Avant le BIG-ONE – Prémices d’une catastrophe sanitaire

Pourtant, ce mercredi 18 mars 2020, alors que la France est confinée, ici, entre les murs aseptisés de l’hôpital, tout est calme encore. Ou presque : 18 des 20 patients de soins intensifs sont oxygéno-dépendants maintenant et risquent de relever sous peu de la réanimation… La mer recule avec un calme qui vous glace jusqu’aux os. Un calme d’avant la déferlante. Inéluctable.
La déferlante La déferlante

Avant le BIG-ONE 

Prémices d’une catastrophe sanitaire

Ce soir je vais rentrer chez moi, et tout sera calme – tellement calme et habituel. La route quasi déserte. Le paysage un peu vallonné et forestier à la sortie du CHU de Besançon. L’entrée de ma ville, mon village. Le jardin et mon doux ruisseau qui chante à son flanc. Les merles qui revendiquent leur territoire dans la ramée. Le soir qui tombe sous un ciel qui s’éclaire paisiblement. Calme.

Calme comme les couloirs de l’hôpital où règne une ambiance lunaire, surréaliste, désertique. Calme comme le programme opératoire sur mon agenda depuis quinze jours que nous annulons progressivement les interventions en fermant les unes après les autres les vacations pour finalement ne garder que les chirurgies les plus urgentes : oncologie, compression neurologique et urgences vitales. Tous mes confrères font de même.

Calme comme le bloc qui tourne à bas régime pour libérer du temps de repos et d’organisation aux anesthésistes-réanimateurs qui vont être happés par le cours de l’histoire. Calme comme la consultation déshabitée depuis la réunion de crise organisée dimanche après-midi avec les collègues en vue de la préparation finale au BIG-ONE. Calme.

Calmes. Car nous sommes prêts à l’accueillir cette vague, depuis quatre semaines que le dispositif se met en place sous l’impulsion de l’ARS, de la direction et de la cellule de crise avec ses réunions, visites, audits à n’en plus finir. Regroupement de services pour élargir le service des maladies infectieuses et leurs soins intensifs, transformation des salles de réveil en futures salles de réanimation ventilatoire, transfert des lits « propres » de Réa en chirurgie cardiaque etc etc… Personnels de tous ordres mis « en mission » à domicile pour se reposer avant le choc du BIG-ONE.

Calme. Pourquoi tout est si calme, bon sang ? Depuis décembre-janvier dernier, je scrute avec attention le développement de cette épidémie partie de Chine – Province du Hubei, plus de 50 millions d’habitants, dont j’ignorais le nom jusqu’alors, comme celui du SARS-CoV-2. Je regardais ça de loin, forcément curieux – ce déchainement d’énergie des chinois pour circonscrire ce virus émergent – presque amusé par tant d’agitation autour de cet hôpital sorti de terre en même pas 10 jours. Une démonstration de force de plus d’un régime dictatorial en mal de légitimité.

Et puis progressivement tout a semblé se stabiliser, malgré les difficultés initiales et même si le virus s’est fugacement développé à Hong-Kong, à Singapore, en Corée du sud, il a été à nouveau promptement jugulé – tests viraux généralisés, confinement des cas infectés, port extensif du masque, discipline de fer d’habitants rodés à l’exercice. Et dans notre condescendance postcoloniale marquée d’imprévoyance, nous avons envoyé un convoi de fret humanitaire sponsorisé par LVMH en solidarité avec le combat de nos amis asiatiques : 17 tonnes de matériel de protection dont des dizaines de milliers de masques français – ironie de la chose, la Chine est l’atelier de production de ces masques – une forme de pied-de-nez des occidentaux.

Pour le « coronavirus » en question, le taux de reproduction (R0) est de 1,4 à 2,5, donc assez élevé (comme le SARS) donc il est très contagieux mais le taux de létalité est d’environ 2% à l’époque en Chine puis 0,6% en Corée du Sud (où des tests de dépistage généralisés diagnostiquent aussi beaucoup de formes bénignes)  – c’est à dire, beaucoup plus que la grippe saisonnière mais pas autant que le SARS, le MERS ou EBOLA… pas de quoi paniquer à ce stade. D’ailleurs, notre ministre de la Santé, Madame Buzyn, était très rassurante le 20 janvier en affirmant que « le risque d’importation du virus du Wuhan était quasi nul » et que le « risque de propagation dans la population était très faible ».

Je me disais : mais quelle prétention de croire qu’on peut empêcher une pandémie de se développer, d’atteindre la France un jour ou l’autre, à partir d’un pays surpeuplé comme la Chine – ils sont devenus fous. Et puis, comme prévu, des cas d’exportation ont continué de se développer en chapelet : paquebot Diamond Princess au Japon, foyer en Italie, en Iran en février…

C’est à ce moment que les choses ont commencé à s’emballer – en particulier en Italie, Lombardie, région riche et dont le système hospitalier est équivalent au système français. Là, en quelques jours, c’est devenu l’enfer sur terre. On constate alors, sidéré, que, même si le taux de létalité du coronavirus semble modéré, sa contagiosité est fulgurante et cela d’autant plus que certains porteurs sont asymptomatiques (sans signes cliniques), rendant difficile sa détection et le suivi épidémiologique des nouveaux cas.

C’est précisément cette explosion brutale et imprévisible du nombre de malades qui pose problème en saturant le système hospitalier en particulier par les patients les plus graves relevant de la réanimation intensive en raison d’une détresse respiratoire aiguë. La situation peut dégénérer au point qu’il n’y ait plus assez de machines pour ventiler tous les malades…dans le flux des patients, il devient nécessaire alors de faire le choix  de ne pas en réanimer certains pour en sauver d’autres…Même éthiques, ces décisions sur des critères de chance de survie, d’âge ou des comorbidités sont extrêmement traumatisantes pour les médecins. En Italie, il en a aussi résulté une augmentation du taux de décès de 2% à 8%…

Dans mon esprit, l’inquiétude commençait à monter… Puis, on a vu arriver deux salves de rapatriements de compatriotes de Chine, l’un à Carry-le-rouet qui s’est bien déroulé, et l’autre sur une base militaire de l’Oise où 6 militaires ont été contaminés fin février dans des conditions étranges non encore élucidées. Enfin, une messe évangélique à Mulhouse a été le siège, à la même période, d’une contamination de masse qui a diffusé à la fois sur la ville, la région mais aussi jusqu’en Corse ou en Guyane…Ces deux sites (Oise et Grand Est) constituent actuellement  les deux épicentres les plus actifs du SARS-CoV-2 en France, en particulier dans la région Grand Est où un terrible scénario à l’italienne est en train de se mettre en place.

Calme – rien n’est calme.

Non rien n’est calme, ni à la ville, ni à l’hôpital ni sur les réseaux sociaux ou dans les médias. Tout d’abord, avec l’extension de l’épidémie chaque jour, l’impréparation de cette crise devient de plus en plus flagrante : impossibilités de tester les cas suspects, ce qui permettrait de les isoler, manque de matériel basique, en particulier pénurie de masques de protection pour les patients et les soignants – avec des médecins libéraux désemparés. Pourtant, en 2009, face au risque d’épidémie H5N1, 1 milliard de masques anti-projections, destinés aux malades, 900 millions de masques de protection, dits « FFP2 » avaient été acquis. Que sont-ils devenus ?

Côté décisionnel au plus haut niveau de l’Etat, rien n’est fait pour traiter les deux clusters épidémiques de l’Est et de la région parisienne, et la maladie s’étend inexorablement, alors même que la ministre de la Santé rend sa démission pour partir en quête d’un mandat municipal à Paris, abandonnant les soignants et les français à la pire crise sanitaire du pays depuis la grippe espagnole de 1918, qui tua 400.000 personnes en France. On le sait depuis l’exemple des crises asiatiques et italienne récentes, une seule chose peut enrayer le processus et casser la courbe épidémique : le confinement précoce des zones actives…qui permettrait aussi de préserver le reste de l’économie du pays.

Pourtant rien n’est fait. Pourquoi ? On évoque dans le Figaro que le gouvernement opterait pour une stratégie d’immunisation collective… dans quel but ? Pour préserver qui ou quoi ? Selon quelle idéologie ? Pour aboutir à l’arrêt d’une épidémie par ce processus, il faudrait que 75 à 80% de la population contracte la maladie (ou soit vaccinée) – en France, au bas mot, 50 millions de personnes. Oui, mais ce qu’il faut comprendre, c’est que cette stratégie a un coût : des décès, en masse, dont le nombre serait variable selon le taux de létalité réel, qu’on pourrait estimer en moyenne à 1%, ce qui conduirait au final à… 500.000 morts, c’est à dire plus que la grippe espagnole. Est-ce cela que vise sans le dire aux français le gouvernement Macron-Philippe ?

Ou bien, est-ce de la pure inconscience – c’est à dire que l’absence de confinement total  face au développement de ces deux clusters – ne serait lié qu’à une totale méconnaissance, négligence de leur dangerosité, malgré l’exemple italien si proche… Quoiqu’il en soit, l’épidémie, elle, continue de s’étendre inexorablement… Des voix de médecins desespérés s’élèvent pour demander du matériel de protection, le confinement des zones géographiques actives et surtout le report des élections municipales pour essayer de contenir le virus et éviter à tout prix l’horreur d’un scénario italien. En vain.

Le président Macron et le Premier Ministre Philippe font successivement leurs allocutions, les élections sont maintenues, des demi-mesures sont prises pour endiguer l’épidémie, trop faibles pour calmer le jeu – le Grand Est s’embrase, les retours du terrain sont dramatiques : on en est au stade de l’Italie. Dans la panique ou sous la pression de l’opinion, le confinement global de la France est finalement acté dans la panique le 17 mars 2020, soit un mois après le développement des deux clusters de l’Est et de l’Oise – un précieux mois, qui aurait pu tout changer.

Là encore, les mesures sont floues (typiques du « en même temps » macronien) et poussives, permettant à des dizaines de milliers de parisiens de s’exfiltrer vers des lieux de confinement en province, où ils vont malgré eux emporter par la même occasion leur charge virale dans leurs familles ou des zones encore peu touchées…

Le calme, sous les flammes du doute et de la colère, face à tant d’hésitations, de négligence, d’incurie. Et on a beau jeu de critiquer les petites gens qui ne respectent pas pendant quelques jours les consignes. Comment les blâmer face à des responsables qui ont tant changé de discours depuis le début de cette crise ou qui ne s’appliquent pas à eux mêmes ces obligations.

Colère et écœurement intensifiés par la grenade de désencerclement politique lâchée par l’ex-ministre de la Santé, prise de panique ou de remords, et révélant qu’elle avait informé le Président et le Premier Ministre de la gravité de la situation depuis…fin janvier, en particulier de la nécessité de reporter les élections municipales… Catastrophe sanitaire doublé d’un scandale d’Etat ?

Rien n’est plus calme.

Une réalité émerge brutalement dans mon esprit, une fulgurance : ILS nous ont bel et bien mis en « Soins palliatifs ». L’exécutif a fait le diagnostic d’une situation devenue hors de contrôle, probablement incurable, avec des métastases d’activité virale qui diffusent dans tout le corps social à présent. Ils nous perfusent de quelques paroles lénifiantes, de remerciements dirigé vers le petit personnel soignant, chargé de la sale besogne, mais ils ont décidé, sans le dire à la population, de laisser partir le patient à petit feu, en traitant la douleur mais pas la maladie.

Sous cet angle de vue, tout devient limpide alors: la décision de confinement tardif, progressif et conditionnel en commençant par « les écoles et universités », puis les « lieux festifs » et enfin tout le territoire mais avec la possibilité de circuler quand même « sous autorisation » ou de « voir cinq personnes par jour » – pourquoi prendre le risque d’un choc frontal avec la population puisque maintenant les jeux sont faits ? Ils ont entériné le lourd bilan à venir en oubliant que nous ne sommes plus en 1918 mais en 2020 : les français ne sont plus d’accord de mourir à l’hôpital en masse, surtout à des âges où on entre à peine à la retraite ; les soignants eux-mêmes ne sont plus habitués à perdre des patients pour lesquels, en temps normal, ils tenteraient le maximum jusqu’au bout.

Rien n’est calme, dans nos têtes de soignants – là-dedans, tourne sans relâche l’angoisse d’un chaos à l’italienne. On attend la vague de patients graves en espérant que ce ne sera pas un tsunami. Quand et pour combien de jours, de semaines, de mois durera cette déferlante…nous ne le savons pas. Personne ne le sait. Malgré les errances de nos gouvernants, nous espérons encore qu’un large sursaut citoyen de respect strict du confinement permettra de réduire suffisamment le taux de reproduction (R0 = 1,5) pour aplatir, dans les 3 semaines, cette foutue courbe épidémique et garantir l’accès aux respirateurs de réanimation pour tous les patients – que chacun ait sa chance, comme dans un pays moderne et riche qu’était la France.

Peut-être est-il déjà trop tard, pour nous à Besançon, sur qui dévale le cyclone du Grand Est ? Sur le terrain, nous sommes prêts, malgré l’épuisement du personnel, essoré par des années de lean-management, de suppression de postes et de lits, de gel des salaires, de réduction de matériel, d’efforts d’optimisation et de perfectionnement, de manque de considération voire de stigmatisation. Et, malgré la pénurie de moyen de protection (masques, solution hydro-alcoolique, sur-blouses, lunettes), malgré la peur au ventre face à ce que l’on va rencontrer au front de l’épidémie, nous sommes au poste. Fidèles soldats de la guerre sanitaire qui doivent assumer les errances, les erreurs et les choix cyniques de leurs dirigeants.

Pourtant, ce mercredi 18 mars 2020, alors que la France est confinée, ici, entre les murs aseptisés de l’hôpital, tout est calme encore. Beaucoup trop calme. Ou presque: 18 des 20 patients de soins intensifs sont oxygéno-dépendants maintenant et risque de relever sous peu de la réanimation…La mer recule dans un silence qui vous glace jusqu’aux os. Le calme d’avant la déferlante. Inéluctable.

Pour conclure, un poème.

Avant la déferlante

 

Face à la mer

d’incurie sur nos yeux pâles

d’angoisse à nos fronts blêmes

il ne nous reste plus

que le confinement mental

 

Sur la plage in-hospitalière

seul

chacun de nous attend

la houle au ventre

la grande vague

en espérant

que les météo-infectiologues

se seront encore une fois trompés

 

PS: #RestezChezVous

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Plusieurs plateformes de films en ligne gratuits

L’année dernière nous vous avions livré 700 films rares à découvrir légalement grâce à l’excellente plateforme Openculture, aujourd’hui on a dépouillé pour vous la bibliothèque multimédia archive.org et, vous allez voir qu’il y a de quoi faire pour les 10 prochaines années.
www.apar.tv

 

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Dans les centrales nucléaires, le coronavirus inquiète les sous-traitants

Comment la filière nucléaire fait-elle face à l’épidémie de coronavirus ? Les niveaux de production et de sûreté devraient être maintenus malgré des effectifs réduits. Mais des sous-traitants, indignés par le manque de mesures de protection, ont commencé à exercer leur droit de retrait.

La pandémie due au coronavirus entraîne-t-elle un risque accru d’accident nucléaire? Lundi 16 mars, EDF a déclenché un «plan pandémie» à la centrale nucléaire de Flamanville (Manche), où plusieurs cas de Covid-19 avaient été recensés, d’après Europe 1. Désormais, seuls les personnels chargés de la sécurité et de la sûreté de la centrale sont autorisés à venir travailler sur le site, soit une centaine de personnes au lieu des 800 habituellement. Leur principale tâche consiste en de la surveillance, car si les deux réacteurs de la centrale sont à l’arrêt pour cause de maintenance, ils abritent toujours du combustible nucléaire.

C’est la première fois qu’un tel plan est déclenché dans l’une des dix-neuf centrales nucléaires en fonctionnement en France. Mais la situation est sous contrôle, assure EDF. «Les plans pandémie ont été élaborés en 2005 dans tous les grands groupes industriels, puis adaptés lors de l’épidémie de grippe A de 2009 et de pneumonie due au Mers-CoV de 2013. À EDF, il s’agit d’un plan de continuité d’activité permettant de fonctionner avec 25% d’absentéisme pendant douze semaines — la durée prévue par le gouvernement pour une pandémie de type grippal — puis 40% d’absentéisme pendant les deux ou trois semaines de pic épidémique. Nous pouvons même aller au-delà en fonctionnant avec 120 personnes au lieu de 800, comme c’est actuellement le cas à Flamanville», a indiqué l’électricien à Reporterre mercredi 18 mars.

Dans l’hypothèse où il serait impossible de constituer ces équipes de 120 personnes, EDF aurait encore la possibilité de faire appel à la force d’action rapide nucléaire créée après l’accident nucléaire de Fukushima : «Elle est composée de 300 hommes et femmes mobilisables vingt-quatre heures sur vingt-quatre et capables de piloter un réacteur tout en garantissant sa sûreté. Ils ont déjà été déployés en 2017 à Saint-Martin, après le passage de l’ouragan Irma, pour rétablir l’électricité sur l’île. Cette équipe a été imaginée pour les accidents, mais elle pourrait tout à fait intervenir dans un contexte d’épidémie : ils disposent de vivres, de lits de camp, de matériel d’hygiène, etc.»

On en est pour l’instant loin. Pour l’instant, si EDF n’a pas encore de «visibilité d’ensemble» sur le nombre de ses salariés arrêtés pour cause de maladie ou de garde d’enfants, il n’y a «pas de modification de la production d’électricité d’origine nucléaire», «pas de désorganisation particulière» dans les quarante réacteurs en fonctionnement et les dix-sept en cours de maintenance, et «les évacuations de combustible nucléaire usé se poursuivent normalement». Dans la plupart des centrales, le principal changement consiste en l’application des mesures barrières préconisées par le gouvernement et l’OMS (Organisation mondiale de la santé) : distance de sécurité entre les travailleurs, désinfection des équipements, etc. Pourtant, des couacs apparaissent ça et là, comme dans la centrale nucléaire de Civaux (Vienne) où les travaux et contrôles prévus sur le réacteur n° 1, à l’arrêt depuis samedi pour une visite partielle, sont fortement perturbés par l’absence d’une partie du personnel requis.

Et la filière nucléaire française ne se résume pas aux centrales. Enrichissement de l’uranium, fabrication, retraitement, démantèlement… Depuis le début de l’épidémie, c’est tout le cycle du combustible nucléaire et ses installations qui doivent s’adapter. «Je travaille pour une filière d’Orano, on m’a informé ce matin que toutes les activités de démantèlement étaient stoppées», a raconté mardi à Reporterre Gilles Reynaud, chef de chantier chez Orano démantèlement et service (DS) près de la centrale nucléaire du Tricastin (Drôme), fondateur et président de l’association de défense des sous-traitants de l’industrie nucléaire Ma zone contrôlée. L’usine de retraitement du combustible nucléaire usé de La Hague (Manche) tourne déjà au ralenti — 1.500 travailleurs franchissent ses portes chaque jour, au lieu des 5.000 habituellement — et devrait fermer la semaine prochaine pour une durée indéterminée.

«C’est une situation qu’on connaît, elle se reproduit tous les ans pour la maintenance, qui peut durer plusieurs semaines voire plusieurs mois»

«Toutes les personnes qui peuvent télétravailler sont déjà confinées chez elles, dit à Reporterre Régis Davayat, élu du personnel CFDT à La Hague. Les activités de retraitement sont déjà suspendues. Par contre, nous réceptionnons toujours les combustibles nucléaires usés, pour ne pas bloquer l’activité d’EDF, qui a régulièrement besoin de faire de la place dans ses piscines. Cette activité va sûrement continuer, ainsi que les activités de surveillance. On ne peut pas stopper comme ça une installation nucléaire et s’en aller en laissant la clé sous le paillasson!» Pour autant, il n’a aucune inquiétude sur le maintien d’un bon niveau de sûreté des installations malgré l’arrêt de leurs activités : «C’est une situation que l’on connaît, elle se reproduit tous les ans pour la maintenance, qui peut durer plusieurs semaines voire plusieurs mois. C’est aussi arrivé dans le cas de conflits sociaux. Et même si une équipe de surveillance était confinée chez elle à cause du coronavirus, comme on a deux usines jumelles qui tournent avec des compétences similaires, on pourrait organiser des transferts.»

Cela ne devrait pas non plus affecter la production, assure Orano à Reporterre, dans un courriel : «Notre priorité reste la sûreté sur l’ensemble de nos sites et la contribution à la fourniture en électricité du pays. Ainsi, seules les activités assurant la sûreté des installations et les activités critiques pour l’approvisionnement en électricité de nos concitoyens seront maintenues (exemple : activité d’enrichissement de l’uranium pour fabriquer le combustible, transports…).»

La piscine D de l’usine de retraitement de La Hague (8 mètres de long, 9 mètres d’eau au-dessus des assemblages, une eau à 35 °C), en juin 2018.

De son côté, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) n’a pas identifié «de risque particulier à ce stade», a-t-elle écrit à Reporterre. Dans une note publiée mardi matin, elle indiquait que «L’ASN[est] en lien étroit avec les exploitants nucléaires et les responsables d’activités pour analyser les conséquences en matière de sûreté et de radioprotection des dispositions prises dans le cadre de la crise sanitaire actuelle. Ces dispositions concernent : la gestion des effectifs présents et de leur habilitation, la gestion des activités lors des arrêts d’installation, la mise en sécurité de certains sites, les dispositions prises dans les hôpitaux pour assurer la continuité des traitements pour les patients, etc.» Pour pouvoir poursuivre son activité de contrôle malgré l’épidémie, «l’ASN a déclenché le niveau rouge de son plan de continuité d’activité : tous ses agents sont désormais en télétravail, les échanges de documents avec les responsables d’activités nucléaires seront autant que possible dématérialisés, les instructions seront réalisées à distance, au besoin à l’aide d’audio ou de visioconférences», précise-t-elle.

En réalité, ce sont les mesures de protection des travailleurs qui posent le plus question. Orano s’est plié de bon gré à la description des mesures prises pour protéger les travailleurs : «Très tôt, le groupe Orano a pris la mesure de l’épidémie et les personnels ont reçu les premières consignes de vigilance dès janvier. Celles-ci ont été régulièrement mises à jour en fonction de l’évolution de l’épidémie, des consignes données par les autorités et en s’appuyant sur les recommandations de nos médecins. Une cellule de gestion de crise avec notamment nos médecins se réunit quotidiennement depuis plusieurs semaines afin d’assurer le suivi du développement de l’épidémie et recommander au comité exécutif les nouvelles mesures à prendre, a indiqué le groupe dans son courriel adressé à Reporterre. Tous les événements (séminaires, conventions, réunions…) jugés non indispensables à la continuité de l’activité productive, commerciale ou à la sûreté ont été annulés. Les visites sur sites non liées à la sûreté et à l’exploitation ont été suspendues. Des rappels réguliers ont été faits auprès des collaborateurs pour l’application des gestes barrière et le respect des règles de distanciation sociale. À la suite de l’allocution du Premier ministre, Édouard Philippe, et sur les conseils de nos médecins, la direction du groupe Orano a décidé dimanche de renforcer les mesures (…). Sur les sites de la région parisienne du groupe, cela se traduit par la généralisation du télétravail à l’ensemble des personnels à l’exception des collaborateurs dont la présence est nécessaire à la continuité d’activité de l’entreprise et qui ne peuvent exercer leur fonction à distance.»

Du côté de La Hague, M. Davayat a observé la mise en place de plusieurs mesures depuis le début de l’épidémie : «Ceux qui doivent venir sur le site ont reçu un laissez-passer; du gel et des lingettes jetables sont mis à disposition à l’entrée et dans l’enceinte du site; dès que quelqu’un a des symptômes suspects, il est isolé, son lieu de travail désinfecté et des masques distribués à tous les collègues.» Pour lui, la direction «tient assez bien compte de la gravité de la situation» : «On peut estimer que certaines décisions sont trop tardives, mais la direction n’a fait que suivre les errances du gouvernement.»

«La contamination radioactive, on sait faire. Par contre, pour le coronavirus, c’est plus compliqué.»

En revanche, du côté des sous-traitants, qui réalisent 80% des activités de maintenance des centrales et sont les plus exposés aux risques d’accident et à la radioactivité, l’inquiétude et la colère vont grandissants. Yvon Laurent, représentant du personnel, syndicaliste CGT et salarié à Endel, filiale d’Engie sous-traitante d’EDF pour des travaux de robinetterie, tuyauterie et logistique nucléaire, recense les plaintes sur la page Facebook de Ma zone contrôlée : «On doit se coller dans les [portiques de détection de la contamination radioactive] C2 pas nettoyés, pas désinfectés, toucher les dosimètres que tout le monde prend…», «les badgeurs, les tripodes, les poignées ne sont pas désinfectés, pas de gel ou de lingettes, non-respect [de la distance] d’un mètre [entre les travailleurs] — il est vrai que le virus s’arrête aux badgeurs», «rien de fait, toujours du monde en entrée et en sortie de zone [contrôlée] [1] et [au niveau des portiques] C2»

«Lundi, des salariés de Endel et d’autres entreprises sous-traitantes, qui assurent 80% des travaux de maintenance pendant l’arrêt des réacteurs, se sont aperçus que certaines mesures comme la mise à disposition de gel hydroalcoolique ou les distances de sécurité entre les travailleurs n’étaient pas respectées, a indiqué M. Laurent à Reporterre mercredi. Dans les vestiaires, il peut y avoir cinquante personnes dans vingt mètres carrés, impossible de respecter les distances de sécurité! Dans la zone contrôlée, il n’y a que trois ou quatre douches pour cent salariés. Et en sortie de zone, les portiques C2, où l’on doit introduire sa main dans un fourreau très profond équipé de capteurs et appliquer son visage sur une surface grillagée, ne sont pas désinfectés — les capteurs du fourreau sont trop fragiles pour supporter la désinfection ou l’aspirateur.»

«À Orano Tricastin, des copains et des copines qui travaillent sur un chantier de mise en conformité d’une installation de traitement de l’uranium naturel m’ont raconté qu’on ne leur avait donné aucun moyen de prévention contre le coronavirus, complète M. Reynaud. La contamination radioactive, on sait faire, on a des procédures. Par contre, pour le coronavirus, c’est plus compliqué.» Autre motif d’inquiétude, les centrales et les installations qui tournent au ralenti et les sous-traitants «nomades», qui se déplacent de centrale en centrale, renvoyés dans leurs familles faute d’activité : «Et s’ils étaient porteurs du virus», interroge M. Laurent.

Inquiets, des sous-traitants ont décidé d’exercer leur droit de retrait. «Certains salariés ont refusé d’entrer en zone contrôlée. À Chooz (Ardennes), depuis mardi soir, l’équipe de nuit, puis l’équipe du matin et l’équipe du soir ont toutes exercé leur droit de retrait, soit cinquante personnes. À Penly (Seine-Maritime), mardi matin, cinquante salariés d’Endel ont cessé leur activité, rapporte le syndicaliste. Certains directeurs d’entreprises sous-traitantes ont même retiré leurs personnels des centrales pour les protéger!» Mais le syndicaliste n’est pas rassuré pour autant : «Si les effectifs sont réduits et que les arrêts de tranche [2] se poursuivent, je suis inquiet car cela va accroître la dosimétrie [3], le stress et donc le risque d’incident pour les sous-traitants. Les arrêts de tranche vont prendre du retard et la pression va encore retomber sur les sous-traitants après cette période d’épidémie.»

https://reporterre.net/Dans-les-centrales-nucleaires-le-coronavirus-inquiete-les-sous-traitants

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RECOMMANDATIONS SANITAIRES

Voici un pad régulièrement mis à jour contenant un ensemble de recommandations sanitaires. Attention à ne pas le modifier.

https://bimestriel.framapad.org/p/9fjw-recommandations-sanitaires?lang=fr

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Monologue du virus

« Je suis venu mettre à l’arrêt la machine dont vous ne trouviez pas le frein d’urgence. »

paru dans lundimatin#234, le 19 mars 2020

Faites taire, chers humains, tous vos ridicules appels à la guerre. Baissez les regards de vengeance que vous portez sur moi. Éteignez le halo de terreur dont vous entourez mon nom. Nous autres, virus, depuis le fond bactériel du monde, sommes le véritable continuum de la vie sur Terre. Sans nous, vous n’auriez jamais vu le jour, non plus que la première cellule.

[Les traductions finnoises, chinoises, portugaises, italiennes, allemandes et espagnoles sont disponibles sous cet article. Versions roumaines, argentines, danoises, farsi, anglaises et arabes en cours de traduction.]

Nous sommes vos ancêtres, au même titre que les pierres et les algues, et bien plus que les singes. Nous sommes partout où vous êtes et là où vous n’êtes pas aussi. Tant pis pour vous, si vous ne voyez dans l’univers que ce qui est à votre semblance ! Mais surtout, cessez de dire que c’est moi qui vous tue. Vous ne mourez pas de mon action sur vos tissus, mais de l’absence de soin de vos semblables. Si vous n’aviez pas été aussi rapaces entre vous que vous l’avez été avec tout ce qui vit sur cette planète, vous auriez encore assez de lits, d’infirmières et de respirateurs pour survivre aux dégâts que je pratique dans vos poumons. Si vous ne stockiez vos vieux dans des mouroirs et vos valides dans des clapiers de béton armé, vous n’en seriez pas là. Si vous n’aviez pas changé toute l’étendue hier encore luxuriante, chaotique, infiniment peuplée du monde ou plutôt des mondes en un vaste désert pour la monoculture du Même et du Plus, je n’aurais pu m’élancer à la conquête planétaire de vos gorges. Si vous n’étiez presque tous devenus, d’un bout à l’autre du dernier siècle, de redondantes copies d’une seule et intenable forme de vie, vous ne vous prépareriez pas à mourir comme des mouches abandonnées dans l’eau de votre civilisation sucrée. Si vous n’aviez rendu vos milieux si vides, si transparents, si abstraits, croyez bien que je ne me déplacerais pas à la vitesse d’un aéronef. Je ne viens qu’exécuter la sanction que vous avez depuis longtemps prononcée contre vous-mêmes. Pardonnez-moi, mais c’est vous, que je sache, qui avez inventé le nom d’ « Anthropocène ». Vous vous êtes adjugé tout l’honneur du désastre ; maintenant qu’il s’accomplit, il est trop tard pour y renoncer. Les plus honnêtes d’entre vous le savent bien : je n’ai d’autre complice que votre organisation sociale, votre folie de la « grande échelle » et de son économie, votre fanatisme du système. Seuls les systèmes sont « vulnérables ». Le reste vit et meurt. Il n’y a de « vulnérabilité » que pour ce qui vise au contrôle, à son extension et à son perfectionnement. Regardez-moi bien : je ne suis que le revers de la Mort régnante.

Cessez donc de me blâmer, de m’accuser, de me traquer. De vous tétaniser contre moi. Tout cela est infantile. Je vous propose une conversion du regard : il y a une intelligence immanente à la vie. Nul besoin d’être un sujet pour disposer d’une mémoire ou d’une stratégie. Nul besoin d’être souverain pour décider. Bactéries et virus aussi peuvent faire la pluie et le beau temps. Voyez donc en moi votre sauveur plutôt que votre fossoyeur. Libre à vous de ne pas me croire, mais je suis venu mettre à l’arrêt la machine dont vous ne trouviez pas le frein d’urgence. Je suis venu suspendre le fonctionnement dont vous étiez les otages. Je suis venu manifester l’aberration de la « normalité ». « Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie à d’autres était une folie »… « Il n’y a pas de limite budgétaire, la santé n’a pas de prix » : voyez comme je fais fourcher la langue et l’esprit de vos gouvernants ! Voyez comme je vous les ramène à leur rang réel de misérables margoulins, et arrogants avec ça ! Voyez comme ils se dénoncent soudain non seulement comme superflus, mais comme nuisibles ! Vous n’êtes pour eux que les supports de la reproduction de leur système, soit moins encore que des esclaves. Même le plancton est mieux traité que vous.

Gardez-vous bien, cependant, de les accabler de reproches, d’incriminer leurs insuffisances. Les accuser d’incurie, c’est encore leur prêter plus qu’ils ne méritent. Demandez-vous plutôt comment vous avez pu trouver si confortable de vous laisser gouverner. Vanter les mérites de l’option chinoise contre l’option britannique, de la solution impériale-légiste contre la méthode darwiniste-libérale, c’est ne rien comprendre à l’une comme à l’autre, à l’horreur de l’une comme à l’horreur de l’autre. Depuis Quesnay, les « libéraux » ont toujours lorgné avec envie sur l’empire chinois ; et ils continuent. Ceux-là sont frères siamois. Que l’un vous confine dans votre intérêt et l’autre dans celui de « la société », revient toujours à écraser la seule conduite non nihiliste : prendre soin de soi, de ceux que l’on aime et de ce que l’on aime dans ceux que l’on ne connaît pas. Ne laissez pas ceux qui vous ont menés au gouffre prétendre vous en sortir : ils ne feront que vous préparer un enfer plus perfectionné, une tombe plus profonde encore. Le jour où ils le pourront, ils feront patrouiller l’armée dans l’au-delà.

Remerciez-moi plutôt. Sans moi, combien de temps encore aurait-on fait passer pour nécessaires toutes ces choses inquestionnables et dont on décrète soudain la suspension ? La mondialisation, les concours, le trafic aérien, les limites budgétaires, les élections, le spectacle des compétitions sportives, Disneyland, les salles de fitness, la plupart des commerces, l’assemblée nationale, l’encasernement scolaire, les rassemblements de masse, l’essentiel des emplois de bureau, toute cette sociabilité ivre qui n’est que le revers de la solitude angoissée des monades métropolitaines : tout cela était donc sans nécessité, une fois que se manifeste l’état de nécessité. Remerciez-moi de l’épreuve de vérité des semaines prochaines : vous allez enfin habiter votre propre vie, sans les mille échappatoires qui, bon an mal an, font tenir l’intenable. Sans vous en rendre compte, vous n’aviez jamais emménagé dans votre propre existence. Vous étiez parmi les cartons, et vous ne le saviez pas. Vous allez désormais vivre avec vos proches. Vous allez habiter chez vous. Vous allez cesser d’être en transit vers la mort. Vous haïrez peut-être votre mari. Vous gerberez peut-être vos enfants. Peut-être l’envie vous prendra-t-elle de faire sauter le décor de votre vie quotidienne. A dire vrai, vous n’étiez plus au monde, dans ces métropoles de la séparation. Votre monde n’était plus vivable en aucun de ses points qu’à la condition de fuir sans cesse. Il fallait s’étourdir de mouvement et de distractions tant la hideur avait gagné de présence. Et le fantomatique régnait entre les êtres. Tout était devenu tellement efficace que rien n’avait plus de sens. Remerciez-moi pour tout cela, et bienvenue sur terre !

Grâce à moi, pour un temps indéfini, vous ne travaillerez plus, vos enfants n’iront pas à l’école, et pourtant ce sera tout le contraire des vacances. Les vacances sont cet espace qu’il faut meubler à tout prix en attendant le retour prévu du travail. Mais là, ce qui s’ouvre devant vous, grâce à moi, ce n’est pas un espace délimité, c’est une immense béance. Je vous désoeuvre. Rien ne vous dit que le non-monde d’avant reviendra. Toute cette absurdité rentable va peut-être cesser. A force de n’être pas payé, quoi de plus naturel que de ne plus payer son loyer ? Pourquoi verserait-il encore ses traites à la banque, celui qui ne peut de toute façon plus travailler ? N’est-il pas suicidaire, à la fin, de vivre là où l’on ne peut même pas cultiver un jardin ? Qui n’a plus d’argent ne va pas s’arrêter de manger pour autant, et qui a le fer a le pain. Remerciez-moi : je vous place au pied de la bifurcation qui structurait tacitement vos existences : l’économie ou la vie. C’est à vous de jouer. L’enjeu est historique. Soit les gouvernants vous imposent leur état d’exception, soit vous inventez le vôtre. Soit vous vous attachez aux vérités qui se font jour, soit vous mettez la tête sur le billot. Soit vous employez le temps que je vous donne maintenant pour figurer le monde d’après à partir des leçons de l’effondrement en cours, soit celui-ci achèvera de se radicaliser. Le désastre cesse quand cesse l’économie. L’économie est le ravage. C’était une thèse avant le mois dernier. C’est maintenant un fait. Nul ne peut ignorer ce qu’il faudra de police, de surveillance, de propagande, de logistique et de télétravail pour le refouler.

Face à moi, ne cédez ni à la panique ni au déni. Ne cédez pas aux hystéries biopolitiques. Les semaines qui viennent vont être terribles, accablantes, cruelles. Les portes de la Mort seront grand’ouvertes. Je suis la plus ravageuse production du ravage de la production. Je viens rendre au néant les nihilistes. Jamais l’injustice de ce monde ne sera plus criante. C’est une civilisation, et non vous, que je viens enterrer. Ceux qui veulent vivre devront se faire des habitudes nouvelles, et qui leur seront propres. M’éviter sera l’occasion de cette réinvention, de ce nouvel art des distances. L’art de se saluer, en quoi certains étaient assez bigleux pour voir la forme même de l’institution, n’obéira bientôt plus à aucune étiquette. Il signera les êtres. Ne faites pas cela « pour les autres », pour « la population » ou pour « la société », faites cela pour les vôtres. Prenez soin de vos amis et de vos amours. Repensez avec eux, souverainement, une forme juste de la vie. Faites des clusters de vie bonne, étendez-les, et je ne pourrai rien contre vous. Ceci est un appel non au retour massif de la discipline, mais de l’attention. Non à la fin de toute insouciance, mais de toute négligence. Quelle autre façon me restait-il pour vous rappeler que le salut est dans chaque geste  ? Que tout est dans l’infime.

J’ai dû me rendre à l’évidence : l’humanité ne se pose que les questions qu’elle ne peut plus ne pas se poser.

https://lundi.am/Monologue-du-virus

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Bouclez les EHPAD !

(mise à jour : 14 mars 2020)

N’y a-t-il pas d’autres solutions que d’accentuer l’isolement des personnes âgées ?

La fermeture des EHPAD en dit long sur la perception que nous avons des vieux en France : une catégorie de personnes qui vit dans des lieux bien identifiés, à laquelle on ne demande pas son avis et pour lesquels on décide de tout, même de leur façon de mourir. Ne nous leurrons pas, cette décision est motivée pour éviter des gros titres qui seraient catastrophique en terme d’image pour le gouvernement.

Mais les choses ne sont pas si simples et toute décision a des conséquences qui peuvent être très préjudiciables.

L’épidémie du VIH nous avait appris que la prohibition n’était pas une solution et qu’il fallait mettre en place des politiques de réduction des risques. En d’autres termes, si on avait dit à l’époque : «Ne baisez pas», «Arrêtez de vous droguer», on savait pertinemment que cela n’aurait pas eu beaucoup d’effet. La politique de réduction des risques a consisté à mettre en place un programme d’échange de seringues et des campagnes de prévention pour avoir des rapports sexuels protégés. Le risque zéro n’existe pas, mais les politiques de réduction des risques marchent.

Pourquoi ne pas faire pareil avec les vieux et les publics fragiles ?

La perte d’une autonomie, ne nous transforme pas en personnes incompétentes, incapable d’exprimer nos choix et d’évaluer les risques. Oui bien sûr il faut éviter au maximum les contaminations par le coronavirus, mais en ayant des politiques réalistes et qui n’accentuent pas l’isolement affectif des personnes âgées. Est-ce mieux de mourir de solitude ? Les EHPAD doivent-ils se transformer en prison ? Ne peut-on pas écouter la parole de tous ceux et de toutes celles qui déjà en temps normal souffrent de solitude ?

Quel que soit son lieu de vie, on continue à avoir des besoins : se nourrir, se laver, se soigner et avoir un minimum d’échanges affectifs. Il faut donc avoir une politique globale de réduction des risques pour minimiser les contacts, dans le respect des règles d’hygiène mais sans isoler toutes les personnes âgées de leurs proches.

Parler des vieux, c’est nécessairement aussi parler de fin de vie. Même si l’on n’est pas contaminé par le coronavirus, on continuera de mourir de bien d’autres pathologies. Va-t-on interdire les familles d’accompagner les personnes mourantes ? Va-t-on interdire toutes visites en soins palliatifs ? La logique actuelle est cruelle et condamne à la fois les familles et les personnes mourantes à ne pas pouvoir se dire adieu.

Je comprends que dans l’urgence, certaines décisions soient prises, mais il n’est pas trop tard pour y repenser. Non, la fermeture des EHPAD n’est pas une solution. On doit mettre en place des politiques de réduction des risques en désignant par exemple un proche comme contact familial, que toute rencontre se fasse dans le respect des normes, avec des gants si nécessaires pour pouvoir se toucher et continuer d’avoir à minima des relations avec ceux qu’on aime.

Et ne parlons plus des vieux ! Ce n’est pas une catégorie différente de nous qui vivrait dans des lieux spécialisés… Qu’aurait-on dit si le gouvernement avait décidé d’enfermer les écoles, collèges, lycées…. avec les enfants à l’intérieur ? Même si ce choix était guidé par une preuve scientifique pour éviter les contaminations, on comprend bien que cette décision serait socialement inacceptable.

http://grey-pride.blogs.liberation.fr/2020/03/14/bouclez-les-vieux/

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Coronavirus : La réduction des risques et la solidarité, c’est nous

Je vois passer des comparaisons idiotes entre les épidémies de coronavirus et de VIH.
Deux virus et deux épidémies qui médicalement ne sont pas comparables.
Pourtant, s’il y a une communauté qui devrait partager son expérience, c’est bien la communauté sida. Mais existe-t-elle encore ?
L’expérience que l’épidémie de coronavirus sera aussi sociale.
L’expérience que l’Etat réagira avec retard. Et que ses priorités pourront différer des nôtres. Que sa conception de l’utilité générale est partielle et partiale.
L’expérience que le gouvernement, comme ceux qui l’ont précédé minimisera, prendra des décisions d’abord économiques, prétendra donner des leçons au monde entier sans tirer conséquence du délai qui nous a été donné pour essayer d’anticiper plutôt que de subir.
L’expérience qu’il commencera par nous expliquer que l’excellence française fait de nous l’exception mondiale, de celle qui arrête des nuages aux frontières.
L’expérience, que dans la réalité, la principale barrière tiendra sur le dévouement des soignants en première ligne qui sacrifieront y compris leur santé pour essayer d’épargner la nôtre.
Alors, forts de cette expérience, c’est aussi à nous de nous auto-responsabiliser à notre échelle.
La mémoire des luttes, c’est cela aussi.
Il nous faut exiger de la part de l’Etat de prendre des mesures à la hauteur de la situation, sans attendre. Et non pas, pour protéger en priorité l’économie et sa structuration mais pour protéger tout un chacun et d’abord les plus vulnérables.
Evidemment le gouvernement est le premier responsable de la gestion de la crise et les moyens qui seront engagés ou non dépendent au premier chef de ce qu’il décidera ou non.
Mais nous savons déjà, que les mesures sociales seront les dernières décidées (si elles le sont) et que paieront le prix fort de l’épidémie, ceux qui sont déjà les plus vulnérables.
Les plus vieux, les immuno-déprimés, les atteints de co-pathologies, les femmes, les pauvres et précaires, les migrants et SDF abandonnés et entassés sur les trottoirs, celles et ceux qui n’ont déjà pas accès aux soins, celles et ceux qu’on estime négligeables, celles et ceux qui vont devoir pallier aux mesures de (non) prise en charge, qui n’ont pas les ressources financières pour attendre que le fort de la crise passe, celles et ceux qu’on envoie travailler dans les conditions de promiscuité qui font le lit de l’épidémie mais ne peuvent se passer du peu d’argent que cela représente, celles et ceux déjà contraints par les conditions de production de masse et la relégation géographique, celles qui ont déjà en charge toutes les tâches de reproduction sociale, de care et de nettoyage sans que leurs propres existences soient prises en considération, celles et ceux qui ont déjà en charge l’organisation de la solidarité réelle.
Tous ces plus vulnérables, ce sont nous et nos proches. Et nous le savons d’ors et déjà, l’Etat n’en prend pas soin. C’est nous qui le faisons.
Il ne s’agit pas de noircir le tableau. Encore une fois, les soignants feront ce qu’ils pourront et notre système hospitalier, en dépit des coups qui lui sont portés par les possédants et de son démantèlement organisé est plutôt meilleur que dans bien d’autres pays.
Il amortira en partie, il sauvera et soignera beaucoup. Mais quand il sera débordé, la mortalité en sera démultipliée, mécaniquement. Il serait naïf et irréel de croire le contraire. La mortalité des plus âgés et des plus vulnérables, mais pas seulement, quand le système sature, la mortalité explose par manque de moyens, par retard de prise en charge y compris dans les classes d’âges inférieures et les mieux portant.
Chaque jour qui passe, le nombre de cas croît de façon exponentielle et en l’absence de test, les porteurs asymptomatiques participent à leur corps défendant de cette croissance explosive et non mesurée.
Les véritables experts de la réduction des risques et de la solidarité, c’est nous.
Alors, il faut prendre sur nous de décréter qu’il n’est plus temps d’attendre, de différer.
Il faut cesser provisoirement mais au maximum tout ce qui n’est pas vital, obligatoire ou activité de solidarité qui permette à d’autres de ne pas sortir, de se nourrir, d’accéder aux soins avant que leur état ne se soit dégradé sans que personne ne s’en soit préoccupé.
Il faut cesser de penser que nous sommes et seront épargnés : faire l’autruche ou les malins ne protègent personne, pas même ceux qui estiment être statistiquement protégés parce qu’ils ne font pas partie des personnes les plus à risque.
J’en reviens à l’expérience de la communauté sida.
Nous avons su et dû ne pas attendre l’Etat pour organiser des réponses à notre échelle.
Nous savions la nécessité de prendre soin de soi pour ne pas transmettre à d’autres y compris des pathologies bénignes pour nous mais potentiellement grave pour nos amis immuno-déprimés.
Nous savions respecter les mesures de précaution élémentaires, ne plus nous embrasser s’il le fallait et quand il le fallait et célébrer la vie néanmoins.
Nous savions faire leurs courses, leurs diners, leurs lessives si besoin.
Nous pouvons nous inspirer de ces expériences. Des savoirs et solidarités populaires. Des savoirs de ceux qui savent d’abord devoir compter sur eux-mêmes.
Nous pouvons au moins essayer de mettre fin à la circulation du virus, pallier aux risques d’isolement, d’abandon, livrer des courses, alimentaires ou de médicaments, essayer de contribuer à ce que ne craquent pas les services d’assistance à domicile.
Créer des réseaux d’information, d’alerte, de solidarité et de relai. Nous avons même aujourd’hui les réseaux sociaux pour nous y aider.
Exiger de l’état que soit mis en place un revenu minimum pour tous. Qu’il gèle tous les prélèvements, les remboursement de crédit, etc …
Mais nous devons d’abord apprendre à nous réunir, au moins provisoirement sans rassemblement physique.

jeudi 12 mars 2020

https://gwenfauchois.blogspot.com/2020/03/coronavirus-la-reduction-des-risques-et.html

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