La ségrégation sexuelle/de genre pour contenir le Covid-19


La ségrégation sexuelle/de genre pour contenir le Covid-19

Sonia Corrêa, féministe brésilienne, met en garde contre la ségrégation de sexe dans le contexte du Covid-19

publié sur trounoir.org en AVRIL 2020, dans le numéro QUATRE

La profusion, l’entassement même d’informations, de commentaires, d’avis concernant le Covid-19 tend à dissimuler les différences de traitements de cette pandémie. Or, il est plus que jamais nécessaire de connaitre les réactions et les mesures prises de par le monde, des gouvernements, des mouvements politiques et des organisations diverses. Sonia Corrêa, universitaire et militante brésilienne féministe, professeur d’étude de genre et co-présidente du forum Sexuality Policy Watch a publié cette note le 9 avril pour attirer l’attention de toutes les minorités sexuelles et des féministes de par le monde sur la ségrégation sexuelle qui sert de socle à la politique de lutte contre le Covid-19 au Panama, au Pérou et à Bogota. Réaffirmer l’ordre symbolique hétérosexuel par de telles mesures est une attaque directe contre les personnes transgenres et queers. Cette note apporte des éléments de réflexion sur les fondements symboliques, politiques et sociaux de ce vieil Ordre hétérosexuel qu’il est grand temps d’abattre.

“Mais les gens meurent, non ? Oui en effet. Cependant l’acclimatation actuelle à la mort annule toute pensée critique.”
Santiago López Petit

Au cours de la première semaine d’avril, la presse internationale a rapporté qu’afin de réduire considérablement la circulation des personnes, les gouvernements du Panama et du Pérou ont défini un critère de sexe/genre pour établir la rotation de qui peut ou ne peut pas quitter son domicile chaque jour de la semaine. Avec raison et très rapidement, les effets délétères de cette mesure sur la vie des travestis, des non-binaires et des trans ont été dénoncés et analysés de manière critique, provoquant des débats dans quelques discussions régionales auxquelles j’ai pris part.

Ces discussions m’ont incité à rédiger cette brève note afin d’expliquer, de manière plus ordonnée que ce qui a lieu dans les échanges toujours tronqués des groupes WhatsApp, pourquoi je considère ces mesures inacceptables. En fait, je souhaite lancer un appel pour que ces mesures soient sévèrement contestées par toutes les personnes et organisations impliquées dans les luttes contre les genres et les ordres sexuels inégaux, hiérarchiques et autoritaires. Je dois également noter que, comme ce texte était publié en anglais, la nouvelle est venue que la même règle de ségrégation entre les sexes serait appliquée à Bogotá.

Avant de partager mes idées, je veux rappeler que je les ai écrites non seulement en tant que féministe, mais aussi en tant que Brésilienne. Autrement dit, en tant que personne qui fait l’expérience de la crise du Covid-19 à la fois comme une pandémie et comme un pandémonium politique créé par l’un des quatre « présidents » qui nient la gravité de la crise actuelle, mettant la population de leur pays en danger (les trois autres négationnistes sont Daniel Ortega du Nicaragua et les dictateurs de Biélorussie et du Turkménistan).

Au Brésil – comme des milliers d’autres personnes qui ne respectent pas cette folie – je défends fermement les mesures d’isolement social dans un contexte où, comme dans bien d’autres endroits, le gouvernement ne s’est pas préparé à cette crise. Les tests, les lits d’hôpital et les respirateurs font défaut et la perspective de ce qui peut arriver à la population la plus pauvre, qui est majoritaire, est horrible.

Je reconnais pleinement l’urgence de mesures sanitaires telles que l’isolement social. Je pense également que les États doivent agir avec beaucoup d’amplitude et d’énergie, car, comme l’a fait valoir la chercheuse en science sociale brésilienne Angela Alonso [1], dans les conditions du Covid-19, aucun État ne peut se permettre d’être néolibéral, car il est essentiel de garantir l’accès à la santé et aux politiques de protection sociale en relation avec le revenu et la sécurité alimentaire, et établir des restrictions pour contenir efficacement la propagation du virus. Cependant, cela ne signifie pas renoncer à développer des réflexions critiques sur les implications nombreuses et profondes de l’anomalie et de l’exception qui ont envahi la planète à la suite de la pandémie.

La crise que nous vivons est certes sanitaire et économique, mais elle est aussi politique et biopolitique. Comme nous le savons, le Covid-19 fournit à divers régimes autoritaires et autocratiques existant dans le monde une justification et une légitimité pour amplifier les mesures arbitraires et coercitives, comme, par exemple, l’ordre de Duterte de tuer ceux qui désobéissent à la quarantaine aux Philippines. Elle met également en lumière les tentations totalitaires qui, comme le rappellent des penseurs comme Hannah Arendt et Michel Foucault, sont en sommeil sous les formations démocratiques. Ces tentations sont certainement plus palpables et plus facilement applicables en Amérique latine, car nos démocraties connaissent, depuis un certain temps, des processus d’érosion plus ou moins intenses. Cela peut être illustré avec l’exemple du comportement de Bukele au Salvador.

D’autre part, la crise du COVID-19 réactive, assigne et radicalise les biopouvoirs et les appareils biopolitiques concernant la gestion à grande échelle de la population (comme le confinement des agglomérations et la circulation), ainsi que les dispositifs micro-disciplinaires de surveillance des organismes sociaux et individuels. À cet égard, il convient de rappeler que la sexualité et le genre – en tant que pivots qui articulent les individus à l’espèce – sont au cœur de ces appareils et dispositifs.

Renforcer l’ordre « naturel » sexuel / de genre

La décision des gouvernements panaméen et péruvien de restreindre le droit des personnes d’aller et venir sur la base de critères de sexe/genre doit donc être située par rapport à cet éventail plus large de problèmes et de risques. Il n’est pas anodin, par exemple, qu’au cours des dernières semaines, un grand nombre de personnes aient été arrêtées dans ces deux pays pour avoir désobéi aux règles de quarantaine, y compris des professionnels de la santé péruviens qui ont dénoncé le manque de matériel de protection pour répondre à la crise [2]. Par conséquent, nous devons sérieusement nous demander pourquoi ces autorités étatiques ont choisi ce critère pour restreindre la circulation. Pourquoi ces mesures et pas d’autres ?

Certes, il y aurait de nombreuses autres alternatives. L’une d’entre elles serait, par exemple, de recourir au dernier numéro d’enregistrement de la carte d’identité, en désignant des numéros pairs et impairs pour chaque jour de la semaine. Un autre, plus facile à comprendre par la plupart des gens, serait de séparer la circulation en fonction des mois de naissance : toutes les personnes nées entre janvier et juin peuvent quitter leur domicile les lundis, mercredis et vendredis, tandis que les autres peuvent sortir les jours restants. Ces options seraient beaucoup plus appropriées, car ce sont des mesures « objectives ». Ils ne s’appuient pas sur des catégories contaminées par les préjugés et distorsions qui font du genre et de la sexualité des objets de ségrégation arbitraire, de violence et de discrimination.

À mon avis, ces gouvernements ont choisi le sexe/genre simplement parce que c’est « comme ça ». Comme les théoriciens féministes l’ont souligné pendant si longtemps, le dimorphisme sexuel est une caractéristique de la distinction sociale, un marqueur constamment répété de la différenciation sociale. C’est la soi-disant « différence naturelle » par excellence. Du point de vue d’un raisonnement technique, typique de la logique étatique, l’utilisation d’un critère de sexe / genre facilite la surveillance : il suffit de voir la personne pour vérifier « qui est homme et qui est femme » (ce qui dispense par exemple de la consultation des documents d’identité). Cependant, après des décennies de lutte pour la justice de genre, la justice sociale et la démocratie sexuelle dans le monde et en Amérique latine, cette lecture de la différence sexuelle n’est pas automatique, car ce que les gens voient ne saisit pas la vérité intérieure de qui nous sommes. Selon les mots de Butler :

« On nous attribue un sexe, traité de différentes manières qui communiquent les attentes de vivre comme un genre ou un autre, et nous sommes formés au sein d’institutions qui reproduisent notre vie à travers des normes de genre. Ainsi, nous sommes toujours « construits » d’une manière que nous ne choisissons pas. Et pourtant, nous cherchons tous à créer une vie dans un monde social où les conventions changent et où nous luttons pour nous trouver nous-même dans les conventions existantes et en évolution. Cela suggère que le sexe et le genre sont « construits » d’une manière qui n’est ni entièrement déterminée ni entièrement choisie, mais plutôt pris dans la tension récurrente entre le déterminisme et la liberté. »

En imposant la règle de la ségrégation sexe / genre, les gouvernements du Panama et du Pérou réitèrent inévitablement le déterminisme biologique du dimorphisme sexuel. La mesure place immédiatement les personnes non binaires dans un « non-lieu », dans des contextes de risque et de vulnérabilité élevés, notamment parce que la violence et la coercition de l’État sont désormais amplifiées. Néanmoins, les militants trans ont été les premiers à contester ces mesures, car elles permettent et incitent à la stigmatisation et à la violence contre les travestis, les femmes trans et les hommes trans. Les conséquences délétères de la mesure de ségrégation sexuelle / genre peuvent être illustrées par l’expérience de Barbara Delgado au Panama, qui a été arrêtée et humiliée par des policiers parce que son identité de genre ne correspondait pas à celle figurant sur sa carte d’identité, comme le rapporte Cristian González Cabrera de HRW.

Ces allégations doivent être entendues, mises en avant et traitées par les autorités de l’État et reproduites en solidarité par nous tous qui sommes impliqués dans la recherche et l’activisme sur des questions liées au genre, à la sexualité et aux droits de l’homme. Dans le cas du Pérou, il faut dire que lorsque le président Vizcarra a annoncé les mesures de ségrégation, il a déclaré que des efforts seraient faits pour enrayer la transphobie et l’homophobie. Cet engagement, bien que bienvenu, est insuffisant. Comme le savent les personnes trans et non binaires qui dealent avec l’application des lois dans leur vie quotidienne, ces principes ne sont pas facilement transférés de la haute politique jusque dans les rues et les communautés marginalisées, en particulier dans les conditions exceptionnelles d’une pandémie.

Cependant, il y a plus à dire. En plus de faciliter et d’inciter à la stigmatisation et à la violation des droits des travestis, des personnes trans et non binaires, ces mesures de ségrégation contribuent à cristalliser le soi-disant ordre naturel des sexes/genre et à réactiver des normes culturelles profondes parmi lesquelles la division sexuelle du travail et les inégalités entre hommes et femmes. Pour rendre cet argument limpide, imaginons que dans des sociétés profondément marquées par le racisme structurel – comme le Brésil, la Colombie, l’Afrique du Sud ou même le Panama – adoptent des mesures de ségrégation fondées sur la race : les blancs sortiraient 3 jours par semaine, les noirs les autres jours. Une telle politique serait un scandale, n’est-ce pas ? Cependant, et de manière très regrettable, en 2020, la ségrégation arbitraire entre les femmes et les hommes dans les espaces publics semble naturelle et normale.

Pour moi, cela ne sonne pas « juste », en particulier dans le contexte de la pandémie, lorsque le déséquilibre de la division sexuelle du travail dans l’économie des soins devient flagrant, lorsque la violence sexiste atteint des niveaux encore plus élevés en raison de la quarantaine et lorsque nous assistons à la fermeture des services de maternité et d’avortement. À mon avis, en tant que féministes, nous devrions être aussi indignées par ces mesures que les travestis, les femmes trans et les hommes trans.

Je pense également que la réaction virulente du groupe anti-genre péruvien #ConMisHijosNoTeMetas (#DontMessWithMyKids) contre l’engagement du président à un programme contre les discriminations en faveur des personnes LGBT ne doit pas semer la confusion. Je les soupçonne de répudier le discours présidentiel tout en appréciant la logique de la ségrégation. À mon avis, leur réaction ne justifie pas la défense aveugle des règles de ségrégation. Comme je l’ai dit à un collègue péruvien, ce sont des moments difficiles dans lesquels notre réflexion et notre action se déplacent sur le fil du rasoir. Nous devons à la fois reconnaître le mérite du discours présidentiel, contester les arguments des forces anti-genre et critiquer sévèrement les mesures de ségrégation de sexe/genre.

Je suis bien consciente que, dans Covid-19 fois, ce n’est pas une tâche facile d’articuler et de donner de la voix à la critique. Entre autres raisons, parce que la sémantique du biopouvoir et de la biopolitique, qui sont devenus dominantes, active également notre propre mentalité hygiéniste. Nous avons également été pris par l’argument « définitif » selon lequel les mesures de confinement et d’isolement doivent avoir la primauté absolue. Cet « hygiénisme subjectif », pour ainsi dire, explique peut-être pourquoi il y a quelques semaines une vidéo dans laquelle le président du Salvador, Bukele, décrivait les mesures draconiennes qu’il avait prises « dans la guerre contre le Covid-19 » a été largement partagée et louée en Amérique latine dans les circuits progressistes. Surtout, comme nous le constatons, en période d’épidémie, la peur de la mort devient une forme de pédagogie sociale et, comme le suggère Lopez Petit dans l’épigraphe de ce texte, la pensée critique capitule face à la peur. J’ai écrit cette note parce que je suis convaincu qu’il est vital de maintenir notre pensée critique en vie au milieu de cette crise pour que nous puissions imaginer le monde et la vie après la pandémie.

traduit de l’anglais par Tati-Gabrielle

[1Président du CEBRAP (Centre brésilien d’analyse et de planification), professeure au Département de sociologie de l’Université de São Paulo, coordinatrice du LAPS-USP (Laboratoire de recherche social du Département de sociologie) et chercheuse au CNPq PQ-2. Elle est titulaire d’un doctorat en sociologie de l’Université de São Paulo (2000) et d’un post-doctorat de l’Université de Yale (2010). Auteure d’Idées en mouvement : la génération 1870 dans la crise du Brésil-Empire

Posted in Analyse | Comments Off on La ségrégation sexuelle/de genre pour contenir le Covid-19

Le «coup du virus» et le coup d’état militaro-industriel global

Une analyse à chaud des effets politiques et économico-sociaux du coronavirus : du coup de force du confinement sanitaire, au coup d’état militaro-industriel global

Paru le 30 mars 2020, sur le blog médiapart de Jules Falquet

Le « coup du virus » et le coup d’état militaro-industriel global

Y a-t-il une tâche révolutionnaire aujourd’hui?

La situation que nous traversons est si brutale et si massive, avec un tiers de l’humanité forcée au « confinement » en quelques jours, l’économie mondiale paralysée et les décrets de toutes sortes qui se multiplient hors de tout contrôle, que j’ai la respiration coupée. Concentration zéro, entre cette sensation d’urgence absolue, de changement radical et définitif, ce sentiment d’impotence et cette rage en même temps —et plus que jamais la soif de justice, de la justice tout de suite, et du retour de la raison, du bon sens, des décisions si évidentes qui devraient être prises et qui ne le sont pas. Mise aux arrêts immédiats des décideur-e-s. Réorientation immédiate de la production en vue de l’intérêt général. Abandon immédiat et définitif du capitalisme et mise en délibération et en route d’un autre monde.

Mais je rêve éveillée —confinée. En cette deuxième semaine d’auto-hétéro-enfermement, je sens que je commence à péter les plombs, ou à m’habituer, ce qui ne vaut guère mieux. Ce qui me sauve, en plus d’une situation matérielle privilégiée (pas seule mais avec des personnes choisies, avec de la place pour vivre au chaud, l’ordinateur et la connexion internet, de la nourriture, un salaire pas encore menacé, les proches plutôt bien), c’est une liste mail, un lien d’échange avec un ensemble d’amies et de camarades féministes et lesbiennes hispanophones d’Abya Yala principalement. Salvador, Guatemala, Colombie, République Dominicaine, Argentine, Mexique, Chili et la diaspora… En échangeant avec elles, je me lance enfin à jeter sur le clavier quelques mots, une ébauche d’analyse qui me libère un peu de l’inaction.

Pandémie globale, « confinement » inégalitaire

Regardons froidement, avec la conscience sous-jacente des dizaines de milliers de morts, des deuils, des peurs paniques et des détresses terribles sur la quasi-totalité de la surface de cette terre : un bon tiers de l’humanité reconnue « menacée » par un virus est placée en situation d’exception sous divers régimes voisins au nom d’une doctrine globale de « confinement ». Les sorts cependant sont divers, le confinement est tout ce qu’il y a de plus inégalitaire.

Sud : les vendeur-e-s ambulant-e-s (60% d’informalité à Mexico) et les personnes qui survivent dans la rue se retrouvent sans ressources du jour au lendemain, les habitant-e-s des favelas (un petit 13 millions de Brésilien-ne-s quand-même) et des tugurios sans eau ni services de santé de toute façon. Beaucoup de gens au Honduras, au Chili « préférent » risquer la maladie plutôt que mourir de faim et sortent dans les rues quand même, lutter pour le repas du jour. Avec une claire conscience qu’ielles sont une fois de plus les sacrifié-e-s d’office dont tout le monde se contre-fiche, abandonné-e-s et condamné-e-s, toujours-déjà-mort-e-s comme disaient les zapatistes. Comme écrit la féministe bolivienne María Galindo

« Que se passe-t-il si nos assumons que nous attraperons le virus et qu’à partir de cette certitude, nous affrontons nos peurs ? Que se passe-t-il si face l’absurde, autoritaire et idiote réponse de l’Etat au coronavirus, nous nous proposons l’autogestion sociale de la maladie, de la faiblesse, de la douleur, de la pensée et de l’espoir ? […] Que se passe-t-il si nous passons de l’approvisionnement individuel à la marmite commune contagieuse et festive comme nous l’avons déjà fait tant de fois ? […] Que se passe-t-il si nous décidons de désobéir pour survivre ? […] Que la mort ne nous pêche pas recroquevillées de peur en train d’obéir à des ordres idiots, qu’elle nous prenne en train de nous embrasser, qu’elle nous attrape en train de faire l’amour et pas la guerre. »[1]

Nord : il y a des systèmes de santé, de sécurité sociale, plus ou moins, encore, sur lesquels la population compte. Compte plus ou moins, car inégalement accessibles. Le Sud est présent aussi, les migrant-e-s dans les camps et les centres de rétention, aux frontières, sur l’asphalte des dessous d’échangeurs urbains. Les racisé-e-s, les prolétaires sont censé-e-s se confiner dans les logements les plus insalubres et petits et ne peuvent compter que sur les hôpitaux les plus décrépis. Beaucoup sont forcé-e-s d’aller travailler de toute façon. En France, la majorité des « liquidateurs » envoyés au devant des lignes virales, forcé-e-s de travailler malgré le confinement sans aucune défense (ni masques, ni gants, ni gel, rien) sont des femmes : les caissières, les assistantes maternelles, les infirmières et les aides-soignantes, les femmes de ménage, les maîtresses d’école, les ouvrières.[2] Tou-te-s ces porté-e-s volontaires, applaudi-e-s cinq minutes par soir (excusez du peu !), sont soudain reconnues comme « indispensables » au fonctionnement de l’économie. Mais indispensable ne signifie pas : mieux payé-e-s ou tout simplement payé-e-s.[3] Les femmes esclaves, les hommes esclaves, les femmes au foyer n’ont jamais été payé-e-s pour leur travail. Et les paysan-ne-s libres, pas tellement non plus. Bien au contraire, plus on est indispensable, plus on est rudoyé-e, méprisé-e et forcé-e au travail, par la faim conséquence des salaires de misère, par la police et Pôle emploi (là où Pôle emploi existe), par l’armée… En France, la menace de la réquisition pointe sous les discours martiaux qui encouragent au volontariat. Pardi : il « manque » 100.000 saisonnièr-e-s et migrant-e-s dans les champs ! En Allemagne, 300 médecins migrant-e-s sans papier ont été autorisé-e-s à rejoindre l’effort national, parce que quand-même.[4] A New York les 40.000 livreurs, la plupart latinxs sans papiers, à Paris les jeunes Noirs et Arabes sur leurs vélos s’avèrent plus indispensables que jamais pour livrer les pizzas aux classes moyennes confinées.[5] La plupart des « intellectuel-le-s », dont je fais partie, oscillent entre lectures savantes, préparation de cours virtuels et débats enflammés en ligne sur des sujets que je n’ose révéler tant ils sont loin des préoccupations de la plupart des gens et me désespèrent.

Au niveau mondial, pendant ce temps, la vente d’îles désertes s’envole dans les agences spécialisées, pour les happy few qui cherchent un nouveau lieu où être à l’aise pour ce confinement et ceux à venir.[6] Le fondateur d’Alibaba, le Chinois Jack Ma, distribue des lots de kits de survie à différents pays d’Afrique, d’Amérique latine, à la Russie (1 million et 200.000 tests) et aux Etats-Unis, où cette semaine, record historique, 3.300.000 personnes supplémentaires se sont inscrites au chômage, et où le prochain épicentre de la maladie pourrait bien être la ville Noire de New Orleans. Pas grave, pas plus que la menace tout particulière que le virus fait peser sur les communautés autochtones de tout l’Abya Yala, des réserves des plaines du nord à la forêt amazonienne en passant par les bidonvilles de tout le continent, dont on connaît le système immunitaire moins habitué aux maladies européennes et qu’on sait plus frappées par le diabète, la malnutrition et la faim. Qu’ielles meurent. Que les vieilles femmes meurent, ces monstres désormais inutiles au lit comme à la cuisine, les vieilles femmes oui, puisque ce sont elles la majorité de cette population âgée qu’on annonce déjà comme sacrifiée sans même verser une petite larme convenue —presque avec soulagement, puisque le jeunes, les fort-e-s, n’ont pas grand chose à craindre finalement. Les darwinistes sociaux se frottent les mains (sans savon car ce sont des vrais hommes), avec les présidents états-unien, brésilien, anglais.

Business as usual, oui, disent les plus cyniques. La bourse plonge mais d’immenses profits seront au rendez-vous pour les plus habiles : les Etats-Unis se lancent dans le plus grand plan de sauvetage économique de leur histoire. L’histoire se répète, la première fois sous forme de tragédie, la deuxième comme farce… Ou était-ce le contraire ? Mes amies anciennes guérillères d’Amérique centrale et du Cône Sud qui ont survécu aux dictatures et aux guerres appuyées par les USA disent que paradoxalement, elles ont bien plus peur aujourd’hui. Elles n’auraient jamais cru vivre un nouvel état d’urgence, un nouveau couvre-feu, à nouveau les militaires dans la rue… Car n’est-ce pas un coup d’Etat, vingt ou trente coups d’Etat d’un coup, simultanés, auxquels nous assistons médusé-e-s ? Des coups d’Etat consentis, demandés même parfois par la population qui « veut » la quarantaine que des gouvernements irresponsables s’abstiennent de prononcer (Brésil, Mexique, Etats-Unis, Grande-Bretagne…) ? Enfin, essayons d’être plus précis-es sur ce qui se produit, car justement ce qui est si difficile à comprendre c’est la nouveauté de la situation en même temps que ses continuités avec l’ordinaire de la mondialisation capitaliste.

Crise attendue, crise mise à profit ?

Nous attendions, oui, hélas, nous attendions une crise, LA crise. Peut-être la crise finale du capitalisme, peut-être le jugement dernier, peut-être la secousse finale de la Nature qui se débarrasserait de nous. En termes plus rationnels, on prévoyait au moins une bonne crise économique résultant de la bulle spéculative plus enflée que jamais avec les crédits étudiant-e-s, les fonds vautours, Black Rock et les fonds de pensions en pleine croissance investis à tour de bras dans les énergies fossiles et l’armement si rentables… Ou bien une grave crise nucléaire, après Three Miles Island, Tchernobyl et Fukushima, ou alors les missiles nord-coréens et ceux que la France fabrique et vend un peu partout dans le monde (ah non ? On ne vend pas de missiles nucléaires ? Juste des centrales civiles et des sous-marins? Et on propose d’enfouir pour pas cher les déchets de tout le monde en dessous de Bure ? Pardon). Ou bien finalement, enfin, la guerre, avec tous ces nationalismes montants, ces extrémismes les plus variés, ces succursales d’Al Quaïda et de Daesh qui s’ouvrent partout dans le monde à mesure que l’occupation néocoloniale des pays pétroliers avance. Ou alors la fameuse crise environnementale à laquelle les esprits se préparent doucement depuis le trou dans la couche d’ozone, et puis les sécheresses, les extinctions de masse (ah bon ? seulement les autres animaux et pas nous ?), la fonte de la banquise, des glaciers, l’holocauste d’un petit milliard de pauvres bêtes en Australie (et pendant ce temps-là, des snipers équipés de fusils à viseur dernier cri étaient dépêchés pour tuer une dizaine de milliers de dromadaires depuis des hélicoptères car ces sales bêtes boivent la même eau que vous et moi)[7].

Eh bien non, aucune de toutes ces crises prévues, prévisibles, ou peut-être un mélange de toutes ? Puisqu’évidemment, on l’avait bien vue venir, cette crise : élevage intensif et monoculture dans des conditions déplorables, franchissement des frontières agricoles vers les réservoirs « sauvages » de virus (comme déjà pour Ebola), transports aériens en folie qui ensemencent de virus la planète entière en un clin d’œil en transportant nos yaourts et nous-mêmes dans tous les sens. On avait bien vu venir la montée des nationalismes, les frontières qui se ferment, les gated communities qui se barricadent contre les assauts des appauvri-e-s, on avait bien vu venir la reconnaissance faciale, la télésurveillance, les drones, le contrôle des mouvements suspects et la prise de température à distance. Mais c’était en Chine, et pour tout dire ça ne visait que les Ouïghour-e-s (Musulman-e-s, bien entendu) et quelques provinces aux noms imprononçables. Ou c’était à Nice et dans la vallée de La Roya (un nom pas très français d’ailleurs), comme la chasse aux migrant-e-s. Tout cela bien contenu, bien confiné dans nos esprits. Pas de quoi s’inquiéter.

Alors quoi de neuf, docteur ? « On » se laisse confiner quelques semaines (tandis que la police colle des amendes salées à toutes celles et tous ceux qui incompréhensiblement restent dans les rues et que les patron-ne-s font venir de force au turbin contagieux toutes celles et tous ceux qui font tourner les secteurs dits « essentiels » de l’économie pendant ce temps-là) et tout le monde attend gentiment que ça se passe ? Papa gouvernement et maman santé publique (au Nord, s’entend) prendront tout en charge ? Pour les étudiant-e-s pauvres en France, des bons alimentaires sont annoncés, pour les habitant-e-s des quartiers populaires en Bolivie, au Honduras, quelques distributions de nourriture par l’armée.[8] Mais si Papa gouvernement était l’agresseur, celui qui bat maman depuis toutes ces années, celui qui viole sa fille et aussi son fils à l’occasion pendant que tout le monde fait semblant de ne pas voir ? Soupçon à peine formulable : et si cet Etat qui va nationaliser les hôpitaux (ah bon) ou au moins réquisitionner les cliniques privées (ah bon ??) ou en tout cas faire intervenir l’armée et ses hôpitaux de campagne (ah d’accord) n’était pas notre brave ami social-démocrate trop tôt disparu, mais tout simplement le fondé de pouvoir de la classe bourgeoise qui fronce le sourcil à l’idée d’une baisse tendancielle du taux de profit et peut-être avant, d’un pic pétrolier ? Que penser de l’Etat chinois et de ses « solutions » ? Et des Etats des pays « anciennement » colonisés, en guerre, appauvris, décapités par diverses occupations ou guerres internes ?

Etions-nous en phase de luttes ascendantes ?

Il faut dire qu’un peu partout, ces derniers temps, face aux divers gouvernements, les manant-e-s étaient devenu-e-s un peu remuant-e-s. Printemps arabes (comme ils paraissent loin aujourd’hui). Un million de personnes chaque vendredi dans les rues algériennes. Les adolescent-e-s de Santiago qui sautent les tourniquets au Chili et mettent le feu aux poudres de la révolte générale dans le pays modèle du néolibéralisme depuis Pinochet. Les parapluies à Hong-Kong, les gilets jaunes dans l’Hexagone, la clameur continentale des femmes d’Abya Yala pour la liberté d’interrompre les grossesses non désirées et pour le droit de vivre sans être violées et assassinées par des maris, des « amoureux », des carabiniers ou de simples hommes inconnus. Presque tout le monde déteste la police et la classe politique corrompue jusqu’à la moelle, presque tout le monde aime le Code du travail, le système de retraites même très incomplet, le système de santé même très scientiste et technologisé. On sort dans la rue à des dizaines, des centaines de milliers pour le crier. On sortait, je veux dire. Jusqu’à il y a huit jours à peine (pour la France métropolitaine), un peu plus ou un peu moins pour le vaste reste du monde, on criait « Et la rue, elle est à qui ? ». On criait que la honte devait changer de camp, que la santé et l’éducation n’étaient pas des marchandises, que les violences policières et les lois migratoires étaient insupportables.

On voyait bien que ça ne servait pas à grand chose, sans relai syndical ni politique d’aucune sorte, ou plus exactement, avec tous ces fameux corps intermédiaires vendus, presque tous, à nos bourreaux. Avec un peu de chance le confinement prendra fin avant la date que les syndicats ont prévue pour la prochaine journée d’action.[9] C’est ça qui serait chouette et je me demande si notre bon Président nous accordera cette sortie récréative, cette innocente promenade de santé en famille. En tout cas, les manifs sauvages, les rassemblements, les AGs, les blocages, les cortèges de tête, les ronds-points et les places c’est fini. Mettez-vous bien ça dans la tête, enfoncez-vous bien ça dans le crâne : le confinement nous a bien coupé les ailes. On se mobilise comme on peut, avec Face BookTM, WhatsappTM, SkypeTM ou WeiboTM, et on se ravitaille en médicaments, nourriture et livres avec AmazonTM et AlibabaTM. Certain-e-s, quand-même, tentent de s’organiser pour faire leurs courses collectivement et au meilleur prix.[10]

Le credo néolibéral et l’immobilisation de la main-d’oeuvre

Alors… Quelle est la tâche révolutionnaire actuelle ? Comprendre d’abord, bien mesurer l’ampleur du problème et son type, et en même temps s’organiser, penser à plusieurs, fédérer les résistances. Nous avons peut-être déjà raté le moment de faiblesse où on pouvait dévaliser les magasins et prendre d’assaut les dépôts d’armes ou de carburant. C’était tout de suite, la première nuit, quand les gouvernements étaient encore divisés, hésitants. Ils ont déjà passé les lois, rassemblé et repositionné les forces armées, négocié autant que possible les nouvelles règles économiques.

Mais ça bouge. En ce moment même, il y a les grèves des ouvrièr-e-s qui ne veulent pas continuer à produire des turbines d’avion ou des bagnoles au péril immédiat de leur vie et de celle de leurs familles[11], les personnels de santé qui exigent des protections, des moyens et des salaires décents, les locataires qui demandent le gel des loyers et les mal logé-e-s qui exigent la réquisition des dizaines de milliers de logements vides. Celles et ceux qui veulent en profiter pour mettre un coup d’arrêt définitif à la « croissance », à la pollution, aux boulots de merde payés des clopinettes, déserter le travail même à distance —surtout à distance, sans collectif, uberisé et surveillé-e-s par des logiciels espions tapis dans leurs smartphones. Et puis toutes celles et tous ceux qui de toute façon, n’ont pas de logement ou des logements trop petits, pas de travail ou plus de travail ou un boulot qui exige d’être dehors tous les jours, les femmes et les hommes des marchés, les jeunes femmes et hommes des cités, toutes celles et tous ceux qui savent depuis le début qu’ielles s’en prendront plein la gueule et ne sont pas tellement plus effrayé-e-s qu’en temps normal.[12] Les violences policières systématiques, la prison, la mort précoce as usual

Comprendre, donc, ce qui nous arrive globalement et individuellement, parvenir à discerner ce qui est nouveau, aussi. Ce qui nous arrive : que les logiques capitalistes, au bord de la crise, ont trouvé moyen en quelques jours à peine de reprendre le dessus, l’initiative. Plus uni-e-s contre nous que nous autres entre nous, mieux équipé-e-s, mieux informé-e-s puisque plus riches bien sûr, les capitalistes ont compris comment tirer le meilleur parti de la nouvelle situation. Où en était ce système capitaliste mondialisé dit néolibéral? Je re-résume à tout hasard.

Le credo central des doctrines néolibérales était : les marchandises et les capitaux se déplacent sans entrave, le facteur travail (la main-d’œuvre, nous) est immobilisé. On sait l’importance, pour le prolétariat classique, de la mobilité —à la recherche des emplois et de meilleures conditions de travail. Mais depuis longtemps certains secteurs sont immobilisés, comme les esclaves interdit-e-s de s’éloigner sans lettre d’autorisation ou les populations serves, attachées à la terre. Les femmes dans leur majorité connaissent bien cette situation : Colette Guillaumin affirmait dès 1978 que le « confinement dans l’espace » constituait l’un des puissants moyens de l’appropriation des femmes.[13] Silvia Federici a montré plus récemment que cet enfermement dans l’espace domestique à partir de la fin du Moyen-Age en Europe, par le biais d’une extrême violence (plus d’un siècle de chasse aux sorcières), avait grandement contribué à l’accumulation primitive à partir de l’exploitation indirecte du travail des femmes dans la sphère de la reproduction sociale.[14] Bref, la main d’œuvre néolibérale est massivement immobilisée : rivée sur sa chaîne, dans son EHPAD, sa mine ou son dépôt d’ordure à recycler. Surveillé-e-s comme des terroristes en puissance : scanné-e-s des pieds à la tête, empreinte pour pointer, pour aller à la cantine, empreinte pour allumer ton téléphone, pour récupérer ton argent, smart cities et smart buildings, géolocalisation, cookies qui t’espionnent en permanence et pour ton bien (ne te suicide pas, consomme !), bracelet électronique à la moindre incartade, passeport biométrique et carnet de note « social » comme en Chine. Traçable et tracé-e, transporté-e dans le meilleur des cas comme un paquet qui met tout-e seul-e sa ceinture (de sécurité) pendant tout le vol, dans le pire des cas avec du scotch sur la bouche et des menottes aux mains et aux pieds. Certains mouvements, nécessaires, sont contrôlés savamment grâce aux papiers qu’on donne ou qu’on retire, aux barbelés qu’on déploie, aux murs qu’on dresse, aux flux qu’on organise (vous nous mettrez un peu plus de médecins cette fois-ci mais moins d’analphabètes, les récoltes sont finies, et puis plus de jeunes filles, bien sûr vous pouvez mettre des mineures, mais saines). C’était le credo : bouge pas, ferme-là, travaille, bouffe de la merde et consomme des trucs inutiles avec les micro-crédits qu’on te prête et estime-toi content-e, et puis souris quand tes dirigeant-e-s obtiennent des macro-crédits pour se payer des villas de luxe avec les rétro-commissions, souris parce que cet argent, il est un peu pour toi ou en tout cas c’est toi qui le rembourseras. Allez, fais pas la gueule, la grandeur du pays c’est un peu toi quand-même, et puis d’ailleurs ça ruissellera, promis!

Donc pour la plupart de la main-d’oeuvre : mobilité restreinte et encadrée. Pour les plus privilégié-e-s, au Nord, le collier n’est pas trop serré et laisse une impression de liberté, avec quelques congés pris en charter qui atterrissent à la porte de resorts d’occasion sans contact avec l’extérieur. Pour une frange assez importante des gens des Suds, séquestration en camps (de réfugié-e-s, de déplacé-e-s, de migrant-e-s, essentiellement des femmes et des enfants racisé-e-s), mais souvent ça n’empêche pas de travailler, au dedans ou au dehors, même si c’est bien plus difficile et peu lucratif. Une autre frange non-négligeable, qui se compte en millions de personnes, est immobilisée des Suds au Nord dans des prisons publiques et privées et des bagnes divers (essentiellement des jeunes hommes racisés, records mondiaux : Etats-Unis, Russie, Chine, Brésil). Bien souvent, avec l’obligation, en fait, de travailler. Au Pérou par exemple, dans les « prisons productives », les détenu-e-s fabriquent des tissages « ethniques » pour les touristes ou des crucifix pour la venue du Pape.[15] Ailleurs, ielles répondent prennent par téléphone des réservations de billets d’avion ou plient des cartons. Enfin, dans les territoires intermédiaires et les zones franches qui en constituent la quintessence (tout particulièrement en Chine et dans une bonne partie de l’Asie, souvent sur d’anciens camps de prisonniers de la deuxième guerre mondiale[16]), des dizaines de milliers de jeunes femmes et parfois de jeunes hommes « préparent leur mariage » en gagnant quelque argent, faisant bénéficier de leur dextérité et de leur patience les fabricants de composants électroniques, smartphones et autres ordinateurs civils et militaires dans de vastes usines dortoirs.[17] Dans plusieurs pays d’Asie du Sud Est, « protéger » les mineures et les jeunes femmes de la « traite » permet aussi de les enfermer et de les faire travailler jusqu’à leur rapatriement dans leur village d’origine (Miramond, 2020).[18]

Quatre hypothèses sur les stratégies de confinement et un horrible doute

Alors, comment analyser ces nouvelles stratégies de confinement, aujourd’hui face au virus, confinement certes différentiel et très inégal mais malgré tout appliqué massivement un peu partout dans le monde ? Bien sûr, on a compris l’argument sanitaire : éviter un certain nombre de contagions et « étaler » les autres de manière à masquer l’insuffisance des infrastructures de soin. Mais comment les lire sur les plans économiques et politiques ?

Première hypothèse : le confinement actuel est une prolongation de cette stratégie d’immobilisation de la main-d’œuvre qui permet d’en abaisser les coûts (elle n’a pas d’alternative) et de garantir sa disponibilité et sa concentration. On peut le penser, en tout cas pour certains secteurs « intensifs en main d’œuvre » et/ou qui peuvent fonctionner avec le télétravail. Le confinement donne un sérieux coup de fouet au télé-enseignement, à la télé-vente et à toutes les technologies qui vont avec. De plus, le travail à domicile permet d’externaliser une partie des coûts comme le loyer du lieu de travail, le chauffage, l’électricité.

Deuxième hypothèse : le confinement est un sacré retour à « la famille » qui permet d’externaliser plus encore les coûts de nombreuses activités de reproduction sociale : éducation, santé physique et mentale, alimentation… Car à la maison, qui doit accompagner les activités scolaires des enfants d’une main, tout en télé-travaillant de l’autre ? Qui soigne les malades forcé-e-s de rester à domicile et ramène de la nourriture aux esseulé-e-s, qui contient patiemment les humeurs des autres et leur remonte le moral ? Qui sert d’exutoire à toutes les frustrations, qui sert de défouloir à la violence ? On savait que les femmes servaient d’amortisseur aux crises, en voici une illustration de plus, qui n’a guère suscité d’émoi ou de réaction collective, hormis l’idée de suggérer aux pharmacien-ne-s de surveiller de loin les femmes qui pourraient être tabassées (bon sang, mais pourquoi n’y avait-on jamais pensé ?), et une pétition portée par quelques gynécologues pour allonger un tout petit peu les délais pour interrompre légalement les grossesses non-désirées.

Troisième hypothèse : le confinement permet de séparer, d’atomiser la main-d’œuvre et de réduire ses espaces potentiellement politiques. Bien sûr, pendant le travail : plus de grands regroupements sur les lieux de production (selon les secteurs, car beaucoup d’usines sont restées ouvertes), plus de collectifs de travail, plus de discussions possibles pendant les pauses ou dans les transports. L’action syndicale réduite à peau de chagrin. Et aussi, après le travail : plus de PMUs ni de visite chez les voisines. L’action associative, politique, liquidée —au moins dans les formes auxquelles nous étions habitué-e-s. Plus de manifestations jusqu’à l’assemblée, ni sauvages ni domestiques, plus de risque qu’on aille « les chercher chez eux, chez elles » comme l’un d’entre eux étourdi par l’arrogance nous l’avait jadis suggéré ? Cette hypothèse « mouvementiste » est certes séduisante, d’autant que comme on l’a dit, dans de nombreux pays les luttes sociales étaient en phase ascendante. Mais il est bien évident que le pangolin et la chauve-souris n’avaient pas réglé leurs montres sur l’heure des manifestations et il est difficile de croire que le saut zoonotique ait été programmé.

Quatrième hypothèse : l’opportunisme. La stupeur, la panique et le lâche soulagement de l’auto-confinement tendance cocooning pour celles et ceux qui le peuvent, ou le confinement partiel la boule au ventre pour les autres, sont habilement utilisés par les différents gouvernements. Au nom de l’urgence absolue causée par une situation de guerre sanitaire, drapés dans des discours d’unité nationale/sacrée, ils en profitent pour passer sans opposition les lois scélérates que la population combattait. De fait, le gouvernement français vient d’autoriser de travailler jusqu’à 60 heures par semaine, de faciliter les licenciements, il s’est attribué des pouvoirs spéciaux et décide seul le sauvetage économique de certains secteurs au détriment d’autres. C’est l’hypothèse de la fameuse « stratégie du choc » de Naomi Klein, l’arme létale préférée des Chicago Boys, étrennée avec le coup d’Etat de Pinochet et qui n’a jamais échoué depuis[19]. Plausibilité très haute, même si ces derniers temps les systèmes dits démocratiques semblaient déjà moribonds et les menaces conjuguées du terrorisme, de la crise financière, de « l’invasion » migratoire, du fascisme, du narcotrafic et de la délinquance généralisée, semblaient des moyens de chantage assez efficace pour faire tenir la population tranquille ou tout au moins, la conduire à « bien voter ».

Et pour finir, un horrible doute : en plus de la stratégie du choc, le traitement (volontairement ?) tardif et je m’en foutiste de la pandémie dans toute une partie du monde, au Nord comme dans les Suds, ne permet-il pas subtilement et sans y toucher de pratiquer une cure de jouvence pseudo darwinienne, une régénération de la population assortie d’une petite respiration démographique, en éliminant un maximum de vioques, d’autochtones, de Noires, d’arabes, de pauvres ? C’est moche, c’est mal de parler comme ça et même de penser des choses pareilles. Même Boris J, Jair B et Donald T ne peuvent pas l’exprimer en ces termes —mais celles et ceux qui restent vont filer doux, croyez-moi.

Alors oui, le confinement permet un peu tout cela, accentuant surtout des tendances déjà existantes. Mais n’y a-t-il pas quelque chose de plus ? Car ce risque de mener l’économie mondiale au bord du gouffre, ce pari un peu fou, disons-le, de laisser/faire mourir des dizaines, des centaines de milliers de personnes ou bien plus peut-être, cette expérimentation en grandeur réelle de nouvelles techniques nationales et transnationales de gestion de catastrophe et de revigorisation du capitalisme : tout ça pour ça, était-ce bien nécessaire ?

Le virus pris en otage

Revenons un peu en arrière sur l’origine immédiate de tout : notre petit Corona. D’abord, il importe d’innocenter une bonne fois pour toutes le virus. Beaucoup pensent confusément que « Mère Nature » se « venge ». Il n’en est rien. Tout au plus nous fait-elle le coup de l’ « action-réaction ». En d’autres termes, c’est de la coévolution des systèmes vivants qu’il s’agit. Les virus se transforment et s’adaptent à nos monocultures, à nos systèmes d’élevage, à nos incursions chaque fois plus avant vers les zones « sauvages », à nos modes de transports accélérés —quoi de plus normal ? [20] Vous vouliez de l’écologie et du darwinisme : en voilà. Et ça risque de durer, de recommencer, à moins qu’on aseptise tout, qu’on brûle les forêts d’avance comme le suggérait encore récemment un président des Etats-unis, et qu’on recouvre le globe d’une surface en inox désinfecté une bonne fois pour toutes.

Ainsi, le virus n’est rien, le système social est tout. On l’a bien dit : ce n’est pas cette maladie qui est particulièrement dangereuse. Soigner les grippes, on sait. Seule une minorité souffre de complications graves, qu’on peut souvent surmonter sans trop de casse. Dans de bonnes conditions, la létalité est faible. On peut même faire des respirateurs par imprimante 3D[21]. Malheureusement, gros sous : il y a des brevets à respecter.[22] Le problème, c’est la casse des systèmes de santé publics, la fermeture de dizaines de milliers de lits partout dans le monde pour « dépenser moins », le non-recrutement de personnel, les salaires de misère, le sous-équipement en matériel de base. Et bien évidemment, la guerre commerciale entre les géants de la chimie-pharmacie-OGM et autres pesticides qui veulent gagner de l’argent et non pas guérir les malades.[23] Le problème, c’est la transformation de la santé en marchandise, tout comme l’éducation et l’ensemble des « services », depuis la mise en place de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1995, qui consacre le dogme néolibéral en lui donnant les moyens de s’imposer légalement (remember la lutte contre les TRIPS et le brevetage du vivant)[24]. La santé de la main-d’œuvre n’est plus un droit ou même une pré-condition au bon fonctionnement du système productif (selon la théorie du capital humain), elle n’est plus encadrée dans un cadre collectif national ou international basé sur l’intérêt général. Bien au contraire, désormais, c’est la maladie qui est au centre, cette fois-ci comme un business, régi par la charité, le spectacle et l’intérêt économique.[25] Du coup, on ne nous confine pas pour nous protéger mais pour éviter d’avoir à soigner trop de monde. On nous interdit d’aller à l’hôpital. Soyez malades et mourez chez vous ou dans la rue, mais faites-le sans rien coûter ou le moins possible, ou mieux encore, mourez en continuant à rapporter.

Alors si le virus n’est rien et si « le coup du virus » n’est qu’un prétexte à une sorte de « coup d’état sanitaire », notons que l’utilisation habile du Corona est quand-même un sacré coup de génie qui permet de mettre en place des stratégies de sécurité intérieure, de gouvernement des populations, particulièrement perverses. Et plutôt nouvelles. En effet, c’est le virus qui nous est présenté, officiellement, comme notre ennemi, un ennemi qui s’avère particulièrement vicieux pour un ensemble de raisons enchevêtrées.

D’abord, parce qu’étant invisible, il se prête à tous les fantasmes. Cette invisibilité le rend également difficile à combattre. De plus, son étiologie est cruelle puisqu’il vient se nicher à l’intérieur de notre souffle même. Enfin, son mode de transmission est doublement problématique. D’une part, mêmes les êtres qui nous sont les plus cher-e-s (les enfants, les parents, les compagnes-compagnons) deviennent des menaces constantes jusqu’à preuve du contraire (mais pas assez de tests en France). Sans parler des quidams, qui deviennent des menaces potentielles, ni évoquer à plus forte raison les étrangèr-e-s, dont on se méfiait déjà. Le VIH se transmettait notamment dans les geste de « l’amour » sexuel. Mais maintenant même la simple embrassade, la poigné de main, la proximité dans un rayon d’un mètre (huit mètres selon certain-e-s car il y en a qui respirent un peu fort) sont suspectes, à bannir. Mince ! Les autres, tou-te-s, les autres, dès lors qu’ielles s’approchent à portée de souffle, sont devenu-e-s une menace. Mais il y a pire, car d’autre part, la menace est en nous-mêmes. Puisque la transmission peut aussi se faire de nous-mêmes vers les autres : chacun-e d’entre nous peut être un-e porteur-e sain-e et contaminer les êtres chèr-e-s sans même le savoir. Un éternuement malheureux, une caresse sur le visage, le masque mal désinfecté que je t’ai tendu… Ou même sans rien faire, juste en étant là, proche, en respirant. Peut-on imaginer un pire supplice ? Les spécialistes états-unien-nes, français-es, israélien-ne-s et autres de la torture avaient déjà imaginé des techniques de torture où la personne, suspendue par les bras ou pliée en deux sur une chaise, se fait mal toute seule. Pas de bourreau-fonctionnaire à former, à rémunérer et à prendre en charge dans ses vieux jours quand la culpabilité ou la vieillesse l’assailleront. La responsabilité, la culpabilité transférées toutes entières sur la victime (et c’est nouveau, ça, coco ?).

Du coup, le virus porte un coup fatal aux rapports humains (et au travail, et aux loisirs) comme nous l’entendions le plus souvent, faits de proximité, de rencontres in real life et de contacts avec les autres… Finie l’innocence des marchés animés, des réunions amicales ou familiales, des flâneries dominicales dans les parcs —pour des semaines, des mois au moins, jusqu’au vaccin. Ou plus. Car il y a fort à parier que certaines habitudes vont perdurer, d’autant que les virus, comme on l’a dit, co-évoluent avec « nous » et qu’à chaque instant, peuvent en apparaître d’autres. Sans compter qu’il risque d’être difficile de modifier la nouvelle organisation du travail que les gouvernements déploient un peu partout, sur le plan matériel comme sur le plan légal (développement du télétravail, travail forcé sur réquisition, mise à mal des limitations horaires, hebdomadaires et annuelles).

Un nouveau mode de gouvernance globale ?

La nouveauté, alors, où est-elle ? Dans le nouveau mode de gouvernance globale qui se met en place sous nos yeux, avec l’assentiment d’une bonne partie de l’opinion qui rêve d’être protégée des autres, et même d’elle-même. Un nouveau mode de gouvernance qui consacre le rôle central d’un nouvel-ancien acteur : le complexe militaro-industriel. [26] En effet, ce que beaucoup considèrent comme une sorte de « coup d’état sanitaire » à la faveur de ce brave Corona, je propose de le penser plus précisément comme un coup d’état militaro-industriel global [27].

Le coup d’état militaro-industriel global possède au moins quatre dimensions importantes. Premier point et fait très curieux : les militaires ne prennent pas directement le pouvoir. On avait déjà vu cela avec l’actuel président du Brésil par exemple (c’est un ancien militaire, élu après un impeachment qui frisait le putsch). Au contraire, deuxième point, les militaires apparaissent pour l’instant encore comme protecteurs et sauveurs, dispensateurs de nourriture, d’hôpitaux de campagne[28], garants du respect du confinement et peut-être à moyen terme, de la continuité de la production —quand les caissières et les infirmières auront toute rendu leur tablier ou se seront « levées et cassées ». Mais où peut-on partir maintenant, si ce n’est ad matrem ? Troisième point : de qui donc nous protège l’armée ? Car une guerre (version gouvernementale) ou un coup d’Etat (version « mauvais esprit ») se font contre des ennemis. Eh bien, les ennemis, comme vu ci-dessus, ce sont les personnes inconscientes qui bravent l’interdiction de sortir et prétendent se balader sans Ausweis, sans carta de alforria, sans dire vers où, à quelle heure exactement et pourquoi. Les personnes qui font autre chose que (1) consommer de la nourriture (2) consommer des produits de l’industrie pharmaceutique (3) entretenir la force de travail physique et mentale par un petit jogging en solitaire ou en faisant pisser le chien (la promenade du chien c’est un peu la bière des ouvriers de Marx) ou bien sûr (4) aller bosser gratuitement pour soutenir des proches malades, livrer des pizzas ou pour faire tourner les secteurs de l’économie jugés indispensables en haut lieu. Pour être plus précise encore, l’ennemi, c’est n’importe quelle personne « récalcitrante » qui propagerait le virus, même involontairement et sans le savoir (version gouvernementale) et/ou qui désobéirait aux restrictions et obligations édictées par le gouvernement, qui a pris les pleins pouvoirs (version « mauvais esprit »). Or les récalcitrant-e-s potentiel-le-s, bien sûr ce sont les prolétaires qui pourraient refuser d’aller se faire contaminer pour des paies misérables, les rebelles dans l’âme et celles et ceux qui sont « toujours-déjà mort-e-s ».

Mais en fait, et surtout, l’ennemi c’est aussi absolument tout le monde. Puisque le virus peut être en chacun-e d’entre nous. Sans qu’il se voie, sans même que nous en ayons conscience. Plus besoin d’être politisé-e pour être l’adversaire, plus besoin même de croire dans une religion minorisée, d’avoir une couleur de peau, un nom à consonance, un sexe suspect ou d’appartenir à une classe dangereuse. De la présidence jusqu’à la femme de ménage, l’ensemble de la population est suspecte. Alors oui, une nouvelle doctrine de sécurité est née, nationale et transnationale : celle d’une guerre d’un nouveau type qui vise virtuellement l’ensemble de la population. L’ « ennemi intérieur » est toujours-peut-être-déjà en nous… Et la guerre lancée par le complexe militaro-industriel, à la différence des guerres classiques, n’obéit pas à la moindre convention.[29] Quant à signer la paix avec un virus… La fin de la guerre risque de tarder.

J’avais déjà proposé de penser le néolibéralisme comme le développement (hors classe-race privilégiée) d’une « paire-fatale » composée d’hommes en armes et de femmes de ‘services’.[30] J’avais ensuite précisé quelque peu l’analyse pour réintégrer les puissant-e-s, en pensant cette fois-ci le devenir des « femmes globales » du néolibéralisme, ses travailleuses de pointe (les nounous, les bonnes et les travailleuses du sexe[31]), à l’ombre du complexe militaro-industriel.[32] Le Corona, aujourd’hui, nous amène un pas plus loin. Pour le groupe Pièces et main-d’œuvre, nous sommes passé-e-s dans les dernières décennies, d’une société de contrôle à une société de surveillance, et nous venons de passer sans équivoque à une société de contrainte.[33] On dirait bien, oui. Ce qui est certain en tout cas, c’est que les grands gagnants sont tous les acteurs du complexe militaro-industriel. Les transnationales pharmaceutiques (les mêmes qui fournissent les gaz de combat et les gaz lacrymogènes), les fabricants de drones, de caméras thermiques et autres instruments de contrôle, les concepteurs d’ordinateurs, radars, systèmes de communication, les entreprises de l’intelligence artificielle qui exploitent toutes ces données et métadonnées, les GAFAM. Puisque pour éviter, justement, ce fameux confinement, ou bien pour le perfectionner, pour « tracer » nos déplacements qui sont potentiellement ceux du virus (appréciez la nuance), la solution ce sont comme à Nice, les drones qui bourdonnent au-dessus de nos têtes en nous intimant l’ordre de rentrer chez nous, la géolocalisation de nos téléphones comme en Italie[34], et l’ensemble des données de contrôle biométrique qui en Corée, disent où nous sommes allé-e-s heure par heure et jusqu’au numéro de siège que nous avons occupé au cinéma.[35] Incidemment, on apprend que notre ami Twitter exclut déjà les publications qui vont à l’encontre des recommandations de l’OMS, n’hésitant pas à supprimer deux vidéos d’un bain de foule du président brésilien postées sur le réseau…[36]

Ces évolutions, que l’on espérait encore lointaines dans le temps et dans l’espace, sont en train d’advenir depuis quelques semaines à peine, dans ces rues qui « étaient à nous ».[37] Et le pire c’est que presque personne n’a le temps ni l’énergie de s’y opposer. Puisque c’est « pour ne pas mourir », « pour ne pas mettre les autres en danger », « pour sauver l’économie » en évitant le confinent. L’opposition est d’autant plus faible qu’au consentement paniqué ou raisonnable, s’ajoute la coercition : ces mesures nous sont imposées dans le cadre d’état d’urgence dont tout le monde sait qu’ils seront prolongés d’abord, institutionnalisés ensuite. La meilleure preuve, c’est que le grand succès chinois, la « libération » de Wuhan et du pays, le retour à la « normale » se fait dans un cadre bien précis. Pour sortir désormais, il faut avoir son téléphone, nanti d’une nouvelle application qui s’affiche automatiquement (indépendamment de la volonté de la personne) et indique votre statut viral. L’application, dont l’histoire ne dit pas encore combien elle coûte, combien elle rapporte et si elle est, ou non, « truandable », a été développée par… Alibaba, le géant chinois du commerce en ligne déjà évoqué. Et les vaccins comme les médicaments « légaux » seront développés grâce à Bill et Melinda Gates via l’OMC, ou l’un de ces laboratoires transnationaux dont l’opacité n’a d’égale que la complexité tentaculaire et l’intromission dans la recherche publique.

Résumons l’hypothèse : le Corona qui nous a tou-te-s surpris-es au tournant de cette année de grâce 2020, d’où qu’il vienne et où qu’il aille, est en train de servir à une sorte de coup d’Etat global « parfait » du complexe militaro-industriel remanié, aux mains d’un Big brother technologico-médical. Il permettra d’ouvrir de nouveaux marchés pour les nouveaux produits de surveillance, de contrôle et de coercition qui viennent fort à propos « tirer » la croissance d’un PIB qui semblait avoir atteint sa limite —qu’il s’agisse des ressources ou de la baisse tendancielle du taux de profit. Ce faisant, il assied un ensemble de systèmes politiques et sociaux qui fleurent bon l’hygiénisme, le darwinisme et l’amour de l’ordre, de la discipline et du travail.

Que faire, alors ?

Revenons, enfin, à la question initiale : y a-t-il une tâche révolutionnaire en ce moment et laquelle ? J’avoue que je ne sais pas. Tout ce qui peut nous amener à révertir ce coup d’état global. C’est localement qu’il faudra nous y prendre. Virer nos dirigeant-e-s politiques et économiques, au Sud et au Nord, nationaux, supranationaux et régionaux. [38] Repenser le travail, sa division, sa rémunération, son sens. A résoudre ce fichu problème de l’argent (il n’y en aura jamais assez pour tout le monde). Mettre à plat des frontières et des relations internationales issues de la colonisation. Abattre le capitalisme. Qui est bien sûr raciste-colonial et hétéro-patriarcal. Et surtout, trouver les moyens de refaire du lien, de démythifier les récits grandiloquents, alarmistes, trompeurs, culpabilisants et infantilisants des gouvernements.

Et pour le moment, parmi toutes les luttes presque invisibles et pourtant capitales que les un-e-s et les autres mènent, dans les Suds comme dans le Nord : libération des migrant-e-s, des réfugié-e-s et des personnes emprisonnées en général, hébergement et appui aux personnes sans logis et sans rémunération.[39] Fin des violences policières et de la discrimination systématique des quartiers populaires.[40] Augmentation de X mille euros pour toutes les femmes, en commençant par les femmes de ménage, les caissières, les infirmières, les aides-soignantes, les aides-maternelles, les ouvrières, les paysannes et les enseignantes (non, ça je rigole, personne n’a pensé à le demander). Dès que possible : collectivisation à échelle locale de l’outil productif, en commençant par ce qui touche la santé[41], l’alimentation, le logement et le transport. Défense, récupération et gestion partagée de la terre, de l’eau, de l’air, des forêts et de diversité du vivant. Restriction absolue du domaine de la finance, restriction drastique des logiques de marché capitalistes (en vue de leur extinction rapide), extension du domaine des communs et de la délibération populaire. Et puis surtout, surtout : rire, aimer, chanter, partager. Et pourquoi pas, revendiquer avec María Galindo et les pauvres de la terre, les toujours déjà mort-e-s et autres incurables rebelles, une désobéissance virale.

 

Jules Falquet, 26-30 mars 2020

 

[1] https://www.desdeabajo.info/sociedad/item/39122-desobediencia-por-tu-culpa-voy-a-sobrevivir.html

[2] https://www.revolutionpermanente.fr/Coronavirus-Mort-d-Aicha-caissiere-au-Carrefour-de-Saint-Denis-en-premiere-ligne-19927 ; https://www.mediapart.fr/journal/france/210320/face-au-coronavirus-qui-nous-protege-nous-les-assistantes-maternelles

[3] Une étudiante en 2ème année est réquisitionnée en tant qu’AS dans un EHPAD avec plus de 30 patients en suspiscion de covid. Elle est payée 1.08 euro de l’heure : https://www.revolutionpermanente.fr/Augmentation-de-salaire-pour-les-etudiants-infirmiers-mobilises-dans-les-hopitaux-une-premiere

[4] https://www.jornada.com.mx/ultimas/mundo/2020/03/25/alemania-echa-mano-de-migrantes-para-enfrentar-covid-19-9708.html

[5] https://www.startpage.com/do/dsearch?query=%C2%BFJinetes+del+Apocalipsis%3F+No…+Migrantes+al+rescate+de+ciudades+en+cuarentena&cat=web&pl=opensearch&language=francais

[6] https://www.lefigaro.fr/iles-desertes-bunkers-jets-prives-comment-les-super-riches-reagissent-face-au-coronavirus-nbsp-20200325

[7] https://www.lexpress.fr/actualite/monde/oceanie/australie-10-000-dromadaires-vont-etre-abattus-par-des-snipers-a-cause-de-la-secheresse_2113739.html

[8] Pour la France : https://www.marianne.net/societe/c-est-confirme-la-loi-urgence-coronavirus-va-revenir-sur-les-droits-aux-conges-les-35-heures

[9] https://paris-luttes.info/31-mars-manifestation-de-13697

[10] https://dndf.org/?p=18400#more-18400

[11] https://solidaires.org/Reseau-syndical-international-de-solidarite-et-de-luttes-Italie-Amazon-et-Liban

[12] https://paris-luttes.info/en-periode-de-confinement-les-13698 ; https://www.mediapart.fr/journal/france/280320/confinement-dans-les-quartiers-populaires-attention-aux-controles-sous-tension

[13] Guillaumin, Colette. 1992 [1978]. “Pratique du pouvoir et idée de nature” (pp 13-48). In Guillaumin, Colette. Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de Nature. Paris : Côté-femmes.

[14] Federici, Silvia, 2014 [2004]. Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive. Marseille, Senonevero ; Genève & Paris, Entremonde.

[15] Neira, Sharie, “EmPresas : femmes incarcérées et mise au travai au Pérou”, Mémoire de Master, juin 2108.

[16][16] Enloe, Cynthia. 1989. Bananas, Beaches and Bases: Making Feminist Sense of International Politics. Berkeley. University of California Press.

[17] Par exemple : Yang ; Chan, Jenny ; Lizhi, Xu, 2015, La machine est ton seigneur et maître. Marseille : Agone.

[18] Miramond, Estelle, 2020, « Le confinement des femmes dans l’espace. Les apports de Colette Guillaumin à l’étude des politiques de lutte contre la traite », Cahiers du Genre, n°69 2/2020.

[19] Klein, Naomi. 2008. La Stratégie du choc : La montée d’un capitalisme du désastre. Paris. Actes Sud. 672 p.

[20] On verra le passionnant texte traduit de l’anglais (et du chinois ?!) : « Contagion sociale. Guerre de classe microbiologique en Chine », 1er mars 2020 : https://dndf.org/?p=18327#more-18327

Ainsi que Wallace, Robert, 2016, Big Farms Make Big Flu. Dispatches on Influenza, Agribusiness, and the Nature of Science, New York : Monthly Review Press.

[21] Comme en Italie. https://www.3dnatives.com/impression-3d-covid-19-16032020/

[22] Mais certaines entreprises craignent de rater des ventes :

https://www.revolutionpermanente.fr/Une-compagnie-medicale-refuse-de-partager-son-savoir-medical-pour-preserver-ses-profits

[23] https://www.liberation.fr/planete/2020/03/14/covid-19-etats-unis-et-allemagne-se-battent-pour-le-futur-vaccin_1781709

[24] On relira avec un très grand intérêt : Shiva, Vandana. 1996. Ethique et agroindustrie, Main basse sur la vie. Paris. L’Harmattan, Femmes et Changements. 127 p.

[25] Rappelons aussi qu’aujourd’hui, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) est financée à 80% par des dons, dont 16% proviennent de la fondation Bill et Melinda Gates, soit la même quantité que les dons de la Grande Bretagne et à peine moins que ceux des Etats-Unis https://www.rts.ch/info/economie/8660012-les-genereux-donateurs-de-l-oms-orientent-ils-sa-politique-.html

[26] Pour une analyse brillante de ce que l’on peut appeler plus précisément complexe politico-militaro-financiero-industriel et définir comme la coalition d’intérêt d’industriels et de militaires autours de l’accroissement de la production et de la vente d’armes et de matériels militaires et de contrôle de tous ordres : Andrée Michel, 2012, Féminisme et antimilitarisme, Paris, iXe.

[27] Pour une analyse brillante du « complexe-militaro-industriel » : Andrée Michel, 2012, Féminisme et antimilitarisme, Paris, iXe.

[28] Pour soulager les hôpitaux publics, les cliniques privées ont demandé en France à être réquisitionnée, en pure perte. https://www.huffingtonpost.fr/entry/coronavirus-les-hopitaux-prives-veulent-etre-requisitionnes_fr_5e777307c5b6f5b7c5461687. Parallèlement, l’armée française apparaît en flux tendu et s’adressait jusqu’à récemment en cas de problème…aux pompiers : https://www.mediapart.fr/journal/france/200320/coronavirus-appeles-en-renfort-les-soignants-du-service-de-sante-des-armees-sont-deja-epuises

[29] Sur les nouvelles formes de « guerres » néolibérales : Falquet, Jules, 2016, Pax Neoliberalia. Perspectives féministes sur (la réorganisation de) la violence. Paris : Editions iXe. 192 p.

[30] Falquet, Jules, 2006, “Hommes en armes et femmes “de service” : tendances néolibérales dans l’évolution de la division sexuelle et internationale du travail”. Cahiers du Genre, Travail et mondialisation. Confrontations Nord/Sud, n° 40, pp 15-38.

[31] Il manque bien sûr les caissières, les infirmières et les ouvrières, mais la formule est frappante : Ehrenreich, Barbara ; Russel Hochschild, Arlie. 2003. Global Woman : Nannies, Maids and Sex Workers in the New Economy. New York. Metropolitan Books.

[32] Falquet, Jules, 2014, «  Ce que le genre fait à l’analyse de la mondialisation néolibérale : L’ombre portée des systèmes militaro-industriels sur les « femmes globales »”, Regards croisés sur l’économie, “Peut-on faire l’économie du genre?”, n°15, pp 341-355.

[33] http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=1261

[34] https://lexpansion.lexpress.fr/high-tech/en-lombardie-les-deplacements-des-italiens-controles-via-leur-smartphone_2121245.html

[35] https://francais.rt.com/france/73169-vers-application-geolocalisation-masse-pour-faire-face-au-coronavirus

[36] https://www.mediapart.fr/journal/international/300320/bolsonaro-rejette-le-confinement-et-s-isole-politiquement?onglet=full

[37] https://bouamamas.wordpress.com/2020/03/23/le-corona-virus-comme-analyseur-autopsie-de-la-vulnerabilite-systemique-de-la-mondialisation-capitaliste/

[38] https://www.mediapart.fr/journal/france/260320/coronavirus-le-pouvoir-est-vise-par-plusieurs-plaintes-en-justice

[39] https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/300320/pour-combattre-le-covid-19-il-faut-des-mesures-radicales-et-un-choc-de-solidarite ; https://www.droitaulogement.org/2020/03/covid-19-sos-sans-logis-mal-loges-et-locataires-la-petition/

[40] https://www.facebook.com/notes/fuiqp-paris-banlieue/d%C3%A9claration-nationale-quartiers-populaires-et-corona-virus-les-tirailleurs-du-co/3628832487190416/

[41] https://etaturgencesanitaireexigeons.wesign.it/fr

https://blogs.mediapart.fr/jules-falquet/blog/300320/le-coup-du-virus-et-le-coup-d-etat-militaro-industriel-global

Posted in Analyse | Comments Off on Le «coup du virus» et le coup d’état militaro-industriel global

Dénégation et radicalité

Dénégations. Dénégation et radicalité : une hypothèse ou quand le Chat Botté réduit l’ogre en souris…

Chaque événement démesuré voit naître ses détracteurs et ses réducteurs. Ils considèrent (comme le Chat Botté de la fable qui mange l’ogre après l’avoir réduit en souris) que réduire la représentation de ce qu’il se passe pour le mettre à sa portée serait en mesure de donner les moyens de triompher sur ce qui terrifierait, si toutefois on le regardait dans toutes ses dimensions. Ce triomphe obtenu au nom de la peur condamne à l’impuissance et la pandémie de Covid-19 qui est en train de se répandre sur la planète ne fait pas exception à la règle. Elle aussi a ses réducteurs et ses détracteurs. Pourtant il y a bien des choses à redire, à contester, à attaquer face à ce qui se passe, ne serait-ce que l’État et le capitalisme. Mais l’Histoire pousse parfois les adeptes de la perplexité dans le grand bain, et les salariés contraints de continuer à travailler avec le virus comme les émeutiers de la faim ou les révoltés de l’enfermement n’ont pas besoin de dénier la réalité du virus ou de réduire la pandémie à une taille moins effrayante pour se révolter et lutter à la fois contre le virus et contre les modalités de sa gestion par le pouvoir.

Face à une réalité effrayante, la fuite est parfois possible, mais quand c’est l’Histoire et l’humanité qui se font ogres, quand ce qui se passe dépasse notre capacité de compréhension et d’acceptation, la tentation semble exister de transformer l’ogre en souris, et ainsi de sortir triomphant d’une confrontation dont on pense avoir pu choisir les termes, à l’intérieur des limites contraintes de notre, parfois susceptible, entendement. Et chaque événement démesuré voit naître, très tôt car il ne faudrait pas laisser s’installer une représentation de ce qui se passe dans sa taille originelle, ses détracteurs, ou ses réducteurs, comme si réduire la représentation de ce qui se passe pour le mettre à sa portée donnait le moyen de triompher de ce qui terrifierait, si toutefois on le regardait dans ses dimensions propres. Comme si se battre contre les faits était une manière de se battre contre le monde qui les produit.

Ces «  réducteurs d’Histoire  » trouvent enfin ainsi un adversaire à leur petite taille, et il peuvent alors, littéralement, le réduire à leur merci, le tenir en respect sur la table de leur cuisine et rêvasser enfin, eux aussi, à la dévoration. Mais se rêve-t-on dévoreur de planète comme ça, un matin, en se réveillant ? Aussi petit et insignifiant qu’on soit face à un fait objectivement écrasant, comme le chat du conte face à l’ogre, on peut donc le rapetisser à une taille accommodable, le tenir captif et apprivoisé dans sa main en le regardant dans les yeux, et même l’écraser, et passer sans trop de peine à autre chose.

Ainsi, il y a ceux qui aiment à dire que le séisme du 26 décembre 2004 dans l’océan Indien et son tsunami géant qui a ravagé l’Asie du Sud-Est et au-delà, n’a après tout été qu’une grosse vague à propos de laquelle on a fait beaucoup d’histoires, ceux qui ont toujours en réserve une catastrophe plus grave à comparer avec ce qui est en cours, ceux qui vont jusqu’à se fantasmer gestionnaires de la vie des autres en rangeant les nombres de morts sur un tableau comparatif impitoyablement rationalisé qui finit toujours par aboutir à la conclusion que d’autres cases sont supérieures à celle qu’il s’agit de mesurer ici et maintenant (quoi de plus meurtrier que la première glaciation terrestre, finalement ?), ceux qui choisissent le moment où un cyclone ravage la maison de leur voisin pour philosopher sur la mort qui fait partie de la vie (des voisins), et bien d’autres encore, qui pullulent dès que la tempête fait rage pour dire qu’ils n’ont pas pris une seule goutte d’eau sous leur petit parapluie. Certains gardent la vérité qu’ils croient bon de construire par la relativisation de l’événement pour leur réassurance personnelle. Mais la plupart portent la bonne parole par tous les moyens possibles, la brandissent en étendard, même, en cherchant à en faire le signe de ralliement d’un traitement radical de l’Histoire, qui l’avait sans doute bien mérité.

Or leurs dénégations ne sont finalement que le signe que, pour sûr, il se passe bien quelque chose, car, sinon pourquoi se démener avec autant d’énergie pour démontrer qu’il ne se passe rien ? Et c’est sans doute à cette bizarrerie qu’on reconnaît le mieux ce mauvais traitement de l’Histoire  : il développe une argumentation, ajoute des incises ou adjectifs finement choisis, parfois même exemples historiques, rapports d’ingénieurs et cartes légendées à l’appui, dans la perspective exclusive d’empêcher de prendre en compte un événement. Il ne s’agit pas alors d’étudier ce dont on parle, mais de le discréditer, parfois même d’en nier tout ou partie, et de décourager ceux qui s’y intéresseraient de le faire. Qu’elle prenne place dans une démonstration d’historien, au café du commerce ou sur un blog radical, la démarche est curieuse, si on la comprend pour ce qu’elle est. L’enjeu doit être bien important alors, pour qu’autant de mots se déploient pour broder autour de ce dont on ne veut pas qu’il soit question… Le chat botté n’est-il pas finalement rien d’autre qu’un pingouin apeuré qui refuse de regarder fondre sa banquise-habitat ?

La pandémie de Covid-19 qui est en train de se répandre sur la planète ne fait pas exception  : elle a aussi ses réducteurs. Pourtant il y a bien des choses à redire, à contester, à attaquer face à ce qui se passe, ne serait-ce que l’État et le capitalisme qui gèrent la situation au mieux, c’est-à-dire contre nous – c’est-à-dire pour notre exploitation et contre notre liberté. Mais, immanquablement, se fait entendre la petite chanson du scepticisme qui se trompe de doute  : ce virus est une «  grippette  », et quiconque le craint m’obligerait à regarder en face que ce n’est pas le cas et fait donc le jeu de l’ennemi. On voudrait ici réfléchir aux tenants et aboutissants de cette tentation autocentrée de la dénégation qui est en train encore une fois de se construire sous nos yeux, en même temps que défilent les communiqués sordides égrenant le décompte des morts, au moment où on est stupéfait par les images cataclysmiques de rues où s’amoncellent les cadavres, au moment où des patinoires, des parcs et des îles deviennent des fosses communes, au moment où la majorité de la population mondiale subit à la fois le virus et la gestion terrible de la pandémie et où partout des révoltes se manifestent. Est-ce bien le moment de penser qu’un taux de mortalité qui va jusqu’à plus de 7% selon les tranches d’âge est un taux de mortalité faible (il faudra un monte charge vraiment gigantesque pour faire tenir tous les morts que ça représente sur cette échelle là…) lorsqu’un virus particulièrement infectieux menace la population humaine toute entière ? Ce serait une autre manière de perpétuer le «  culte de la charogne  » décrit par Albert Libertad [1], de «  vénérer la mort  », sous la forme mêlant irrationnel et rationalisation d’une religion de la statistique. «  Vénérer  » ainsi la mort, c’est ne rien chercher à y comprendre  : au lieu de prendre en compte la vie et ce qu’il advient d’elle, on se met à s’obséder fantasmatiquement sur des tas de cadavres qu’on soupèse et qu’on compare.

Il n’est certainement pas imaginable de produire au jour d’aujourd’hui une analyse finale de ce qui est en train de se passer, mais il est certain qu’il se passe quelque chose. On peut en mettre sa main au feu, même les deux. Alors pourquoi ce réflexe de self-défense contre l’Histoire – et non contre ses «  vainqueurs  » -, qui consiste à travailler immédiatement ses positions de parade contre la réalité  ? On fera d’abord quelques hypothèses tirées de l’observation de plusieurs de ces katas de la dénégation historique, puis on essaiera de mesurer leurs conséquences et de les déconstruire en tant que perspectives subversives, attribut dont ils se parent souvent.

La relativisation tous azimuts est le moyen principal au service de la dénégation. Elle s’énonce avec l’autorité de celui qui en a vu d’autres, de celui que plus rien n’étonne, qui sait faire des additions et des pourcentages, qui connaît sa règle de trois et n’est pas né de la dernière pluie. Il s’agit toujours d’une variante de raisonnement comparatif focalisé de manière finalement très malsaine sur des additions et soustractions de nombres qui prétendent parler de ce qu’il advient à des gens. Comparaison n’est pas raison, comme souvent, et mille pré-requis absurdes ou illogiques sont validés l’air de rien une fois qu’on a posé le calcul pourtant apparemment simple et sans appel. Effectivement, si l’on prend comme point de repère le total des morts depuis les débuts de l’humanité, tout événement meurtrier est très vite dérisoire. Raser une ville par exemple, et même une métropole, ferait beaucoup moins de morts que la grippe saisonnière au niveau mondial sur 10 ans. Un immeuble qui brûle plein de ses habitants fait un nombre complètement dérisoire de morts par rapport aux accidents de la route… Pour autant peut-on vraiment en déduire que ces deux événements seraient dérisoires, et aux yeux de quel satané Dieu indifférent le deviendraient-ils ?

Le plus terrible dans ce type de raisonnement, c’est qu’au fond, l’horizon de comparaison, c’est donc la pandémie totale, le pourcentage majoritaire, ou écrasant, la fantasme d’une destruction de l’humanité par rapport auquel les aléas de centaines de milliers de morts sont dérisoires. C’est un fantasme morbidement nihiliste, quasi exterminophile. Si l’on raisonne perpétuellement en terme de pourcentages, comme si ça avait du sens à l’échelle de chacune des vies dont il est question, alors les attentats du 13 novembre 2015 en France, par exemple, ne sont vraiment même pas à garder en mémoire tellement le pourcentage de morts qu’ils ont fait par rapport à la population française, ou mondiale, est «  microscopique  ». Et pourtant, c’était un carnage insoutenable. À ces relativisateurs-là, calculatrice en main, nous vient l’envie de répondre  : tu les imagines là, les 200 000 morts actuels de l’épidémie du coronavirus, ou les 130 morts et 413 blessés du Bataclan, en tas, devant toi ? Ou les quelques centaines de morts quotidiennes du Covid-19 en France ? Tant que l’humanité n’est pas détruite, tu ne bougeras pas de ton fauteuil et tu continueras à faire tes comptes en rangeant bien le chiffrage des massacres dans l’ordre croissant ? Car la question, c’est bien que ce qui est en train de se passer, c’est que beaucoup de gens meurent dans des conditions particulières. Il ne s’agit pas de s’étonner que la mort et la tragédie existe, mais bien de prendre acte qu’il se passe, dans et autour de ces morts-là quelque chose qui n’est pas banal, et qui dépasse les capacités de compréhension et de gestion habituelles, partout dans le monde. Alors on peut se demander pourquoi 450 morts du Covid-19 en une journée en France, c’est pas juste deux fois plus que la mortalité routière mensuelle – comme on peut se demander, dans un laboratoire, pourquoi ces maudits humains se refusent à n’être réduits qu’à de simples courbes d’ajustement pour théories diverses -, et s’il ne serait pas injuste (drôle de raisonnement de justicier historique…) finalement de faire deux poids et deux mesures.

D’abord, il s’agit peut-être de savoir comment on meurt, comme dirait Zola, et dans le sens le plus concret  : si tous ceux qui doivent normalement mourir un jour sont égorgés dans la même seconde, c’est toujours la mort qui advient, mais pas tout à fait pareil que si chacun avait vécu sa vie… Comment, pourquoi, sous les mains de qui, tué par qui ou par quoi ? Ces questions n’ont rien de superflu. Ses circonstances et la manière dont la mort est vécue sont même ce qui donne un sens à ce qui s’est passé, sans compter que bien d’autres dégâts sur d’autres vies sont toujours à déplorer que la mort elle-même – parce que sinon, effectivement, nous sommes tous mortels… C’est aussi la raison pour laquelle le fait de soustraire du nombre de morts causées par tel ou tel événement le nombre de gens qui «  auraient dû mourir  » en temps normal, ne se justifie que dans une sorte de logique comptable qui est en fin de compte aberrante. Si l’on prend le cas des quelques 76 000 personnes qui sont mortes de faim, de froid et d’abandon dans les hôpitaux psychiatriques sous le régime de l’État français installé à Vichy (40-44), des historiens en soustraient le nombre présumé de ceux qui «  auraient dû mourir d’autre chose  » durant cette période [2]. Peut-on vraiment considérer que mourir de faim et «  de vieillesse  », c’est pareil, et même si on meurt de faim alors qu’on est vieux ? Du point de vue de celui qui meurt, il est indéniable que ça n’a rien à voir. Mais qu’en est-il de notre point de vue, extérieur ? Peut-on vraiment ne pas chercher à ce point à comprendre l’épaisseur et la matérialité de ce qui s’est passé, pour en venir à considérer qu’il n’y a pas à comprendre quelque chose au fait qu’un vieillard soit mort de faim parce qu’il était enfermé comme fou ? Si un vieillard en âge statistique de mourir se fait égorger, va-t-on considérer qu’il est mort «  de mort naturelle  » ? Et toutes ces «  morts naturelles  » et ces suicides de prisonniers opportunément qualifiés par les professionnels de la dénégation de l’Administration Pénitentiaire de «  morts suspectes  », comment peut-on décemment considérer que la prison et l’enfermement physique et psychique des individus n’a rien à voir là-dedans ? Sommes nous donc le Docteur Manhattan exilé sur la planète Mars pour affecter cette indifférence à la réalité de ce que c’est que de mourir ? La mort n’est pas plus une donnée objective et séparable de tout contexte que la naissance ou n’importe quel autre moment de la vie, et mourir pour un communard par exemple, c’est inséparable de s’être battu sur les barricades mais aussi d’avoir été exposé comme cadavre à conspuer après l’écrasement du moment révolutionnaire. La mort nue n’a pas de sens et rabattre sur la mort nue les événements meurtriers empêche de comprendre quel sens ils peuvent avoir.

Cette manie relativiste de la comparaison peut aussi prendre la forme d’une mise en concurrence. Toujours dans cette même illusion qu’un point de vue pourrait avoir raison d’un fait, il est courant de voir ainsi ériger de grandes balances où on se met à peser comparativement des événements historiques, et faire comme si c’était une manière de réévaluer l’histoire et d’enfin peser du bon côté pour faire prendre à certains faits on ne sait quelle revanche contre d’autres. On remarquera qu’il s’agit toujours de dénier toute spécificité à chacun des événements considérés, et de les hiérarchiser, comme s’il y avait un prix à délivrer à la fin, ou une mention d’honneur, comme s’il n’y avait pas de la place pour tout le monde, sur le sinistre tableau des massacres. Cette mise en rivalité des catastrophes est encore une manière de réduire l’Histoire à sa portée, de la faire tenir dans un mouchoir de poche dont on peut ensuite se couvrir les yeux quand on ne veut pas la voir, ou quand il s’agit de faire de la politique avec sa dénégation. Il s’agit de convoquer l’Histoire dans une arène où on pourrait organiser ses petits combats de gladiateurs, et dont on serait alors l’empereur, décidant en levant ou en baissant le pouce, du mérite historique de tel ou tel événement. La troisième guerre punique à ma droite affronterait le tremblement de terre de 1755 à Lisbonne, à ma gauche, sans aucun suspens puisqu’en général il s’agit de démontrer que l’un pèse décidément bien plus lourd que l’autre. C’est d’ailleurs à cette fin, dans un effet de toute puissance, qu’ils ont été choisis pour s’affronter… La perspective est-elle alors vraiment de penser et de comprendre un épisode historique ? Car c’est toujours une question de perspective, d’orientation du raisonnement… Non, la perspective semble plus proche ici des livres dont vous êtes le héros. Je vais plutôt aller page 32, là où il ne se passe rien, je ne suis pas d’humeur à affronter la peste ce matin.

Comprendre un événement, aussi ineffable soit-il, passe certainement par s’en représenter l’ampleur, avec les moyens qu’on trouve, et donc éventuellement en le comparant à d’autres connus et maintenant plus ou moins «  digérés  » par le conscient et l’inconscient collectif. Mais la question est alors  : cherche-t-on à comprendre les événements historiques que l’on regarde ainsi, ou à réduire l’importance de l’un par rapport à l’autre (ce qui est vraiment dérisoire dans la mesure où le vainqueur du moment peut toujours se faire détrôner par un autre massacre qui pèserait plus lourd) ? Quand on constate que la grippe espagnole a fait plus de morts que la première guerre mondiale en Europe, ce qui est indéniable, veut-on vraiment en tirer que la première guerre mondiale a fait finalement peu de morts ? Ou que ça ne vaut pas la peine de s’y intéresser ? Le sens de cette comparaison n’est-il pas plutôt de considérer que la grippe espagnole a été encore plus meurtrière que la première guerre mondiale, dont on sait, comme un point de repère, qu’elle a été extrêmement meurtrière ? Et ce d’autant plus que les massacres que l’on fait rivaliser ont tous eu lieu, sans considération de leur place dans le concours à ce qui a fait le plus de morts  : les habitants de l’Europe ont, pour cet exemple, vécu la première guerre mondiale, mais aussi la grippe espagnole. Plutôt que de poser des chiffres, ne faudrait-il pas surtout essayer de comprendre à quel point la grippe espagnole a fait partie de cette guerre, accompagné les mouvements de troupes, fait partie du quotidien des soldats dans les tranchées au même titre que les bombardements, d’autant plus que tout ce qui aurait pu être employé alors à enrayer la pandémie est déjà employé à faire la guerre (une guerre totale, rappelons-le). Elle a même pu y prendre la fonction d’arme stratégique dans une période où il s’agit de rendre malade et/ou de tuer (par le gaz moutarde par exemple) et quand enrayer la pandémie, c’est aussi enrayer la pandémie chez l’ennemi par l’exécution sommaire. Car pour ceux qui les vivent, les catastrophes et les massacres ne sont pas «  au choix  » ni en rivalité, il n’y a pas de dilemme dont on se sortirait en choisissant ce qui a fait le moins de morts, pas de privilège historique à vivre l’un et pas l’autre…

C’est comme au bonneteau où on fait disparaître un objet qui pourtant existe toujours, grâce à quelques manipulations simples qui produisent l’illusion de sa disparition. C’est aussi un jeu d’enfant qui cherche à évaluer le monde et à expérimenter la possibilité d’avoir son avis sur tout, de se demander, en tournant les pages d’un magazine, ce qu’on préfère sur chacune d’entre elles. L’appliquer à l’Histoire, c’est une volonté de maîtrise qui confine à la stupidité. C’est faire rentrer l’Histoire dans son petit univers mental en la pliant à ses quatre volontés. Car le risque premier, quand on compare les morts de la peste avec l’écroulement d’un immeuble à Paris, c’est quand même de ne rien comprendre à rien, ni à l’événement qu’on maltraite, ni à celui qu’on pense bien traiter, ni à l’épidémie de peste, ni à l’insalubrité urbaine et à la misère. C’est une tentation de s’ériger en maître absolu de l’Histoire, en juge des périodes et de leurs aléas divers. C’est réduire l’Histoire au creux de sa main pour mieux en dévisager un avatar complètement fantasmatique.

Cette volonté de toute-puissance sur l’Histoire peut dériver sur toutes le nuances de complotisme, puisqu’il s’agit toujours de révéler ou dévoiler ce qui a été caché, de déjouer une manipulation, d’exhumer une vérité qui dérange. Les dispositions de la pathologie complotiste sont assez faciles à identifier, mais la spécificité de ce qui nous occupe, c’est qu’il s’agit d’une sorte de complotisme à but réducteur. Il ne s’agit pas de révéler une vérité importante qui a été cachée, il s’agit de dénier toute importance possible à ce qui se passe. Ou plutôt la vérité importante qu’on a la mission de révéler est un trou noir  : c’est qu’il ne se passe rien d’important. On ne cherche pas à nous forcer à penser que les nuages sont des chemtrails, on cherche à nous forcer à penser qu’il n’y a pas de nuages. Ce qui est recherché, c’est le rapetissement de ce qui a lieu, la néantisation que quelque chose est en cours, comme une séance d’hypnose où on voudrait persuader chacun qu’il n’a rien vu et rien entendu et qu’il doit passer son chemin. On cherche à nous apprendre l’indifférence, la neutralité émotionnelle, l’insouci.

A propos de l’épidémie de Covid-19, ce chemin prend bien des formes, qui vont de l’exhumation de toutes les épidémies depuis les débuts de l’histoire de l’humanité, à des méditations prêtes à sombrer dans le pire eugénisme sur le fait que finalement cette maladie tue plutôt des gens qui n’étaient pas loin de mourir. Si l’on prend la question de la mise en perspective de cette épidémie par rapport à d’autres, la démarche en elle-même fait sens, dans la mesure où comparer les manières de réagir à ce type d’événement, les formes de gestion qu’il induit, et les traces qu’il laisse ou pas ne peut être qu’utile pour mieux appréhender la situation actuelle. Effectivement, il y a eu par exemple à la fin des années soixante (en 68 et 69) une épidémie dite de «  grippe de Hong-Kong  » qui a été très meurtrière tout en passant complètement sous les radars de l’information [3]. Elle a d’ailleurs globalement disparu des souvenirs de ceux qui ont vécu cette période alors que des soignants d’alors décrivent des scènes apocalyptiques d’amoncellement de cadavres dans les hôpitaux. Étudier ainsi le rapport à la mort de masse des États gestionnaires des crises comme de tout un chacun est un sujet passionnant. Néanmoins, il y a une grande différence, à nouveau, entre convoquer d’autres moments historiques pour mesurer l’ampleur de ce qui nous arrive là, et le faire pour le vider de son sens. En quoi d’ailleurs le fait que d’autres épidémies ont été gérées différemment ou n’ont pas été gérées du tout enlève-t-il quoi que ce soit à l’importance et à la réalité de l’épidémie actuelle ? Ce n’est pas un jeu de chaises musicales…

Le problème s’accentue encore quand la dénégation se met à avoir des prétentions radicales, subversives, voire révolutionnaires, car on entre alors dans des formes de raisonnements très pernicieux, qui ne réduisent pas seulement l’événement dont il s’agit, mais aussi toute possibilité de perspectives révolutionnaires, en se coinçant dans une voie de garage sans plus aucun accès à ce contre quoi il s’agit de lutter. Sous des formes relativement variables, mais globalement semblables, la population mondiale a à faire à la fois à la propagation du virus et à sa gestion étatique. En l’occurrence cette gestion s’inscrit sur un continuum, avec ou sans confinement général de la population, où l’on retrouve, à des degrés divers selon les cas, le contrôle et le traçage des populations, la notion de «  personne  » ou de «  population  » «  à risque  » qui doit subir un contrôle encore plus serré, que ce soit les infectés par le virus ou ceux qui sont dans une situation plus fragile face à son apparition, la restriction et le contrôle des déplacements, des activités, allant jusqu’aux plus intime des relations interindividuelles, la gestion des pénuries sanitaires et alimentaires qui implique toujours une hiérarchisation des vies qui méritent plus ou moins qu’on dépense des moyens pour en prendre soin, ou dont on a plus ou moins besoin pour faire perdurer l’activité économique. Lutter contre cette situation où le pouvoir rentre dans la vie de chacun de manière toujours plus dystopique, et où la logique de l’exploitation se déploie à plein, est plus que jamais vital. Pour aujourd’hui, pour l’avenir, aussi en fidélité au passé des luttes  : il est urgent d’être à la hauteur de la situation si on ne veut pas laisser le monde se refermer ainsi. Bien sûr, cette gestion se présente comme la solution au problème sanitaire, elle profite de ce statut pour prétendre à être incontestable, sauf à vouloir la propagation du virus. C’est un chantage éculé qui se reproduit à chaque fois qu’on appelle à des formes d’union nationale ou mondiale contre tel ou tel fléau qui devrait faire taire les querelles politiques devenues dérisoires. C’est l’appel au pragmatisme et à la gestion, prétendument neutre, guidée par des experts, neutres aussi bien sûr et dont seule l’experte efficacité pourrait être évaluée. «  Mieux vaut faire appel à un expert  » nous rabâchait la pub.

Face à cette situation, la dénégation croit malin de considérer qu’il serait plus radical, pour contester la réalité du pouvoir gestionnaire, de considérer qu’il n’a pas de raison de se déployer ainsi, comme si la réalité de la propagation du virus et les dégâts qu’il cause étaient la clé de voûte qui faisait tenir la nécessité des politiques mises en œuvre pour le combattre. L’illusion est donc de couper l’herbe sous le pied du pouvoir.

Sans aller jusqu’au complotisme délirant des raisonnements construits autour de la nocivité de la 5G qui transporterait le virus, ou même qui serait la cause de la crise sanitaire, véritable cause qui serait masquée par la fable d’un virus inexistant, il existe la tentation de déduire de l’importance des mesures répressives le fait que le mal qu’elles prétendent traiter n’existe pas, ou moins qu’on le dit. Mais ce raisonnement pêche par maints aspects, et surtout par manque de logique. Pourquoi aurions-nous besoin, pour lutter contre la gestion de la crise sanitaire, de considérer que le virus n’est rien ou pas grand-chose ? Qu’est-ce que la réalité de l’existence du virus et de son caractère virulent et meurtrier peut bien enlever à la nécessité de lutter contre les mesures que les États prennent pour l’endiguer ? On dirait une peur irrationnelle de se retrouver happé par l’union sacrée, comme si dès lors qu’on reconnaît qu’il se passe bien quelque chose, on n’aurait plus la force d’attaquer ce que l’État met en place. C’est une position bien faible et angoissée de son propre réformisme, que d’avoir besoin de garde-fous pour ne pas risquer d’être en accord avec l’État ! C’est en fait une sorte de validation du bien fondé de l’expertise de l’État  : si virus il y avait, la gestion d’État serait la seule réaction possible, puisqu’on a besoin de dénier le virus pour s’opposer à l’État. Pourquoi ne pas pouvoir à la fois constater l’existence et la dangerosité du virus, et lutter contre l’État et les politiques mises en œuvre pour contrôler sa propagation ? C’est comme ça en tous cas qu’on rate complètement une période et ce qui s’y déroule. Comment transformer le monde si on ne se met pas en positon de le comprendre, ou pire, si on considère que ne pas le comprendre est nécessaire pour le transformer ? Pourquoi avoir peur à ce point de ce contre quoi on lutte, pour ainsi avoir à le mutiler fantasmatiquement au lieu de s’y attaquer ? Pourquoi accepter l’inhibition de toute empathie pour ceux qui en souffrent, pour ces morts dont les cadavres s’amoncellent, pour les prisonniers soumis à la diffusion du virus, pour ces patients des EHPAD ou des hôpitaux psychiatriques dont il a déjà été choisi qu’ils ne seraient pas du bon côté des soins ? N’est-ce pas particulièrement réformiste pour le coup de penser que l’urgence est de lutter contre le fait même de se confiner et pas contre l’État et sa gestion de la pandémie, du confinement, du déconfinement ? Car quand l’État tarde à confiner pour que l’économie tourne à plein le plus longtemps possible, puis confine pour étaler les urgences sanitaires que l’hôpital ne pourra pas gérer, puis déconfine parce que les pénuries commencent à se faire sentir et parce que l’économie doit recommencer à tourner, la question c’est bien toujours de lutter contre l’État, et pas contre l’idée que rester chez soi peut protéger de la contagion du virus. Alors pourquoi tant de lectures réductionnistes et simplificatrices et tant d’irrationalité ? Pourquoi c’est justement la réalité que ces lectures simplificatrices ou idéologiques effacent, se condamnant ainsi à l’impuissance ?

C’est sans doute que ce choix de la dénégation et du rapetissement de ce qui se passe, que ce soit de manière radicale ou au comptoir du café du commerce, répond à une peur profonde, existentielle, que rien ne guérit sinon l’auto-conviction qu’on n’est finalement soi-même pas en danger. Et pour se rassurer efficacement, on a besoin d’entraîner tous les autres avec soi. Ce besoin de réassurance est très humain. Tout le monde a cru bon de se rassurer, face à la possibilité réelle de la contagion, en se disant à un moment ou à un autre que pour lui ce virus sera au pire «  une grippette  », et le pas est vite passé de transformer ce qu’on invente pour se rassurer en rodomontade. Même pas peur, le virus ne passera pas par moi, et puis même pas mal, s’il passe par moi il ne se passera rien du tout. Cette peur est aussi une lâcheté  : c’est l’espoir de ne pas en être, bétonné en certitude. C’est humain, comme toutes les superstitions. Face aux statistiques de virulence, cette lâcheté s’installe aussi dans l’aspiration à ce que d’autres soient dans les pourcentages de létalité. Pour une fois, radical ou pas, il s’agit de se persuader qu’on est déjà du bon côté de la masse qui s’en sortira.

Et pourtant, comme dit un proverbe de grand-mères, «  la peur n’évite pas le danger  », et pour une fois la sagesse populaire d’habitude toujours castratrice et normative invite à plus de courage que beaucoup de textes à prétention subversives… Le danger du virus est là, les fosses communes contiennent de vrais cadavres, les émeutiers de la faim font face à de vraies pénuries (et pas seulement aux flics !)… il se passe bien quelque chose, et, qu’on le veuille ou non, on est pris dans cette tourmente. A nous de trouver par où en sortir – et pas comment sauver sa peau en fantasmant une réalité où on resterait tout puissant -, sans s’enfoncer dans des dénégations ridicules et dérisoires qui amènent à considérer que lutter contre les faits serait lutter contre le monde qui les produit. Cessons d’imposer aux autres les petits moyens minables par lesquels on cherche à ne pas trop souffrir de la situation et d’en faire de la théorie politique ou historique. Vivons et pensons cette période qu’on n’aurait pas imaginé dans nos pires cauchemars, sans garde-fous préalable pour s’assurer qu’on ne prend aucun risque même au niveau théorique, constatons qu’on est d’abord déboussolé, comme déplacé dans une dystopie à laquelle on a du mal à se confronter, et trouvons les moyens de lutter contre ce monde nouveau qui n’est pas exactement l’ancien, mais dans lequel nos ennemis restent le capitalisme, l’État et leur gestion.

Ce texte s’attaque à cette démarche intellectuelle de réduction nommée ici dénégation. Comme on le disait au début, cette dénégation n’est pas du déni ou du tabou, puisqu’elle laisse au contraire une grande place à l’exhibition des raisons pour lesquelles il ne faut pas penser avec une partie de la situation réelle, qui devient même centrale, de ce fait, ou obsessionnelle dans le discours et la théorie. Cette dénégation tient bien plus de la négation que du déni, et c’est pour cela qu’elle pousse dans le même terreau que les formes bien connues de négations historiques qui se construisent sur les mêmes raisonnements bancals, en particulier la négation proprement négationniste.

Néanmoins cette question-là n’est pas traitée ici autrement que par effleurement, et ce pour plusieurs raisons. D’abord parce que ce serait, pour le coup, réduire ce qu’a pu être (et ce que peut être encore) le négationnisme que d’en accuser ceux qui s’égarent à la croisée des chemins et batifolent plus ou moins consciemment dans son anti-chambre, et même si on sait bien que dénier la réalité des exactions de l’empereur Néron a été pour certains un premier pas vers la négation des chambres à gaz, ou «  réévaluer  » la réalité du génocide perpétré par les Khmers Rouge un début de chemin pour s’attaquer à l’extermination nazie (au lieu de s’attaquer au nazisme et à son monde  : toujours cette manie de régler leur compte aux faits au lieu de lutter contre ce monde). Une bonne partie de la logique qu’on a tenté ici de déconstruire s’y retrouve d’ailleurs, en particulier dans l’illusion d’une radicalité qui «  démontrerait  » qu’après tout, vu que les États d’après la seconde guerre mondiale ont acquis leur légitimité de la lutte contre l’horreur nazie, contester l’horreur nazie pourrait faire s’écrouler l’édifice en en supprimant la clef de voûte  : «  faire sauter les verrous de la démocratie  » disait-on du coté de cette ultra-gauche qui fricota avec le Dr Faurisson. C’est bien ainsi que le négationnisme a cherché à prospérer aussi à l’extrême gauche et chez les anarchistes et communistes, et que des «  révolutionnaires  » se sont mis à poursuivre la tentation négatrice des nazis eux-mêmes, qui sont quand même les premiers à avoir, pour certains aspects, cherché à minimiser les traces de leur entreprise exterminatrice. Par ailleurs, la dénonciation est une dynamique qui a ses propres travers et dans laquelle on ne veut pas ici se fourvoyer, c’est aussi la raison pour laquelle ce texte ne s’appuie pas sur tel ou tel exemple tiré de tel ou tel blog radical, post énervé ou micro-trottoir. De toutes manières ces points de vue de réduction sont d’une banalité affligeante, et ils traînent partout, il n’est pas bien difficile de les identifier, et, pour ce qui est du glissement possible des uns ou des autres vers des formes de négation plus conséquentes, nous n’avons pas le don de Cassandre, mais nous savons quand même qu’elle se trompe rarement. Enfin, pour le dire clairement, alors que nous avons ici traité avec une relative bienveillance ces points de vue qui pourtant nous semblent pernicieux et lourds de conséquence, en tous les cas avec la bienveillance minimale nécessaire pour essayer de comprendre une partie de leurs raisons d’être, nous ne ferons pas de même avec les négationnistes dont nous nous fichons bien de décortiquer les problèmes existentiels et les peurs infantiles.

Laissons donc au merveilleux chat de la fable ses ruses, et tentons d’appliquer à la période historique que nous somme en train de vivre avec difficultés une approche qui garde sa hauteur à la situation, même si pour l’instant il n’est pas si simple de l’appréhender et de trouver comment y intervenir. Quoique… L’Histoire pousse parfois les adeptes de la perplexité dans le grand bain et les salariés contraints à continuer de travailler avec le virus, les émeutiers de la faim ou les révoltés des prisons et des camps n’ont pas besoin de dénier la réalité du virus pour se révolter et lutter contre le virus et contre les modalités de sa gestion…


A bas l’Etat, le Capitalisme et le Coronavirus, pas la réalité !
Vive la vie !

Mai 2020
Maria Desmers

Ce texte est téléchargeable en format brochure sur le site de Ravage Editions

Notes :

[1Albert Libertad, « Le culte de la charogne  », dans L’anarchie n°134, 31 octobre 1907.

[2Voir à ce sujet le texte d’Armand Ajzenberg intitulé «  Drôles d’histoires  : l’extermination douce  » publié dans le n°27 de la revue Chimères en 1996.

[3Voir Libération du 07/12/2005 «  1968, la planète grippée  ».

https://mars-infos.org/denegations-denegation-et-5054

Posted in Analyse | Comments Off on Dénégation et radicalité

Un McDo marseillais réquisitionné par les travailleurs pour donner de la nourriture dans les quartiers

Les travailleurs du McDonald’s de Saint-Barthélemy ont réquisitionné le site afin de distribuer des colis alimentaires à la population des quartiers nord de Marseille, qui vivent dans une misère croissante depuis le début du confinement. Une action à laquelle la direction de McDonald’s France s’oppose, alors qu’elle relance partout son activité au mépris de la santé des salariés.

jeudi 9 avril

Depuis le début de la crise sanitaire la population des quartiers nord marseillais déjà extrêmement précaire plonge dans la misère. Les arrondissements du nord de Marseille (3ème, 13ème, 14ème, 15ème, 16ème) ont un taux de chômage de 25,5% (contre 8.5%de moyenne nationale ) et 39% de la population vit sous le seuil de pauvreté.

La mise en place du confinement a renforcé cette précarité avec une vague de licenciements et d’arrêts du paiement des salaires pour les personnes travaillant dans le secteur informel. Aujourd’hui une partie croissante de la population des quartiers nord marseillais ne peut donc plus satisfaire ses besoins vitaux les plus élémentaires comme se nourrir. Nair Abdallah, membre du collectif Maison-Blanche, témoigne : « Nous au début on était confinés, on a laissé passer 4, 5 jours, et quand on a vu que le confinement était repoussé on a décidé de retourner sur le quartier. Les familles commencent à nous dire qu’elles ne mangent plus rien, par exemple une mère de famille nous a expliqué qu’elle ne mangeait que de la soupe à l’oignon avec ses trois enfants depuis plus de trois jours ».

De nombreuses associations et collectifs se sont donc lancés dans la distribution de colis alimentaire pour les plus démunis. Chaque jour, ils sont plus nombreux à demander leur aide : le collectif Maison-Blanche distribuait 50 colis la semaine dernière, cette semaine il en distribue près de 400. Les services sociaux d’autres quartiers ont même commencé à orienter les personnes vers ces collectifs, qui grâce à leur mobilisation parviennent pour l’instant à répondre aux besoins en colis alimentaires.

Face à cet afflux, les travailleurs du McDonald’s de Saint-Barthélemy, soutenus par une multitude de collectifs et d’associations, notamment le Syndicat des quartiers populaires de Marseille, ont décidé de réquisitionner le site du restaurant pour pouvoir l’utiliser comme solution à la crise. La nourriture envoyée par des commerçants, des habitants ou la banque alimentaire, est stockée dans la chambre froide, le site permet d’assurer la préparation et la répartition des colis aux associations et collectifs. Les colis sont directement distribués au bas des halls d’immeuble ou devant les appartements. Le tout en respectant les mesures sanitaires (masques, gants, désinfection des produits) et les gestes barrières. Pour Kamel Guémari, syndicaliste à Force Ouvrière, figure de la contestation contre la direction de McDonald’s : « Dans cet état d’urgence, si l’on n’est pas acteurs pour nos quartiers qui le fera ? ».

L’enseigne s’est opposée à l’action et la condamne. Ralph Blindauer, avocat des salariés du restaurant de Saint-Barthélemy raconte, au journaliste de La Marseillaise : « On aurait voulu le faire avec l’accord de McDonald’s France mais leur position consiste à dire que c’est non, compte tenu du passif ». Il ajoute : « Ils sont dépourvus de la moindre parcelle d’humanité, les travailleurs ont donc décidé de passer outre ». La direction de McDonald’s France se positionne donc aujourd’hui en obstacle aux solutions face à la crise pour venir en aide aux plus démunis. Les travailleurs du restaurant de St Barthélémy ne peuvent compter que sur eux-mêmes pour pallier la situation dramatique que connaissent les habitants de Marseille.

L’enseigne n’est en effet pas connue pour son humanité, la multinationale a annoncé il y a une semaine vouloir reprendre son activité dans les restaurants drive et la livraison à domicile, au détriment de la santé de ces salariés.

Si la reprise du travail se fait sur la base du volontariat, Massamba Drame, syndicaliste à SUD Hôtellerie-Restauration à Paris, affirme que « les salariés qui refuseront de reprendre le travail seront catalogués comme des ennemis de la direction, risquant des représailles ». L’entreprise est en effet connue pour la répression qu’elle exerce contre les salariés indésirables. L’année dernière Marsactu révélait comment McDonald’s avait payé un faux témoignage 25 000 euros, contre Kamel Guemari afin de pouvoir le licencier.

Pour ce qui concerne la reprise du travail à marche forcée pour les salariées de l’enseigne, Massamba Dramé, explique que « les cuisines sont très petites, il va être difficile de respecter les gestes barrières, puis il y a la question des masques, ils devraient être donnés en priorité au personnel soignant qui en manque cruellement ». Pourtant comme le souligne le syndicaliste, « la livraison McDo ce n’est pas quelque chose d’indispensable ».Vendre des burgers pour grossir les poches de Mcdo n’est pas essentiel, par contre la réquisition de ces secteurs de la restauration, pour aider les plus démunis comme l’ont fait les travailleurs de Saint-Barthélemy est une réponse à la crise sanitaire et économique.

Alors que l’État nous mène vers une hécatombe avec sa gestion catastrophique de la crise, que le patronat veut rouvrir les commerces et relancer la production non essentielle au détriment de la santé de milliers de salariés, les travailleurs du McDonald’s marseillais ont repris en main leurs outils de travail pour les mettre au service de la gestion de la crise. Ils sont les mieux placés pour réorganiser la distribution, non pas pour les profits du patronat mais pour pallier la crise en cours.

Crédit Photo : Libération

https://www.revolutionpermanente.fr/Un-McDo-marseillais-requisitionne-par-les-travailleurs-pour-donner-de-la-nourriture-dans-les

Posted in France | Comments Off on Un McDo marseillais réquisitionné par les travailleurs pour donner de la nourriture dans les quartiers

Le triage médical et ses fantômes : a-t-on décidé de sacrifier les vieux ?

10/04/2020 (mis à jour à 14:51)
Posted in France | Comments Off on Le triage médical et ses fantômes : a-t-on décidé de sacrifier les vieux ?

Corona mon amour

Posted in Aux confins de l'amour | Comments Off on Corona mon amour

Agrobusiness et épidémie : d’où vient le coronavirus ?

Agrobusiness & épidémie : d’où vient le coronavirus ?
 

Pas un jour ne passe sans qu’un gouvernement ne prenne des mesures spectaculaires face à l’épidémie de coronavirus. L’état d’urgence est déclaré, des populations de millions de personnes sont confinées, les vols provenant d’Europe sont interdits aux États-Unis et les écoles françaises vont fermer lundi. S’il est évident que face aux progrès de la maladie, des mesures s’imposent, il n’en demeure pas moins que les causes profondes de l’apparition du coronavirus demeurent absentes tant des débats qui font rage en ce moment que des politiques sanitaires menées par les différents gouvernements. Dans cet entretien mené par Yaak Pabst, le biologiste Rob Wallace souligne la responsabilité de l’agriculture capitaliste dans l’émergence de nouvelles infections et esquisse des mesures radicales pour les empêcher, des mesures contre le capital.

Quel danger représente ce nouveau coronavirus ?

Rob Wallace : Cela dépend de différents facteurs. Où en est l’épidémie locale dans votre région ? Au début, au pic, à la fin ? Quelle est la qualité de la réponse en matière de santé publique ? Quelles sont les données démographiques locales ? Quel âge avez-vous ? Êtes-vous immunologiquement compromis ? Quel est votre état de santé sous-jacent ? Et puis il y a des facteurs qui ne sont pas diagnostiquables, par exemple, est-ce que votre immunogénétique, la génétique sous-jacente à votre réponse immunitaire, s’aligne ou non avec le virus ?

Toute cette agitation autour du virus n’est donc qu’une tactique pour nous faire peur ?

Non, certainement pas. Au niveau des populations, le Covid-19 affichait un taux de mortalité de 2 à 4 % au début de l’épidémie à Wuhan. En dehors de Wuhan, le taux de mortalité baisse à environ 1%, voire moins, mais il paraît aussi augmenter par endroits, notamment en Italie et aux États-Unis. Sa mortalité ne semble donc pas très élevée par rapport, par exemple, au SRAS à 10 %, à la grippe de 1918 à 5-20 %, à la « grippe aviaire » H5N1 à 60 % ou, à certains endroits, au virus Ebola à 90 %. Mais elle dépasse certainement le taux de 0,1 % de la grippe saisonnière. Le danger ne se limite pas au taux de mortalité. Nous devons nous attaquer à ce que l’on appelle la pénétrance ou le taux d’attaque communautaire, c’est-à-dire la proportion de la population mondiale touchée par l’épidémie.

Pourriez-vous être plus précis ?

Le réseau mondial de transport n’a jamais été aussi connecté. En l’absence de vaccins ou d’antiviraux spécifiques pour les coronavirus, et en l’absence de toute immunité collective, même une souche dont le taux de mortalité n’est que de 1 % peut présenter un danger considérable. Avec une période d’incubation allant jusqu’à deux semaines et des preuves de plus en plus nombreuses d’une certaine transmission avant la maladie – c’est-à-dire avant que nous sachions que des personnes sont infectées -, il est probable que peu d’endroits seront exempts d’infection. Si, par exemple, Covid-19 enregistre un taux de mortalité de 1 % au cours de l’infection de quatre milliards de personnes, cela représente 40 millions de morts. Une petite proportion d’un grand nombre peut constituer un nombre très important.

Ce sont des chiffres effrayants pour un pathogène apparemment peu virulent…

C’est certain et nous ne sommes qu’au début de l’épidémie. Il est important de comprendre que de nombreuses nouvelles infections évoluent au cours des épidémies. L’infectiosité, la virulence ou les deux peuvent s’atténuer. Au contraire, on a vu d’autres épidémies augmenter en virulence. La première vague de la pandémie de grippe, au printemps 1918, était une infection relativement bénigne. Ce sont les deuxième et troisième vagues de l’hiver et de l’année 1919 qui ont tué des millions de personnes.

Les sceptiques de la pandémie affirment que le nombre de patients infectés et tués par le coronavirus est largement inférieur à celui de la grippe saisonnière classique. Que pensez-vous de cette assertion ?

Je serais le premier à me réjouir si cette épidémie était contrôlée rapidement. Mais ces efforts pour écarter le danger potentiel du Covid-19 en citant d’autres maladies mortelles, en particulier la grippe, sont un artifice rhétorique pour faire comme si l’inquiétude concernant le coronavirus était déplacée.

La comparaison avec la grippe saisonnière est donc trompeuse…

Il n’est pas très logique de comparer deux agents pathogènes sur des parties différentes de leur courbe épidémique. Oui, la grippe saisonnière infecte plusieurs millions de personnes dans le monde, tuant, selon les estimations de l’OMS, jusqu’à 650 000 personnes par an. Cependant, le Covid-19 ne fait que commencer son voyage épidémiologique. Et contrairement à la grippe, nous n’avons ni vaccin, ni immunité collective pour ralentir l’infection et protéger les populations les plus vulnérables.

Même si la comparaison est trompeuse, ces deux maladies sont des virus et ils appartiennent même à un groupe spécifique, les virus à ARN. Les deux peuvent provoquer une maladie. Tous deux affectent la bouche et la gorge et parfois aussi les poumons. Enfin, ils sont tous deux assez contagieux.

Ce sont des similitudes superficielles qui manquent un élément essentiel dans la comparaison de deux agents pathogènes. Nous en savons beaucoup sur la dynamique de la grippe alors que nous en savons très peu sur le Covid-19. C’est un saut dans l’inconnu. Il y aura beaucoup d’éléments sur le Covid-19 qui demeureront inconnus jusqu’à ce que l’épidémie se manifeste pleinement. En même temps, il est important de comprendre qu’il ne s’agit pas de comparer le Covid-19 à la grippe. Il y a le Covid-19 d’une part et la grippe d’autre part. L’émergence d’infections multiples capables de devenir pandémiques et de s’attaquer conjointement aux populations devrait constituer la préoccupation principale.

Vous menez des recherches sur les épidémies et leurs causes depuis plusieurs années. Dans votre livre Big Farms Make Big Flu, vous tentez notamment d’établir des liens entre les pratiques agricoles industrielles, l’agriculture biologique et l’épidémiologie virale. Quelles sont vos conclusions ?

Le véritable danger de chaque nouvelle épidémie est l’échec à – ou, pour le dire plus précisément, le refus opportun de – comprendre que chaque nouveau Covid-19 n’est pas un incident isolé. L’augmentation de l’occurrence des virus est étroitement liée à la production alimentaire et à la rentabilité des sociétés multinationales. Quiconque cherche à comprendre pourquoi les virus deviennent plus dangereux doit étudier le modèle industriel de l’agriculture et, plus particulièrement, de l’élevage animal. À l’heure actuelle, peu de gouvernements et scientifiques sont prêts à le faire. Bien au contraire.

Lorsque de nouveaux foyers apparaissent, les gouvernements, les médias et jusqu’à la plupart des établissements médicaux sont tellement pris sur l’urgence qu’ils écartent les causes structurelles qui poussent de multiples agents pathogènes marginaux à devenir soudainement des célébrités mondiales, les uns après les autres.

Qui faut-il blâmer ?

J’ai évoqué l’agriculture industrielle, mais elle s’inscrit dans un champ bien plus large. Le capital est le fer de lance de l’accaparement des dernières forêts primaires et des terres agricoles détenues par les petits exploitants dans le monde. Ces investissements favorisent la déforestation et le développement, ce qui entraîne l’apparition de maladies. La diversité et la complexité fonctionnelles que représentent ces immenses étendues de terre sont rationalisées de telle sorte que des agents pathogènes auparavant enfermés se répandent dans le bétail local et les communautés humaines. En bref, les métropoles centrales, comme Londres, New York et Hong Kong, devraient être considérées comme nos principaux foyers de maladies.

Pour quelles maladies est-ce le cas ?

Il n’y a pas d’agents pathogènes indépendants du capital à ce stade. Même les populations les plus éloignées géographiquement finissent par être touchées, fut-ce de manière distale. Les virus Ebola et Zika, le coronavirus, la fièvre jaune, diverses formes de grippe aviaire et la peste porcine africaine chez les porcs comptent parmi les nombreux agents pathogènes qui quittent les arrière-pays les plus reculés pour se diriger vers les boucles périurbaines, les capitales régionales et, finalement, vers le réseau mondial de transport. On passe de chauves-souris frugivores du Congo à la mort de bronzeurs de Miami en quelques semaines.

Quel est le rôle des entreprises multinationales dans ce processus ?

À l’heure actuelle, la planète Terre est en grande partie une ferme planétaire, tant en termes de biomasse que de terres cultivées. L’agrobusiness vise à s’accaparer le marché alimentaire. La quasi-totalité du projet néolibéral est organisée autour du soutien aux efforts des entreprises basées dans les pays industrialisés les plus avancés pour voler les terres et les ressources des pays les plus pauvres. En conséquence, nombre de nouveaux agents pathogènes, jusqu’alors tenus en échec par des écologies forestières en évolution constante, sont désormais libres, et menacent le monde entier.

Quels sont les effets des méthodes de production des entreprises agroalimentaires sur ce phénomène ?

L’agriculture capitaliste, en remplaçant les écologies naturelles, offre les moyens exacts par lesquels les agents pathogènes peuvent développer les phénotypes les plus virulents et les plus infectieux. On ne pourrait pas concevoir un meilleur système pour produire des maladies mortelles.

Comment cela se fait-il ?

L’utilisation de monocultures génétiques d’animaux domestiques supprime les pare-feux immunitaires disponibles pour ralentir la transmission. Des populations plus nombreuses et plus denses favorisent des taux de transmission plus élevés tandis que les conditions de promiscuité diminuent la réponse immunitaire. Le haut débit, inhérent à toute production industrielle, fournit un approvisionnement continuellement renouvelé de sujets sensibles, constituant une forme de carburant pour l’évolution de la virulence. En d’autres termes, l’agrobusiness est tellement axé sur les profits que la sélection d’un virus qui pourrait tuer un milliard de personnes est considérée comme un risque digne d’intérêt.

Quoi ?!

Ces entreprises peuvent simplement externaliser les coûts de leurs opérations épidémiologiquement dangereuses sur le reste du monde. Des animaux eux-mêmes aux consommateurs, en passant par les travailleurs agricoles, les environnements locaux et les gouvernements du monde entier. Les dommages sont si importants que si nous devions réintégrer ces coûts dans les bilans des entreprises, l’agrobusiness tel que nous le connaissons serait définitivement arrêté. Aucune entreprise ne pourrait supporter les coûts des dommages qu’elle impose.

Dans de nombreux médias, on prétend que le point de départ du coronavirus était un « marché d’aliments exotiques » à Wuhan. Cette description est-elle fondée ?

Oui et non. Il existe des indices spatiaux en faveur de cette hypothèse. La généalogie des contacts a permis de relier les infections au marché de gros des fruits de mer de Hunan, à Wuhan, où des animaux sauvages étaient vendus. L’échantillonnage de l’environnement semble permettre de désigner l’extrémité ouest du marché où les animaux sauvages étaient conservés.

Mais jusqu’où faut-il remonter et jusqu’où faut-il enquêter ? Quand exactement l’urgence a-t-elle réellement commencé ? En se concentrant sur le marché, on passe à côté des origines de l’agriculture sauvage dans l’arrière-pays et de sa capitalisation croissante. À l’échelle mondiale, et en Chine, l’alimentation sauvage est de plus en plus formalisée comme secteur économique. Mais sa relation avec l’agriculture industrielle va au-delà du fait de tirer les mêmes sources de revenus. À mesure que la production industrielle – porcine, avicole et autres – s’étend à la forêt primaire, elle fait pression sur les exploitants d’aliments sauvages pour qu’ils s’enfoncent davantage dans la forêt à la recherche de populations sources, augmentant ainsi l’interface avec de nouveaux agents pathogènes et, par là leur propagation. C’est le cas pour le Covid-19.

Le Covid-19 n’est pas le premier virus à se développer en Chine que le gouvernement a tenté de dissimuler.

Oui, mais il ne s’agit pas d’une exception chinoise. Les États-Unis et l’Europe ont également servi de terrain d’essai pour de nouveaux virus de grippes, récemment H5N2 et H5Nx. Leurs multinationales et leurs intermédiaires néocoloniaux ont été à l’origine de l’émergence d’Ebola en Afrique de l’Ouest et de Zika au Brésil. Les responsables étatsuniens de la santé publique ont couvert l’agrobusiness lors des épidémies de H1N1 (2009) et de H5N2.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a maintenant proclamé l’« urgence sanitaire de portée internationale ». Cette étape est-elle correcte ?

Oui. Le danger d’un tel agent pathogène est que les autorités sanitaires ne maîtrisent pas la distribution statistique des risques. Nous n’avons aucune idée de la façon dont l’agent pathogène peut réagir. Nous sommes passés en quelques semaines d’une épidémie dans un marché à des infections qui se sont répandues dans le monde entier. L’agent pathogène pourrait tout simplement s’épuiser. Ce serait formidable. Mais nous ne savons pas. Une meilleure préparation augmenterait les chances de réduire la vitesse de fuite de l’agent pathogène.

La déclaration de l’OMS fait également partie de ce que j’appelle le théâtre de la pandémie. Les organisations internationales sont toujours mortes de leur inaction, comme par exemple la Société des Nations. L’ONU est toujours préoccupée par sa propre pertinence, son pouvoir et son financement. Mais cet activisme peut aussi converger et permettre la préparation et la prévention réelles dont le monde a besoin pour perturber les chaînes de transmission de Covid-19.

La restructuration néolibérale du système de soins de santé a aggravé à la fois la recherche et les soins généraux des patients, par exemple dans les hôpitaux. Quelle différence un système de soins de santé mieux financé pourrait-il faire pour lutter contre le virus ?

Il y a l’histoire terrible mais révélatrice de l’employé d’une société d’appareils médicaux de Miami qui, à son retour de Chine avec des symptômes ressemblant à ceux de la grippe, a fait ce qui s’imposait à sa famille et à sa communauté et a exigé qu’un hôpital local lui fasse passer un test de dépistage du Covid-19. Il s’inquiétait que son option minimale Obamacare ne couvre pas les tests. Il a eu raison. Il s’est soudainement retrouvé à devoir payer 3 270 dollars.

Il pourrait être intéressant dans le contexte étatsunien d’exiger une ordonnance d’urgence qui stipule qu’en cas de pandémie, toutes les factures médicales liées aux tests d’infection et au traitement après un test positif soient prises en charge par le gouvernement fédéral. Nous voulons encourager les gens à chercher de l’aide, après tout, plutôt que de se cacher – et d’infecter les autres – parce qu’ils n’ont pas les moyens de se faire soigner. La solution évidente est un service national de santé – doté d’un personnel et d’équipements suffisants pour gérer de telles urgences à l’échelle de la communauté – afin qu’un problème aussi absurde que celui de décourager la coopération communautaire ne se pose jamais.

Dès que le virus est découvert dans un pays, les gouvernements réagissent partout par des mesures autoritaires et punitives, comme la mise en quarantaine obligatoire de zones entières de terres et de villes. Des mesures aussi drastiques sont-elles justifiées ?

Utiliser une épidémie pour tester le dernier cri en matière de contrôle autocratique est une catastrophe : le capitalisme a déraillé. En matière de santé publique il me paraît a priori plus judicieux de s’appuyer sur la confiance et l’empathie, qui sont des facteurs épidémiologiques décisifs. Sans eux, les autorités perdent le soutien des populations.

Un certain sens de la solidarité et du respect forment des aspects essentiels pour susciter la coopération dont nous avons besoin pour survivre ensemble à de telles menaces. Des quarantaines autonomes avec le soutien approprié – vérifications par des brigades de quartier formées, des camions d’approvisionnement alimentaire faisant du porte-à-porte, la suspension du travail et l’assurance chômage – peuvent susciter ce type de coopération, et créer le sentiment que nous sommes tous dans le même bateau.

Comme vous le savez peut-être, en Allemagne, avec l’AfD, nous avons un parti de facto nazi avec 94 sièges au parlement. La droite nazie dure et d’autres groupes associés aux politiciens de l’AfD utilisent la crise du coronavirus dans leur campagnes d’agitations. Ils diffusent de faux rapports sur le virus et exigent du gouvernement des mesures plus autoritaires : restriction des vols et des arrêts d’entrée pour les migrants, fermeture des frontières et quarantaine forcée…

L’interdiction de voyager et la fermeture des frontières sont des exigences avec lesquelles la droite radicale veut racialiser ce qui sont désormais des maladies mondiales. C’est évidemment un non-sens. À ce stade, alors que le virus est en train de se propager partout, la chose sensée à faire est de développer une santé publique résiliante qui ait les moyens de traiter et de guérir toutes celles et ceux qui sont infectés.

Plus profondément, il faudrait évidemment commencer par cesser de voler les terres des gens à l’étranger et de favoriser les exodes. Ainsi nous pourrions empêcher les agents pathogènes d’apparaître.

Que faudrait-il faire pour procéder à des changements durables ?

Pour réduire l’apparition de nouveaux foyers de virus, la production alimentaire doit changer radicalement. L’autonomie des agriculteurs combinée à un secteur public fort pourraient freiner les effets de cliquets environnementaux et les fuites en avant infectieuses.  Il faudrait également réintroduire des variétés diverses d’animaux et de cultures – dans le cadre d’un ré-ensauvagement stratégique – tant au niveau des exploitations agricoles qu’au niveau régional. Puis permettre aux animaux destinés à l’alimentation de se reproduire sur place pour transmettre les immunités développées. Relier la production à la circulation. Subventionner des programmes de soutien des prix et d’achat par les consommateurs pour soutenir la production agroécologique. Défendre ces expériences à la fois contre les contraintes que l’économie néolibérale impose aux individus et aux communautés et contre la menace d’une répression étatique menée par le capital.

Quels mots d’ordre porter face à la dynamique croissante des épidémies ?

Il faut mettre définitivement fin à l’agrobusiness en tant que mode de reproduction sociale, ne serait-ce que pour des raisons de santé publique. La production alimentaire capitaliste repose sur des pratiques qui mettent en danger l’humanité tout entière, contribuant en l’occurrence à déclencher une nouvelle pandémie mortelle.

Nous devons exiger que les systèmes alimentaires soient socialisés de manière à empêcher l’émergence d’agents pathogènes aussi dangereux. Pour cela, il faudra d’abord réintégrer la production alimentaire dans les besoins des communautés rurales. Cela nécessitera des pratiques agroécologiques qui protègent l’environnement et les agriculteurs qui cultivent nos aliments. En gros, nous devons combler les fossés métaboliques qui séparent nos écologies de nos économies. En bref, nous avons un monde à gagner.

Texte initialement paru sur Marx21.

Agrobusiness & épidémie : d’où vient le coronavirus ?

Posted in Le Virus | Comments Off on Agrobusiness et épidémie : d’où vient le coronavirus ?

De nouvelles recherches suggèrent que l’élevage industriel, et non les marchés de produits frais, pourrait être à l’origine du Covid-19

https://grain.org/fr/article/6441-de-nouvelles-recherches-suggerent-que-l-elevage-industriel-et-non-les-marches-de-produits-frais-pourrait-etre-a-l-origine-du-covid-19
Posted in Le Virus | Comments Off on De nouvelles recherches suggèrent que l’élevage industriel, et non les marchés de produits frais, pourrait être à l’origine du Covid-19

La révolution virale n’aura pas lieu

Par Byung-Chul Han , philosophe 5 avril 2020 à 17:41

Le philosophe allemand d’origine sud-coréenne Byung-Chul Han met en garde les Européens qui saluent les stratégies numériques mises en place par des pays asiatiques pour lutter contre la maladie. Le prix à payer est souvent exorbitant. Le virus n’a pas fait ralentir le capitalisme, mais il l’a mis en sommeil. L’Europe adoptera-t-elle un régime de surveillance numérique permanente à la chinoise ?

 

Tribune. Le coronavirus est un test système pour le logiciel étatique. Il semble que l’Asie parvient beaucoup mieux à juguler l’épidémie que ses voisins européens : à Hongkong, Taïwan et Singapour, on compte très peu de personnes contaminées et, pour la Corée du Sud et le Japon, le plus dur est passé. Même la Chine, premier foyer de l’épidémie, a largement réussi à endiguer sa progression. Depuis peu, on assiste à un exode des Asiatiques fuyant l’Europe et les Etats-Unis : Chinois et Coréens veulent regagner leur pays d’origine où ils se sentiront plus en sécurité. Le prix des vols explose, et trouver un billet d’avion pour la Chine ou la Corée est devenu mission impossible.

Et l’Europe ? Elle perd pied. Elle chancelle sous le coup de la pandémie. On désintube des patients âgés pour pouvoir soulager les plus jeunes. Mais l’on constate aussi qu’un actionnisme dénué de sens est à l’œuvre. La fermeture des frontières apparaît comme l’expression désespérée de la souveraineté des Etats, alors que des coopérations intensives au sein de l’Union européenne auraient un effet bien plus grand que le retranchement aveugle de ses membres dans leur pré carré.

Quels sont les avantages systémiques de l’Asie face à l’Europe dans la lutte contre la maladie ? Les Asiatiques ont massivement misé sur la surveillance numérique et l’exploitation des mégadonnées. Aujourd’hui, en Asie, ce ne sont pas les virologues ou les épidémiologistes qui luttent contre la pandémie, mais bien les informaticiens et les spécialistes du «big data» – un changement de paradigme dont l’Europe n’a pas encore pris toute la mesure. «Les données massives sauvent des vies humaines !» s’écrient les champions de la surveillance numérique.

Il n’existe chez nos voisins asiatiques presque aucune forme de conscience critique envers cette surveillance des citoyens. Même dans les Etats libéraux que sont le Japon et la Corée, le contrôle des données est presque tombé aux oubliettes, et personne ne se rebelle contre la monstrueuse et frénétique collecte d’informations des autorités. La Chine est allée jusqu’à instaurer un système de «points sociaux» – perspective inimaginable pour tout Européen – qui permet d’établir un «classement» très exhaustif de ses citoyens, en vertu duquel l’attitude sociale de chaque personne doit pouvoir être systématiquement évaluée. Le moindre achat, la moindre activité sur les réseaux sociaux, le moindre clic est contrôlé. Quiconque brûle un feu rouge, fréquente des personnes hostiles au régime, poste des commentaires critiques sur Internet se voit attribuer des «mauvais points». C’est vivre dangereusement. A l’inverse, celui qui achète en ligne des aliments jugés sains ou lit des journaux proches du Parti sera récompensé par des «bons points». Et celui qui a engrangé assez de bons points pourra obtenir un visa de sortie ou des prêts à taux attractifs. Mais celui qui tombe en dessous d’un certain nombre de points pourrait bien perdre son boulot.

200 millions de caméras

En Chine, cette surveillance sociale exercée par l’Etat est rendue possible grâce à un échange de données illimité avec les fournisseurs de téléphonie mobile et d’accès à Internet. La notion de protection des données existe à peine, et l’idée de «sphère privée» est absente du vocabulaire des Chinois. La Chine a installé sur son territoire 200 millions de caméras, équipées pour la plupart d’un système de reconnaissance faciale extrêmement perfectionné qui peut déceler jusqu’aux grains de beauté. Personne n’y coupe. Partout, dans les magasins, dans les rues, dans les gares et les aéroports, ces caméras intelligentes scrutent et «évaluent» chaque citoyen.

Et voici que cette immense infrastructure déployée afin de garantir la surveillance électronique du peuple se révèle d’une efficacité redoutable pour endiguer l’épidémie. Toute personne qui sort de la gare de Pékin est immédiatement identifiée par une caméra. L’appareil mesure sa température corporelle, et il suffit que celle-ci soit anormalement élevée pour que toute personne ayant voyagé dans le même compartiment en soit immédiatement informée par téléphone mobile – car le système sait exactement qui était assis à quelle place. Sur les réseaux sociaux, on parle même de drones utilisés pour surveiller la quarantaine. Dès que quelqu’un tente de rompre le confinement, un drone volant s’approche de lui et une voix automatique lui ordonne de regagner son domicile. Qui sait, peut-être même que ces engins impriment des amendes qui descendent doucement jusqu’aux fautifs. Un tableau dystopique pour les Européens, mais qui semble ne rencontrer aucun obstacle dans l’empire du Milieu.

La Chine n’est pas la seule à avoir banni toute réflexion critique quant à la surveillance numérique ou au big data : il en est de même en Corée du Sud, à Hongkong, à Singapour, à Taïwan et au Japon, des Etats qui s’enivrent littéralement du tout numérique. Cette situation a une cause culturelle précise : en Asie, le collectivisme règne en maître, et l’individualisme n’est que faiblement développé. (L’individualisme et l’égoïsme sont deux choses différentes : il va de soi qu’en Asie aussi, l’égoïsme a de beaux jours devant lui.)

Or, force est de constater qu’en matière de lutte contre le virus, les mégadonnées semblent être plus efficaces que la fermeture des frontières. Il est même possible qu’à l’avenir, la température corporelle, le poids et le taux de glycémie, entre autres données, soient contrôlés par l’Etat. Une biopolitique numérique qui viendrait renforcer la psychopolitique numérique déjà en place, dans le but d’influer directement sur les pensées et les émotions des citoyens.

A Wuhan, des milliers d’équipes chargées de la surveillance électronique ont été formées, avec pour tâche de traquer les malades potentiels en utilisant uniquement leurs données spécifiques. L’analyse des mégadonnées leur permet à elle seule d’identifier les personnes susceptibles d’être contaminées, et ainsi de déterminer qui doit rester sous observation et être éventuellement placé en quarantaine.

A Taïwan ou en Corée du Sud, l’Etat envoie simultanément un texto à tous ses citoyens afin de retrouver des personnes ayant été au contact de malades, ou d’indiquer aux gens les lieux et bâtiments par lesquels sont passées les personnes testées positives au coronavirus. Très tôt, Taïwan a fait coïncider différentes informations afin de retracer les déplacements de malades potentiels. En Corée, il suffit de s’approcher d’un immeuble où a séjourné une personne contaminée pour recevoir une alerte immédiate via l’application de lutte contre le Covid-19. La Corée a elle aussi fait installer des caméras de surveillance dans chaque bâtiment, chaque bureau, chaque boutique ; là aussi, impossible de se mouvoir dans l’espace public sans être visé par l’objectif. Grâce aux données provenant des téléphones mobiles, il est possible de vérifier en un instant les déplacements d’un malade, et les allées et venues de toutes les personnes contaminées sont d’ailleurs rendues publiques. Inutile de dire que les liaisons secrètes ne le restent pas longtemps.

Pourquoi notre monde est-il pris d’un tel effroi face au virus ? La «guerre» est dans toutes les bouches, et cet «ennemi invisible» dont il faut venir à bout. Nous vivons depuis très longtemps sans ennemi. Il y a exactement dix ans, dans mon essai intitulé la Société de la fatigue (1), je défendais la thèse que nous vivons un temps où le paradigme immunologique reposant sur la négativité de l’ennemi n’a plus cours. La société organisée selon le principe d’immunité est cernée de frontières et de clôtures, comme à l’époque de la guerre froide. Des protections qui empêchent du même coup une circulation accélérée des biens et du capital. Or la mondialisation élimine ces défenses immunitaires pour paver la voie au capital. Il en va de même de la promiscuité et de la permissivité aujourd’hui omniprésentes dans tous les domaines de notre vie : elles annulent la négativité de l’étranger – ou de l’ennemi. Aujourd’hui, ce n’est pas de la négativité de l’ennemi que proviennent les dangers, mais bien de la surabondance positive qui s’exprime sous forme de surproduction, de surcommunication, de surperformance. La guerre, dans notre société de la performance, c’est avant tout contre soi-même qu’on la fait.

Et voici que le virus s’abat brutalement sur des sociétés à l’immunité gravement affaiblie par le capitalisme mondialisé. En proie à la frayeur, ces sociétés tentent de rétablir leurs défenses immunitaires, elles ferment les frontières. Ce n’est alors plus contre nous-mêmes que nous menons la guerre, mais contre l’ennemi invisible venu du dehors. Et si cette réaction immunitaire face à ce nouvel assaillant est si violente, c’est justement parce que nous vivons depuis très longtemps au sein d’une société sans ennemis, une société du positif. Désormais, le virus est ressenti comme une terreur permanente.

Mais cette panique sans précédent a une autre cause, qu’il faut, là aussi, chercher dans la numérisation. La numérisation supprime la réalité, et c’est en étant confronté à la résistance qu’on éprouve la réalité, souvent dans la douleur. La «digitalisation», toute cette culture du like, a pour conséquence d’éliminer la négativité de la révolte. C’est ainsi que s’est installée, en notre ère post-factuelle de la désinformation et du deep fake, de l’hypertrucage, une apathie de la réalité. Plongés que nous sommes dans cet état d’inertie, le virus, autrement plus réel qu’un virus informatique, nous assène un formidable choc. Et la réalité, la résistance du réel se rappelle à notre bon souvenir.

Mais la peur exagérée du virus est avant tout le reflet de notre société de la survie, où toutes les forces vitales sont mises à profit pour prolonger l’existence. La quête de la vie bonne a cédé la place à l’hystérie de la survie. Et la société de la survie ne voit pas le plaisir d’un bon œil : ici, la santé est reine. Soucieux de notre survie menacée, nous sacrifions allègrement tout ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. Ces jours-ci, la lutte acharnée pour la survie connaît une accélération virale : nous nous soumettons sans broncher à l’état d’urgence, nous acceptons sans mot dire la restriction de nos droits fondamentaux. Et c’est la société tout entière qui se mue en une vaste quarantaine. Livrée à l’épidémie, notre société montre un visage inhumain. L’autre est d’emblée considéré comme un porteur potentiel avec lequel il faut prendre ses distances. Contact égale contagion, le virus creuse la solitude et la dépression. «Corona blues», tel est le terme que les Coréens ont trouvé pour qualifier la dépression provoquée par l’actuelle société de la quarantaine.

La survie forcenée

Si nous n’opposons pas la quête de la vie bonne à la lutte pour la survie, l’existence post-épidémie sera encore plus marquée par la survie forcenée qu’avant cette crise. Alors, nous nous mettrons à ressembler au virus, ce mort-vivant qui se multiplie, se multiplie, et qui survit. Survit sans vivre.

Le philosophe slovène Slavoj Žižek affirme que le virus va porter un coup mortel au capitalisme. Il invoque un communisme de mauvais augure, allant jusqu’à croire que le virus fera échouer le régime chinois. Žižek fait fausse route : il n’en sera rien. Forte de son succès face à l’épidémie, la Chine vendra l’efficacité de son modèle sécuritaire dans le monde entier. Après l’épidémie, le capitalisme reprendra et sera plus implacable encore. Les touristes continueront de piétiner et de raser la planète. Le virus n’a pas fait ralentir le capitalisme, non, il l’a mis un instant en sommeil. Le calme règne – un calme d’avant la tempête. Le virus ne saurait remplacer la raison ; et ce qui risque de nous arriver, à l’Ouest, c’est d’hériter par-dessus le marché d’Etats policiers à l’image de la Chine. Naomi Klein l’a dit : ce «choc» représente un moment propice qui pourrait nous permettre d’établir un nouveau modèle de pouvoir. Le développement du néolibéralisme a souvent été à l’origine de crises qui ont généré de tels chocs. Ce fut le cas en Corée, en Grèce. Mais une fois qu’elle aura encaissé ce choc du virus, on peut craindre que l’Europe adopte elle aussi un régime de surveillance numérique permanente, à la chinoise. Alors, comme le redoute le penseur italien Giorgio Agamben, l’état d’urgence sera devenu le temps normal. Et le virus aura réussi là où le terrorisme islamique semblait avoir échoué.

La révolution virale n’aura pas eu lieu. Nul virus ne peut faire la révolution. Le virus nous esseule, il ne crée pas de grande cohésion – chacune, chacun ne se soucie plus que de sa propre survie. Au lendemain de l’épidémie, espérons que se lèvera une révolution à visage humain. C’est à nous, femmes et hommes de raison, c’est à nous de repenser et de limiter radicalement notre capitalisme destructeur, notre mobilité délétère, pour nous sauver nous-mêmes et préserver notre belle planète.

(1) La Société de la fatigue, traduit de l’allemand par Julie Stroz, éd. Circé, 120 pp., 13 €.

Texte publié dans El País le 22 mars, traduit de l’allemand par Alexandre Pateau.

Dernier ouvrage paru : Topologie de la violence, traduit de l’allemand par Christophe Lucchese, RN Editions, 180 pp. 21,90 euros.

Byung-Chul Han philosophe

Posted in International | Comments Off on La révolution virale n’aura pas lieu

BED Près de 800 films emblématiques de la diversité culturelle dans le monde

BED Bretagne & Diversité

C’est une plate-forme qui permet de rassembler des films documentaires qui traitent de la diversité culturelle dans le monde.

 http://bretagne-et-diversite.net/fr/

Avec le soutien de BCD et de la Région Bretagne, près de 800 films y sont rassemblés, en accès libre, dans un souci de partage, pour des publics qui ne vont ni en festivals, ni dans les salles, ce qui est aujourd’hui le cas de tout le monde. Certains ( 500 environ ) y sont en intégralité avec accord du producteur ou réalisateur indépendant, pour d’autres, il s’agit juste d’un extrait ou teaser.

Bonne projection!

Posted in Partage confinés | Comments Off on BED Près de 800 films emblématiques de la diversité culturelle dans le monde