sandwich triangle devant l’ordi, prendre le temps de faire de vraies pauses entre les tâches, faire facilement des étirements, un peu de renforcement musculaire », liste-t-elle. Les deux heures de trajet économisées permettent à Xavier, 30 ans, de « s’occuper de [sa] fille encore bébé ». Jules [2], rédacteur scientifique, est également ravi : « Je peux faire mes courses et mon ménage plus facilement, donc, en définitive, je suis moins fatigué, et j’ai moins l’impression d’avoir des journées à rallonge, avec moins de charge mentale. Si, une journée, j’ai fini plus rapidement mon travail que prévu, je me sens plus à l’aise pour stopper et déconnecter plus tôt, que si j’étais au bureau à faire encore acte de présence. »

À l’inverse, poursuit M. Stich, le télétravail peut produire un « phénomène d’emprisonnement chez soi », puisque travail et lieu de vie se retrouvent confondus, ainsi qu’un « technostress » lié à l’omniprésence des outils numériques. Le tout peut provoquer « un sentiment d’invasion de la vie privée, une surcharge mentale ou de travail ». C’est ce qu’exprime Loïc, 29 ans, animateur territorial pour l’association Terre de liens : « La coupure entre la maison et le travail n’est plus si nette qu’avant, donc la capacité à “décrocher” du travail peut aussi être affectée », nous écrit-il.

Le cas des enseignants est à ce propos particulier. Il y a deux semaines, Reporterre vous racontait l’enfer de l’école numérique. Pour nombre de professeurs, le télé-enseignement s’est transformé en cauchemar. « Le rythme de travail depuis le début a littéralement explosé, comme la fatigue, dit Thomas, 32 ans, enseignant d’histoire-géographie au lycée. En temps normal, on fait 20 heures de cours devant les élèves et 20 heures de préparation, correction des copies, rendez-vous. Là, les semaines sont comprises entre 50 heures et 60 heures. »

Car le grand enseignement de ce confinement, c’est que nous ne sommes pas tous égaux — loin de là — face au télétravail. D’abord, rappelle la sociologue Dominique Méda, entre celles et ceux qui peuvent travailler à distance, « et sont donc relativement protégés de la contamination », et « tous ceux qui sont au contact, donc prennent des risques, y compris, et c’est extrêmement critiquable, pour rendre des services non essentiels ». « Une grande partie des personnes qui prennent des risques, outre les médecins, infirmières, techniciens, sont des professions peu considérées, souvent décrites comme non qualifiées, majoritairement occupées par des femmes et sous-rémunérées, qui se révèlent aujourd’hui être vitales pour notre survie, souligne la chercheuse, directrice d’un institut de l’université Paris-Dauphine. On a donc un fossé immense entre la hiérarchie de la reconnaissance sociale, du prestige, des rémunérations, d’une part, et de l’utilité sociale, d’autre part. »

Télétravailler suppose souvent d’aménager un espace chez soi, comme ici dans l’atelier.

Même entre les travailleurs à distance, les situations sont loin d’être identiques, d’autant plus que ce télétravail a été décidé à la va-vite, et donc bien souvent mal préparé, et subi. « Le confinement montre bien les inégalités qu’engendre le télétravail, analyse Caroline Datcharry, professeure de sociologie à l’université Toulouse-2. Que l’on ait un bureau isolé, des enfants à garder, télétravailler est plus ou moins facile, voire impossible. » D’après elle, certaines inégalités tiennent à la situation du foyer (espace, équipement, personnes à s’occuper), au niveau de revenu mais aussi à la composition du foyer (familles monoparentales, présence et âge des enfants) ou au genre.

Parmi les inconvénients qui ressortent de vos témoignages, les contraintes matérielles arrivent en bonne place. Céline, 32 ans, responsable d’équipe dans une banque, explique qu’elle n’a « pas de meubles qui conviennent pour travailler 8 heures par jour, pas de bureau principalement », d’où un mal de dos persistant après deux semaines installée sur son lit. « Mes enfants et ma femme étant en télétravail aussi, nous avons dû acheter une carte WiFi supplémentaire et remettre en état un ordinateur portable pour faire face, raconte Yves [3], 45 ans, professeur de SVT au lycée français de Vienne, en Autriche. Même avec cela, nous devons “tourner” dans la journée pour répartir la bande passante, sinon ça bloque. »

« Il est parfois mis en place au mépris de certains droits »

Mais la première des préoccupations reste le manque de contact et l’isolement provoqués par le travail à domicile. Agnès, 58 ans, gestionnaire de ressources humaines regrette « la convivialité des rapports avec les collègues ». Marie-Christine, 59 ans, employée dans une collectivité locale, dénonce « l’individualisation du collectif de travail ». « Le télétravail isole le ou la travailleuse de son collectif de travail et peut le/la laisser démunie face à des consignes irréalisables de l’employeur », confirme Dominique Méda.

Les syndicats l’ont bien compris et tirent la sonnette d’alarme face à la généralisation du travail à distance, « la plupart du temps hors de tout accord collectif », souligne Force ouvrière. Hors confinement, « seulement un quart [des télétravailleurs] étaient couverts par un accord collectif d’entreprise, tandis qu’un sur cinq (21,7 %) avait passé un accord individuel avec sa hiérarchie. Pour plus de la moitié des télétravailleurs, la mise en place est informelle et non encadrée juridiquement », précise FO, qui demande un accord national interprofessionnel sur le télétravail, « pour faire sortir le télétravail de la zone grise du gré à gré, où le salarié n’est pas en position de force, explique Éric Peres, secrétaire général de FO-cadres dans le communiqué. Il est parfois mis en place au mépris de certains droits ». Un avis partagé par Stéphane Enjaran, secrétaire national de Solidaires : « Ce qui est certain, c’est qu’on va vers davantage de télétravail, pour le meilleur et pour le pire, dit-il à Reporterre. Il est indispensable de renforcer la législation, rendre le droit à la déconnexion plus effectif, cadrer l’amplitude horaire des journées en télétravail. »

Si le télétravail profite au climat, se pourrait-il qu’il bénéficie avant tout au patronat ? C’est ce que craint François Sarfati : « Les salariés sont rarement en position de force pour négocier en sortie de crise, dit-il. Le risque, c’est que le développement du télétravail soit l’occasion de réorganiser le travail au sein des entreprises afin d’obtenir des gains de productivité au détriment des intérêts des salariés. » En sortie de confinement, la mobilisation sera donc nécessaire, d’autant plus que vous êtes nombreux et nombreuses à vouloir poursuivre l’expérience du travail à domicile, « un ou deux jours par semaine », comme Valérian [*], ingénieur, 26 ans : « Au vu des gains environnementaux liés au confinement, je suis d’avis que les personnes qui peuvent télétravailler dans de bonnes conditions devraient avoir une part obligatoire de jours télétravaillés dans leur contrat », précise-t-il. Bien encadrée et préparée, une dose de travail à distance participerait à une société plus écologique.

Et si vous êtes à court d’arguments pour pousser votre employeur à s’y mettre, sortez l’atout vert : « Le télétravail s’associe à l’ensemble des mesures visant à réduire les émissions polluantes et le trafic routier, comme la promotion du vélo ou du covoiturage, rappelle Jérémie Almosni, de l’Ademe. Il fait ainsi partie intégrante des solutions associées aux plans de mobilité des entreprises, qui sont obligatoires pour les entreprises dont l’effectif est supérieur à 50 salariés. Sauf que pour l’instant, seuls 8 % des entreprises ont respecté cette obligation légale. Il n’y a plus d’excuse ! »

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Quitter la ville en période d’épidémie, un privilège de classe ?

31 mars 2020 / Laury-Anne Cholez (Reporterre)

De nombreux citadins ont quitté les métropoles dès l’annonce des mesures de confinement pour combattre l’épidémie de Covid-19. Beaucoup sont propriétaires de résidences secondaires et peuvent télétravailler. Cette situation révèle une fois de plus les inégalités sociales face à la pandémie.

Il y a ceux qui n’ont pas le choix et qui doivent rester confinés dans une dizaine de mètres carrés. Et puis, il y a les autres : les 3,4 millions d’heureux propriétaires de résidences secondaires, dont une bonne partie s’est empressée de s’y réfugier dès l’annonce des mesures de confinement d’Emmanuel Macron le 16 mars dernier.

Selon une analyse statistique des données téléphoniques réalisée par l’opérateur Orange, près de 1,2 million de Franciliens ont quitté la région entre le 13 et le 20 mars. Soit 17 % des habitants. L’opérateur estime que ces déplacements ont été répartis de façon homogène sur le territoire, même si certaines zones ont été plébiscitées, comme les départements de l’Orne, de l’Yonne, de l’Ille-et-Vilaine ou encore l’île de Ré (Charente-Maritime), qui a vu sa population bondir de 30 %.

« La fuite des riches dans leur maison de campagne a toujours été importante, notamment durant la peste à la Renaissance »

Le préfet de Loire-Atlantique et des Pays de la Loire a estimé qu’entre 150.000 et 200.000 personnes auraient débarqué sur les côtes de sa région. Dans le Finistère, l’afflux de résidents a même provoqué un pic de consommation d’eau, obligeant les pouvoirs publics à prendre des mesures de restriction inédites.

En Bretagne, ces arrivées ont provoqué de vives tensions. Plusieurs voitures immatriculées hors des Côtes-d’Armor ont été dégradées à Penvénan, Plougrescant et Trévou-Tréguignec, selon le quotidien Ouest-France. Dégradations que la gendarmerie attribue « vraisemblablement » à des représailles envers les résidents secondaires.

Gare Montparnasse (à Paris), le 16 mars.

Pour tenter de calmer les esprits, la préfecture du Morbihan a décidé d’interdire les locations saisonnières des quatre îles de Belle-Île-en-Mer, Groix, Houat et Hoëdic jusqu’au 31 mars. En Vendée, l’accès à l’île d’Yeu a été réduit aux personnes attestant d’une carte de résident permanent. La compagnie qui assure la liaison avec les îles d’Ouessant, de Molène et de Sein, dans le Finistère, a réduit ses rotations quotidiennes, les réservant exclusivement aux résidents et aux professionnels.

Cet « exode urbain » en temps d’épidémie n’a rien de très nouveau, selon Anne-Marie Moulin, médecin et philosophe, directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). « La fuite des riches dans leur maison de campagne a toujours été importante, notamment durant la peste à la Renaissance. Au point que les pouvoirs publics de l’époque s’en sont inquiété, car les demeures des plus aisés étaient menacées de pillages. De plus, beaucoup de médecins étaient des bourgeois, qui ont aussi choisi la fuite. Ce que les autorités ont tenté de réguler et même d’interdire. »

Ce déplacement de population dans toutes les régions françaises a-t-elle pu accélérer la propagation du virus ? C’est en tout cas la crainte de certains médecins, comme Isabelle Ezanno, qui exerce à Crac’h, dans le Morbihan. « C’est irresponsable dans la mesure où nous, on est déjà confinés depuis quinze jours pour limiter la diffusion du virus et que les gens qui viennent d’ailleurs et qui n’ont pas été confinés vont sans doute ramener des cas », a-t-elle déclaré sur France Info. Pour faire face au cas où, l’Autorité régionale de santé de Nouvelle Aquitaine a ainsi ouvert l’hôpital d’été de Saint-Martin-en-Ré, utilisé d’ordinaire pour absorber l’afflux massif d’estivants.

« 60 % des résidences secondaires en espace rural appartiennent aux ouvriers, aux employés et aux retraités modestes »

Car, cette fuite a ceci de paradoxal : les gens quittent les métropoles, bien équipées médicalement, pour la campagne et ses déserts médicaux. En 2018, près de 3,8 millions de Français vivaient dans une zone sous-dotée en médecins généralistes (soit 5,7 % de la population), contre 2,5 millions (3,8 % de la population) quatre ans plus tôt. Dans certaines régions, des généralistes débordés n’acceptent pas de nouveaux patients. Et il faut parfois parcourir plusieurs dizaines de kilomètres avant d’accéder à un hôpital. « Ce phénomène existe depuis des années. Il a été aggravé par la décision de supprimer les hôpitaux intermédiaires. Par exemple, dans la Drôme, depuis la fermeture progressive de l’hôpital de Die, on a quasiment 200 kilomètres de désert hospitalier entre Valence et Gap », analyse la médecin et philosophe Anne-Marie Moulin.

De fait, beaucoup n’ont pas choisi leur résidence secondaire en fonction des commodités alentour. Et tous les propriétaires ne sont pas forcément de riches actionnaires. Beaucoup de citadins sont tout simplement rentrés dans leur famille. Pour Jean-Didier Urbain, sociologue et ethnologue, spécialiste du tourisme, il faut se garder de tout amalgame. « 60 % des résidences secondaires en espace rural appartiennent aux ouvriers, aux employés et aux retraités modestes. Ce n’est pas qu’une pratique de nantis, sauf bien sûr pour les résidences à la montagne, sur une île ou sur le littoral. »

Les mobilités de loisirs par les résidences principales et secondaires (données de 2009).

Selon une enquête menée par le Cevipof, seulement 9 % des résidences secondaires seraient héritées. Jean-Didier Urbain refuse ainsi de fustiger celles et ceux qui sont partis s’y réfugier. « Cette épidémie montre que le confinement est ingérable dans certaines conditions d’habitation. Des gens qui doivent dormir à tour de rôle dans un lit faute de place et qui sont obligés d’aller dehors car les appartements sont trop petits. Il n’y a pas de politique d’habitat cohérente face à la spéculation foncière. La fuite à la campagne n’est qu’un effet secondaire de cette situation. » Difficile en effet de se confiner à 100 % lorsqu’on vit dans un logement indécent, comme le montre une enquête de Reporterre.

« La projection d’un certain imaginaire bourgeois, une parenthèse et pas un changement de vie »

Malgré tout, quitter temporairement la ville pour les champs sans risquer de perdre son emploi demeure un privilège social. Les soignants, les livreurs à vélo, les salariés d’Amazon, les caissières de supermarché et bien d’autres n’ont pas d’alternative à rester. Le télétravail ne concernerait que 8 millions de personnes sur les 23 millions d’actifs, surtout les cadres et les professions intellectuelles supérieures. Des gens qui ont le temps pour partager les détails de leur quotidien, comme l’autrice Leila Slimani qui a publié son journal de confinement dans Le Monde ou Marie Darrieussecq dans Le Point.

Ces deux textes décrivent une campagne éthérée, fantasmée et romantisée. « Comme dans un livre du XIXe siècle, ils mettent en scène des urbains fatigués par la ville et ses excès qui vont se réfugier à la campagne. C’est la projection d’un certain imaginaire bourgeois, une parenthèse et pas un changement de vie. Ces textes sont caricaturaux et frôlent même l’indécence politique », s’exclame Laélia Véron, maîtresse de conférences en stylistique, qui a analysé dans une émission d’Arrêt sur images la romantisation de ces journaux de confinement.

Ces textes ont été largement parodiés sur les réseaux sociaux (voir notamment celle du journaliste Matteu Maestracci) et dans la presse, comme chez nos confrères belges de RTBF ou encore dans Brain Magazine. Cette nature vierge, comme intacte, exempte d’êtres humains, occulte totalement la misère sociale rurale. « Je suis dans le Loiret où il y a beaucoup d’agriculteurs isolés, loin de tout service de santé et de solidarité », avance Laélia Véron. Au total, 1,8 million de personnes pauvres vivraient dans des communes rurales et beaucoup ne prendront jamais la plume pour raconter leur vie confinée.

 « Les métiers des ouvriers ne se télétravaillent pas »

Écrire — et surtout être publié dans un média national — est un privilège de classe. On donne la parole à Leila Slimani ou à Marie Darrieussecq parce qu’elles ont vendu des milliers de livres et remporté des prix littéraires. « Elles parlent parce qu’elles ont déjà parlé et non pas car elles ont quelque chose d’intéressant à dire », estime Laélia Véron. Sans surprise, personne n’a encore publié des journaux de confinement de mères célibataires devant jongler entre l’école à la maison, la gestion des courses et peut-être le télétravail. « Avoir le temps pour pouvoir écrire est un luxe », poursuit Laélia Véron. Elle cite le cas de la journaliste Nesrine Slaoui venue se confiner chez ses parents ouvriers dans le sud. Dans son témoignage, publié sur son compte Twitter, elle décrit les interrogations de son père, maçon, qui n’a pas d’autre choix que de se rendre sur les chantiers. « Les métiers des ouvriers ne se télétravaillent pas et ça fait bien longtemps que les décisions politiques s’abattent sur eux en oubliant leur existence. » La journaliste évoque également sa mère, femme de ménage, qui a reçu des messages lui demandant d’aller nettoyer des résidences secondaires. Ce qu’elle a refusé. « Pour ces privilégiés, le confinement est une accalmie (…) Ils vous diront que c’est une quête spirituelle, le moment idéal de lire plein de livres, l’opportunité de se remettre au dessin, d’apprendre une nouvelle langue… Ils se sentent, eux, épargnés par la mort. » Cette parole, assez rare, est restée cantonnée aux réseaux sociaux, sans bénéficier de la même visibilité que Leila Slimani ou Marie Darrieussecq. « La journaliste avait pourtant contacté certains médias, mais n’a reçu aucune réponse. C’est dommage, car ce texte est très intéressant, il n’est pas centré sur elle-même contrairement aux autres », précise Laélia Véron.

Extrait du « journal » de la journaliste Nesrine Slaoui.

La campagne n’est donc pas seulement un exil idyllique que certains tentent de dépeindre au travers de journaux de confinement et de photos Instagram de bourgeons fleurissants. Voire, le fort taux de résidences secondaires dans certaines régions rurales n’est pas forcément symbole d’attractivité. « Souvent, les gens sont partis car ils n’avaient plus de travail, mais ont gardé leur petite maison, qui est devenue une résidence secondaire par défaut », justifie Brigitte Baccaïni, géographe et administratrice de l’Insee.

Cet exode urbain temporaire sera-t-il l’occasion de repenser nos façons de vivre, de travailler, de consommer comme beaucoup l’espèrent désormais ? Pour Jean-Didier Urbain, la réponse est non : « Nous sommes en période de crise, de remise en question sous le coup de l’émotion. C’est normal. Mais dès que le danger sera éloigné, tout redeviendra comme avant. Je ne veux pas être cynique, mais les mécanismes sociaux ne seront pas déboulonnés par le coronavirus, qui n’est ni la peste ni le choléra. » Un point de vue partagé par Anne-Marie Moulin. « Quand on parle des épidémies, on évoque toujours des questions de morale, pour juger ce qui ne fonctionne pas bien dans la société. Ces jugements ont rarement un écho assez puissant pour lancer des réformes profondes lorsqu’on retourne à la routine. Il n’y a pas d’exemples dans l’histoire d’épidémies qui aient radicalement transformé la société pour le mieux. »

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Respect du Code du travail ! un numéro vert

Codiv : droit de retrait, chômage partiel, sécurité, temps de
travail, protection…

Bonjour.
Un gros travail de militant.e.s syndicaux Solidaires issu.e.s
de différents secteurs, géographiques et professionnels , a permis de
lancer ce numéro d’appel gratuit.

0 805 37 21 34
Il est ouvert tous les jours, dimanche compris, entre 9h et 19h

Il est avant tout destiné des travailleurs/euses qui n’ont pas de
contact avec un syndicat et qui se retrouvent avec des questionnements
variés sur leurs droits, notamment face aux dérogations instaurées
par l’état d’urgence sanitaire.
Face aux pressions dans certaines entreprises, face à l’offensive du
gouvernement contre le code du travail, n’hésitez pas à informer

autour de vous de l’existence de cet outil de lutte et de résistance !

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*N’abandonnons pas notre dignité dans une attestation de circulation*

Paru dans la semainedespyrénées.fr

*Bigorre . 31 mars 2020*

*Renaud de Bellefon ne veut plus présenter son attestation de
circulat
ion*

Anne de Brouwer, Alain Bonneau, Merilu Solito, Michèle Setti et Renaud
de Bellefon lancent un appel afin de ne plus présenter l’attestation de
circulation.

« Il répond à une inquiétude que nombre d’entre nous, peut-être de plus
en plus, partageons sur la privation de liberté aujourd’hui,
l’instrumentalisation (réflexe et réfléchie, les deux peuvent exister
conjointement) de la crise sanitaire actuelle par les pouvoirs en place,
sur comment demain se dessinera (rattrapage du temps perdu à produire,
consommer, etc ou prise de conscience d’un changement radical nécessaire
?). Ces inquiétudes sont partagées comme en témoignent ces deux
documents, l’un du Syndicat de la magistrature, l’autre de
l’observatoire des droits de l’Homme. Ce type de réaction n’est
peut-être pas dans l’air du temps, ce temps où la peur tant du virus que
du « flic », guide nos actes et positions. Néanmoins il faut partager ce
questionnement de l’un d’entre nous « la santé ou la liberté, qu’est ce
qui est le plus important ? Nous vous prions donc de le publier dans vos
médias, car c’est un appel public nécessaire en ces temps de démocratie
au ralentie.  », explique Renaud de Bellefon.

*N’abandonnons pas notre dignité dans une attestation de circulation*

·Parce que notre parole a autant de valeur que notre stylo ;

·parce que nous imposer à chaque contrôle de présenter un papier qui ne
dit rien d’autre que ce que nous pouvons déclarer oralement ;

·parce que ce contrôle tatillon nie notre responsabilité et notre sens
de l’intérêt commun ;

·parce que la rédaction quotidienne, ou presque, de cette attestation
normalise à terme un contrôle permanent ;

·parce que présenter systématiquement ce document aux forces de l’ordre
nous fait in-corporer ce geste, tend à en faire une habitude ;

·parce que l’absence, l’oubli de ce document ne peut pas faire de nous
un délinquant (la ministre de la justice ne voulait-elle pas que la
non-présentation de l’attestation soit justement un délit ?)* 1;

·parce que stigmatiser une partie des citoyens, c’est instaurer la
suspicion généralisée ;

·parce que créer des boucs-émissaires, mauvais Français qui sortent sans
raison, c’est détourner des vraies responsabilités, des manquements du
gouvernement dans cette crise ;

·parce que cette obligation va à l’encontre des demandes de plus de
transparence, de démocratie qui montent dans la société ;

·parce qu’instaurer un Etat policier n’incite pas à la
responsabilisation mais à l’évitement, au « jeu » du chat et de la
souris, aux réactions mesquines et individualistes ;

·parce que la normalité de demain qui nous est proposée, et imposée
désormais – un monde policier et de contrôle encore plus quotidien –
n’est pas celle que nous espérons;

·parce qu’accepter de se soumettre, c’est cautionner un autoritarisme
aveugle, et les dérives usurpant nos codes de valeurs ;

·parce que c’est une manière de dire que nous refusons la soumission, la
servitude volontaire, et de le dire en acte, de prendre conscience et
refuser d’être la grenouille dans l’eau qui chauffe ;

·parce que ce refus participe à l’ébauche d’une autre normalité demain,
une normalité d’après la crise ;

·parce qu’aussi il y a aujourd’hui de nombreuses personnes, notamment
parmi les populations les plus en difficulté déjà, qui sont devenues des
délinquantes pour rien ;

·parce que refuser de présenter une attestation n’est pas refuser un
confinement responsable ;

Refusons en nombre, au moins une fois, de présenter l’attestation de
circulation.

Contestons l’amende et nous défendrons notre position devant les
tribunaux. Plus nous serons nombreux, plus notre démarche sera entendue,
et plus nous regagnerons notre dignité.

/*Renaud de Bellefon, Alain Bonneau, Anne de Brouwer , Merilu Solito,
Michèle Setti*/

*En pratique :*
Toutes celles et tous ceux qui, en Haute-Bigorre et dans les
Hautes-Pyrénées, ont été ou se feront verbaliser, n’hésitez pas à nous
contacter, pour voir ensemble les suites à donner, pour bénéficier des
conseils d’un avocat, à l’adresse suivante :
coronattestationrenaud@gmail.com
ou par tél ± SMS au : 07 66 75 36 24

*Si vous êtes interpellé·e :*
1) essayer de faire prendre en compte le maximum de précisions,
notamment sur votre sortie. Plus elle est légitime et légitimée, plus la
suite sera facile.
2) ne pas payer
3) décrire la situation le plus précisément possible (heure, lieu,
personnes présentes, pourquoi je sortais, qu’est-ce que j’avais qui
pouvait justifier ma sortie, oubli ou marre du papier, ou refus, manière
dont elle a été traitée : les propos tenus de part et d’autre,
éventuellement enregistrement audio ou vidéo, si possible le n°
d’identification de l’infraction par la police ou la gendarmerie, nom,
prénom, date et signature
4) suivre la procédure inscrite pour la contestation, tout en nous
adressant copie que nous transmettrons à un·e avocat·e
5) On donnera après le contact avec l’avocat·e.

Par ailleurs, nous sommes prêts à recueillir tout témoignage permettant
de mettre à jour des abus de pouvoir, de la délation (induite par les
procédures et les propos du gouvernant) ainsi que la peur du virus.
N’hésitez pas à nous contacter.

1 * Première amende 150€ ; 2° 1500 € ; 3° 3750€ et 6 mois de prison pour
ce « délit » !!!

 

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